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Du 9-3 à l’Aveyron central

Témoignage sur un changement de vie
(1ère partie) 

Vue de l’abbaye cistercienne de Bonnecombe dans l’Aveyron

Membre de la fraternité franciscaine séculière depuis le 4 octobre 2016, je travaillais jusqu’au 1er août 2020 comme salariée, au sein de l’association Le Rocher Oasis des Cités, une association catholique d’éducation populaire implantée dans 9 quartiers urbains en difficulté. La particularité de cette association est d’avoir des équipes qui font le choix de venir vivre dans les cités. Nous habitions au nord de Bondy, en Seine-Saint-Denis, mon mari Émeric et moi, pour cette raison. Parallèlement à ma mission de responsable des relations institutionnelles du Rocher, je travaillais depuis 2015 avec Émeric à un projet de centre de formation sur l’écologie environnementale et sociétale. Ce projet rejoignait en effet nos aspirations respectives : celle d’Émeric à protéger la nature, née de ses nombreux voyages à pied dans des contrées sauvages et la mienne à mener une vie plus fraternelle avec toutes les créatures, inspirée de notre frère François. Nous nous étions aussi fortement sentis encouragés dans notre entreprise par la sortie de l’encyclique Laudato si’ en juin 2015, qui montrait bien que « tout est lié ».

Nous avions assez rapidement baptisé notre projet « Propolis ». L’allégorie nous semblait bonne. Nous voulions que notre projet serve l’homme et la nature. La propolis est en effet une substance fabriquée par l’abeille pour entretenir et assainir la ruche, en colmater les fissures. Il suffisait de considérer la ruche comme notre « maison commune » : planète ou/et communauté humaine. Nous cherchions bien sûr un lieu pour établir Propolis et de fil en aiguille, une piste s’est ouverte en Aveyron, fin novembre 2017. L’abbaye cistercienne de Bonnecombe, au sud de Rodez, était en effet disponible à ce moment-là et l’évêché de Rodez et Vabres, qui en est propriétaire, cherchait repreneur. Nous avons décidé de faire le saut en nous installant en Aveyron, non loin de Bonnecombe, en avril 2019, puis en nous établissant à l’abbaye-même le 1er août 2019. Nous continuons aujourd’hui d’étudier la faisabilité de notre projet dans ce bien, bâti en 1167 et très largement reconstruite à la fin du XIXème siècle, heureusement dans un style médiéval.  

Notre projet Propolis visera notamment à promouvoir un style de vie sobre et heureux, en faveur de cinquante étudiants pendant 9 mois, de septembre à mai, qui   viendront se former sur les questions environnementales et sociétales, en vivant à Bonnecombe, avec des cours le matin et des activités manuelles et ateliers d’échanges de talents l’après-midi. Mais, sans attendre le lancement du projet, nous tentons déjà de convertir dans ce sens notre vie quotidienne, encouragés par les traditions rurales et la beauté de la nature de notre nouveau territoire d’adoption.  Alors bien sûr, la conversion écologique ne se fait pas en un jour. En témoignent les exemples suivants. Comme l’abbaye est située dans une combe et que la côte est raide et sinueuse pour en sortir, il est très difficile d’opter pour le vélo et je passe mon temps à prendre ma voiture pour faire des courses et des démarches administratives diverses. Je rêve du moment où nous pourrons relancer la production hydroélectrique du moulin de l’abbaye, qui a fonctionné jusqu’en 1997, pour alimenter une voiture électrique. Je vais aussi toujours régulièrement au supermarché, car le potager – qu’une bénévole zélée a lancé en juin 2020 –, ne donne pas encore de quoi alimenter la table tous les jours. Mais, là aussi, les perspectives sont prometteuses, puisqu’au printemps prochain, le potager devrait s’agrandir d’une forêt-jardin. Qu’il est difficile aussi de résister à une proposition amicale ou familiale de « petit voyage » en avion vers l’Europe centrale, le Proche-Orient, etc. Heureusement que l’enclavement de l’Aveyron freine la bougeotte. Dans un autre registre, à présent que la pollution due au numérique a dépassé celle provoquée par le transport aérien [1], il devient urgent de devenir plus sobre dans sa production d’emails, ses envois de photos, de vidéos, etc. Il faut donc sans cesse arbitrer sur l’utilité/coût pour la planète de chaque action de communication pour notre confort personnel et pour notre projet. 

