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Franciscains au temps du coronavirus ?

Franciscains au temps du coronavirus ? Plus que jamais ! Nous voilà tous en pleine traversée du désert, mais de même que la Bible nous enseigne qu’il n’est pas temps de récriminer et que Dieu ne nous abandonne pas, notre devoir de franciscain(e)s, aujourd’hui, n’est-il pas, précisément, … de vivre en franciscain(e)s ?

D’espérer, d’abord, et de s’émerveiller. Difficile, certes, de le faire quand la situation sanitaire atteint la gravité à laquelle on assiste. Mais s’émerveiller n’est pas affaire de petits oiseaux et de contemplation béate. Souvenons-nous du long confinement de François dans les geôles de Pérouse, de la force et de la gaité intérieure qu’il y manifesta d’abord, de la prise de conscience de la vanité des honneurs que cette incarcération provoqua en lui, et de la conversion qui s’en suivit lorsque, malade, il fut libéré et entama sa convalescence. L’évocation de cette vanité fait singulièrement écho, je trouve, aux paroles du prophète Daniel — texte du jour où j’écris — observant, en pleine détresse de son peuple humilié, qu’« il n’est plus, en ce temps, ni prince, ni chef ni prophète » (nous voilà tous au même niveau dans l’épreuve !) et qui demande au Seigneur : « Que notre sacrifice, en ce jour, trouve grâce devant toi, car il n’y a pas de honte pour qui espère en toi »

Souvenons-nous aussi de François, tellement malade, dictant à la fin de sa vie un Cantique des Créatures dans lequel il louait un frère Soleil qu’aveugle, il ne pouvait même pas voir. Souvenons-nous de ce moment sidérant de la déportation du frère Éloi Leclerc, où s’élève ce même Cantique de la bouche de quelques frères franciscains entourant l’un des leurs en train de mourir dans l’horreur d’un wagon à bestiaux menant d’un camp nazi à l’autre. Loué sois tu Seigneur, oui, même dans ces circonstances extrêmes parce que tu ne nous abandonnes pas, parce que tu accueilles tout être humain, mort ou vivant, dans ton immense amour.

Franciscain(e)s, nous pouvons aussi nous émerveiller de toutes les initiatives prises ici ou là pour venir en aide aux plus démunis dans cette période qui les frappe de plein fouet. Nous émerveiller pour nos concitoyens qui ont compris le message et respectent les consignes officielles (ils sont très majoritaires). Nous émerveiller surtout de l’incroyable dévouement des membres du personnel soignant, allant jusqu’au bout de leurs forces pour endiguer l’épidémie et guérir ceux qui peuvent l’être.

Ensuite, nous voilà tous au défi de mettre en œuvre le quadrilatère des vertus franciscaines : humilité, pauvreté, minorité, fraternité.

Humilité, parce que beaucoup de nos certitudes sont mises à mal aujourd’hui. Parce que nous voyons les limites de ce que nous croyions savoir, parce qu’il nous faut plus que jamais être « humbles et soumis à tous », ne pas fanfaronner en bravant les consignes et en nous disant que nous en avons vu d’autres, que nous n’allons pas nous empêcher de faire notre jogging si ça nous chante, que la liberté, quand même…

Pauvreté, parce que ce moment nous apprend comment vivre avec moins, comment être plus économes de tout, comment nous contenter de ce que nous avons. Je n’ignore pas, évidemment, que les hommes et les femmes vivant déjà dans la grande pauvreté peuvent lire ces lignes avec ironie ! Un ami suisse, impliqué dans ATD Quart Monde, me disait récemment que, appelant au téléphone un militant du Mouvement pour prendre des nouvelles de sa santé en cette période d’épidémie, il s’est fait répondre : « De quelle santé parles-tu ? De celle que les galères de ma vie ont déjà détruite, ou du fameux virus ? » Puissent au moins les privations temporaires que nous pouvons subir nous ouvrir les yeux sur ceux qui ne vivent que privations.

Minorité, parce que la compétition n’est plus de mise, parce que, comme nous le demandait François, nul ne doit dominer ses frères. Bertrand Badie, fin analyste de la vie publique nationale et internationale, faisait observer il y a peu de temps que l’enjeu sanitaire renverse radicalement les règles de l’enjeu économique classique. Alors que la compétition économique suppose souvent que je ne gagne que si l’autre perd, en matière de santé, à l’inverse, je ne gagne que si l’autre gagne. Au fond, ce que beaucoup d’entre nous attendent depuis si longtemps — un ralentissement de la course au profit, une prise de conscience des enjeux écologiques, une sobriété heureuse — se produit, ou est sur le point de se produire sous nos yeux. La crise sanitaire : une invitation à sortir d’un monde où dominent les puissances financières, à vivre autrement.

Fraternité enfin. Plus que jamais s’applique, me semble-t-il, le dicton brésilien « Plus nous sommes, plus je suis ». L’interdiction de circuler limite, certes, nos possibilité de gestes solidaires en direct, mais le téléphone, les dispositifs de communication collective comme WhatsApp, FaceTime, Internet, tous ces progrès tellement contestés, critiqués comme accentuant l’individualisme, peuvent se révéler bien au contraire des moyens précieux pour rompre l’isolement et renforcer le sentiment de fraternité.

Si nous n’étions franciscain(e)s que lorsque tout va bien, le serions-nous vraiment ? Prions ensemble le Seigneur pour que cette crise s’éloigne le plus vite possible, épargne autant que possible les plus fragiles, mais prions aussi pour que nous sachions en tirer les leçons et avancer vers une société plus humaine, plus juste et plus solidaire, cette société à laquelle nous appelle tous les ans le carême. Avançons vers Pâques avec cette boussole.

Michel Sauquet