Il faut donc se remettre en question sur tous les fronts…

Christine Fisset  (FFS)


[1] Le numérique émet aujourd’hui 4 % des gaz à effet de serre du monde, c’est 1,5 fois plus important que le transport aérien ! Envoyer un simple mail rejette en moyenne 10 grammes de CO², soit l’énergie nécessaire pour faire fonctionner les machines qui envoient, transportent et stockent les informations. Plus une pièce jointe est volumineuse, plus cela pollue. Enfin, toute donnée stockée en ligne consomme de l’énergie. 
Sources : The Shift Project /Greenpeace.

On ne convertit que ce qu’on aime

On ne convertit que ce qu’on aime : si le chrétien n’est pas en pleine sympathie avec le monde naissant, s’il n’éprouve pas en lui-même les aspirations et les anxiétés du monde moderne, s’il ne laisse pas grandir en son être le sens humain, jamais il ne réalisera la synthèse libératrice entre le ciel et la terre d’où peut sortir la parousie du Christ universel. Mais il continuera à s’effrayer et à condamner presque indistinctement toute nouveauté, sans discerner, parmi les souillures et les maux, les efforts sacrés d’une naissance.
S’immerger pour émerger et soulever. Participer pour sublimer. C’est la loi même de l’incarnation. Un jour, il y a deux mille ans déjà, les papes, disant adieu au monde romain se décidèrent à  » passer aux barbares ». Un geste semblable et plus profond, n’est-il pas attendu aujourd’hui ? Le monde ne se convertira aux espérances célestes du christianisme que si, préalablement, le christianisme se convertit, pour les purifier et les diviniser, aux espérances de la terre.

Teilhard de Chardin 

Le Bon Pasteur (Chap 10, 1-30)

Introduction

  1. Le contexte pastoral palestinien : Une bergerie en Palestine, c’était un enclos en pleine campagne, gardé, de nuit, par un portier, où se rassemblent, pour la nuit, plusieurs troupeaux, ramenés par leurs bergers respectifs. Le matin, les bergers se présentent à la porte de l’enclos, y pénètrent, et lancent chacun leur cri d’appel spécifique. Les brebis reconnaissent tout de suite leur berger.
  2. Dès le début du texte, on note une certaine incohérence : Jésus se prétend à la fois le vrai berger et la porte ! Nous avons sans doute là deux petites paraboles qui ne furent pas prononcées le même jour, et qui furent ensuite juxtaposées.
  3. Comme toujours, chez Jean, il faut dépasser un premier niveau d’interprétation, sentimental et pieux (nous sommes les petites brebis du Seigneur, il prend soin de chacun d’entre nous, nous comptons beaucoup pour lui…). En réalité, derrière la parabole se cachent des révélations théologiques importantes et solennelles qui sont à la base de notre foi :

Le Messie, c’est moi !
J’ai le pouvoir de donner aux miens la Vie éternelle
La Vie éternelle, c’est le même genre d’intimité qu’entre le Père et moi
Je suis l’unique sauveur du monde.


Le Messie, c’est moi

  • Parler de « berger » ou de « pasteur », c’était provoquer une résonance immédiate et profonde en Israël, qui a été longtemps un peuple nomade et éleveur avant de se sédentariser et devenir agriculteur.
  • Déjà les rois de Babylone et d’Assyrie aimaient à s’appeler « bergers » de leur peuple. 
  • En Israël, Jésus n’est pas le premier à utiliser cette image ; elle est traditionnelle dans l’AT : 
    • C’est d’abord YHWH qui se nomme le « berger » de son peuple, et qui est invoqué comme tel (cf. les Psaumes). 
    • Puis il chargera Moïse de cette fonction, et plus tard David
    • Enfin, par la bouche du prophète Ezéchiel (ch. 34), YHWH reprend l’image : il se repent d’avoir confié ce rôle aux dirigeants de son peuple (les rois, pour qui la fonction a été une occasion de profit personnel). Dans un 1er temps, il médite de reprendre lui-même ce rôle et de l’assumer seul. Dans un 2nd temps, il envisage la venue d’un nouveau David, à qui seul il réservera ce titre de « pasteur », mais il s’agira alors d’un vrai pasteur, d’un bon berger… Ce sera le Messie.
  • En reprenant cette image à son compte – « c’est moi le bon berger » – Jésus laisse entendre tout à fait clairement qu’il est le Messie. 
  • Il ajoute un indice très parlant : « mes brebis auront la vie en abondance ». Or, l’abondance était un des signes des temps messianiques : quand le Messie serait là, disaient les scribes et docteurs, il ouvrirait l’ère de l’abondance.
  • Enfin, Jésus fait siens les sentiments de colère de son Père, et il dénonce lui aussi les faux bergers mercenaires ou brigands : les mercenaires, ce sont sans doute les mauvais rois d’Israël, jusqu’aux derniers qui régnaient encore (Hérode et ses fils), mais probablement aussi la caste politico-religieuse de Jérusalem (grands prêtres et familles sacerdotales);  les brigands, ce sont les faux messies (comme Theudas et Judas le galiléen, dont parlent Ac. 5, 36), qui se levaient périodiquement du temps de Jésus.

PIE XI : Un pape dans son temps

2ème épisode : Un pape engagé dans la tempête de l’entre-deux-guerres.

L’encyclique Quas Primas du 11 décembre 1925 institua la fête du Christ-Roi montrant le souci de Pie XI de faire pénétrer l’esprit chrétien dans la législation des peuples et de faire reconnaître juridiquement par les Etats, l’Eglise comme souveraineté spirituelle et supranationale. Fidèle à cette ambition, il signa de multiples concordats[1] avec les états baltes (1922-1927), la Pologne en 1925, la Tchécoslovaquie et le Portugal en 1928, la Yougoslavie (1935), la Roumanie (1939). Le rétablissement de relations normales avec l’Etat italien par les accords du Latran de 1929, signés avec Mussolini nourrissait une volonté diplomatique affirmée. Certes, a posteriori, l’accord du 11 février 1929 peut heurter mais il répondait au souci du Pape de donner à l’institution une existence temporelle. Il s’agissait d’un traité politique qui réglait la « question romaine » [2]. Le concordat comportait par ailleurs un volet financier et déclarait le catholicisme seule religion de l’État italien, rendant obligatoire l’enseignement catholique dans les écoles primaires et secondaires et reconnaissant au droit canonique  ses effets civils[3]. Nul doute que ce fut aussi un précieux succès de prestige pour le dictateur italien Benito Mussolini. Sensible au monde de son temps, Pie XI refusa les intransigeances catholiques qui guidaient l’action de Pie X. Il se voulait fervent défenseur des droits de l’Église et d’une conception chrétienne de la société face à un contexte de l’entre-deux-guerres qui suscitait engagements politiques, positionnements et reconfigurations des lignes de fracture au sein du monde catholique. Le xixe siècle avait été celui de positions intransigeantes de refus de la modernité et de retrait de la vie publique, tel ne fut pas l’esprit du pontificat d’Achille Ratti. Ainsi, avec Pie XI, la question de l’intervention, de la norme et de l’action des catholiques fut fondamentale. Une appréhension nouvelle de l’articulation entre autorité hiérarchique institutionnelle et responsabilité individuelle des catholiques fut cultivée dans ce contexte mouvementé. 
A l’égard de l’Allemagne hitlérienne, Pie XI crut pouvoir parvenir à un modus vivendi qui l’incita à conclure un concordat avec von Papen[4] le 20 juillet 1933. 
Pourtant, les rapports du Saint-Siège avec les régimes totalitaires se détériorèrent. Pie XI engagea une lutte contre les totalitarismes au nom de la dignité chrétienne. Ce fut d’abord avec l’homme de Predappio[5]lorsque l’État fasciste nourrit l’ambition d’embrigader les jeunesses catholiques, ce que le souverain pontife dénonça en 1931 par l’encyclique rédigée en italien Non Abbiamo bisogno
1937 fut l’année de l’apaisement[6]. Pourtant, le développement du racisme national-socialiste, de la propagande néo-païenne, de la mobilisation politique de la jeunesse allemande, conduisit Pie XI à lancer contre l’hitlérisme l’encyclique Mit Brennender Sorge[7] de mars 1937 dans laquelle il proclama « nous sommes tous des sémites » ! Ce texte adressé exceptionnellement en allemand et non en latin afin que les évêques allemands, puissent le diffuser aisément et qu’il pût être lu dans les églises du pays abordait la « situation religieuse dans le Reich allemand ». Quelques jours plus tard, L’encyclique Divini Redemptoriscondamnait quant à elle le communisme athée considéré « intrinsèquement pervers »avec lequel « l’on ne peut admettre sur aucun terrain la collaboration avec lui de la part de quiconque veut sauver la civilisation chrétienne ».
En revanche, il montra une certaine sympathie pour la « croisade » du général Franco et établit des relations diplomatiques avec lui en juin 1938. 
Un Pape qui s’engagea donc dans les bouleversements de son temps mais aussi un Pape qui nourrit son pontificat de l’esprit franciscain…

ÉRIK LAMBERT.


[1] Concordat : Négociations et texte entre le Saint-Siège et le chef d’un État pour réglementer les rapports du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel.
[2] Question romaine : occupation et annexion des États pontificaux par l’Italie en 1870. À partir des accords du Latran, le Vatican reconnaissait l’Italie et cette dernière reconnaissait le royaume d’Italie avec Rome comme capitale. 
[3] Interdiction du divorce par exemple.
[4] Franz von Papen, conservateur catholique fut  l’ami personnel de plusieurs papes dont Pie XI et Pie XII. Il reçut de Pie XI le titre honorifique de « chambellan du Pape », est fait chevalier de l’ordre souverain de Malte et Grand croix de l’ordre de Pie IX. Il négocia avec Monseigneur Pacelli, devenu Secrétaire d’État et futur Pape Pie XII, le concordat avec l’Allemagne qu’il signa à Rome en 1933. Les relations avec la papauté furent plus difficiles avec les violations répétées du concordat par le régime nazi. Papen joua un rôle important dans le ralliement du primat d’Autriche Theodor Innitzer à l’Anshluss en 1938, que Pacelli et Pie XI déplorèrent. Innitzer déclara : « Les catholiques viennois devraient remercier le Seigneur pour le fait que ce grand changement politique se soit déroulé sans effusion de sang, et prier pour un grand avenir pour l’Autriche. Il va de soi que tout le monde devrait obéir aux ordres des nouvelles institutions ». Les autres évêques autrichiens adoptèrent la même position dans les jours qui suivirent et remercièrent l’Allemagne d’avoir « sauvé l’Autriche du péril bolchevik ». Lors de la publication de cette déclaration de soutien à l’Anschluss, le 18 mars, Innitzer apposa la mention Heil Hitler à côté de sa signature.
[5] Lieu de naissance de Mussolini.
[6] Politique menée par le Premier ministre britannique Neville Chamberlain et suivie par la France qui prône l’« appeasement » (apaisement) à tout prix avec le Führer allemand. Beaucoup de responsables politiques français demeuraient à le remorque de la stratégie du Foreign office. Georges Bonnet d’avril 1938 à septembre 1939 en fut un exemple flagrant. « Apogée » dc cette politique, les accords de Munich de septembre 1938. A sa descente d’avion, Neville Chamberlain, toujours plein d’illusions, n’hésita pas à affirmer que le Führer «est un homme sur qui l’on peut compter lorsqu’il a engagé sa parole».En France, au lendemain des accords de Munich, tous les journaux titrent à la une : La Paix ! Daladier est accueilli à son retour au Bourget par une foule en délire. Pourtant, le 5 octobre 1938, Churchill lança : «Nous avons subi une défaite totale et sans mélange (…). Notre peuple doit savoir que nous avons subi une défaite sans guerre, dont les conséquences nous accompagneront longtemps sur notre chemin». La postérité retint de lui cette formule, dans une lettre postérieure :«Ils ont accepté le déshonneur pour avoir la paix. Ils auront le déshonneur et la guerre».
[7] On peut traduire : Avec une brûlante inquiètude.

La fraternité, une réponse en temps de crise

L’actualité est riche d’évènements qui nous provoquent et suscitent en nous des réactions diverses, qui vont de l’inquiétude à la sidération, en passant par la peur, l’indignation, la révolte et la tentation de la violence. La Covid 19 et ses statistiques mortuaires, l’assassinat de Samuel Paty, les appels à la haine, l’explosion du chômage, les difficultés économiques de beaucoup, la montée des populismes, les multiples conflits avec leurs lots de massacres et de destructions, les évènements climatiques, les promesses non tenues, les migrations et les détresses qui les accompagnent et enfin, hier, le nouvel attentat de Nice. Autant de faits et de constats qui peuvent nous plonger dans la désespérance et le repli sur soi, ou, ce qui serait pire, le passage à une riposte violente envers d’hypothétiques coupables.
Face à cet inventaire, on trouve néanmoins de bonnes nouvelles qui nous font espérer un monde meilleur ; l’accord de paix au Soudan, les avancées de l’Union Européenne que la pandémie a sortie de sa léthargie, les gestes de solidarité, la générosité des donateurs, la primauté souvent donnée au bien commun, le dévouement des aidants et des soignants …

Et puis, nous avons les prises de parole du pape François et son encyclique « Fratelli Tutti » qui nous remet sur un chemin d’espérance en nous rappelant nos racines franciscaines et nous provoquant ainsi à les revisiter.

François qui a connu la pandémie de la lèpre et a pris soin des lépreux, (1 Celano 17)
François qui a connu la violence, dans la guerre entre Assise et Pérouse, et en est revenu,
François qui a demandé à ses frères de nourrir les brigands, (Le Miroir de Perfection 66 :  » car on ramène mieux les pécheurs avec la douceur de la piété qu’avec une cruelle réprimande »)
François qui ne s’est pas révolté fasse aux insultes du lépreux possédé, et l’a guéri, (Fioretti 25)
François, enfin, homme de paix, qui est allé à la rencontre du Sultan pour le convertir et qui a trouvé en lui un ami. (LM 9,8)

Le pape François invite toute l’humanité à fraterniser, non pas comme des frères qui se chamaillent en se jalousant, comme Caïn et Abel, mais en apprenant à vivre ensemble, en acceptant que l’autre soit différent, sans volonté de domination, ni sur l’homme, ni sur la création. Il tire des admonitions le titre de l’encyclique: « Considérons, tous les frères, le bon Pasteur …« (Adm 6.1). Il réaffirme avec force les grandes lignes directrices qui doivent guider notre vie sociale, dans « sa dimension universelle« (6) et collective « constituer un « nous » qui habite la maison commune« (17), respectueuse de toute création (18), sans oublier personne (28), qui favorise « la proximité, la culture de la rencontre« (30), qui nous fasse retrouver « une passion partagée pour une communauté d’appartenance et de solidarité« (32-36). Face aux migrations « il faut réaffirmer, le droit de ne pas émigrer, c’est-à-dire d’être en condition de demeurer sur sa propre terre« (38) et que, « l’Europe, … a … le double devoir moral de protéger ses citoyens, et celui de garantir l’assistance et l’accueil des migrants.« (40). Il conclut ce 1er chapitre par cette exhortation : « Marchons dans l’espérance!« (55).
Après une longue dissertation sur l’étranger, en référence à la parabole du Bon Samaritain, (chap.2), le pape aborde au 3ème chapitre la question du communautarisme qui peut toucher tous les groupes humains, y compris les religions : « Les groupes fermés et les couples autoréférentiels, qui constituent un « nous » contre tout le monde, sont souvent des formes idéalisées d’égoïsme et de pure auto-préservation.« (89) Plus loin,il fait référence à notre devise républicaine: « La fraternité a quelque chose de positif à offrir à la liberté et à l’égalité.« (103) et « l’individualisme ne nous rend pas plus libres, plus égaux, plus frères.« (105) Il loue la solidarité: « Je voudrais mettre en exergue la solidarité qui, comme vertu morale et attitude sociale …« (114) et met l’accent sur la fonction sociale de la propriété, sur la destination universelle des biens.(118-120). Suivent un quatrième chapitre intitulé « un cœur ouvert au monde » et un cinquième sur « La meilleure politique« , « Une meilleure politique mise au service du vrai bien commun est nécessaire« (154) et appelle à une charité sociale et politique; il nous pose la question: « Peut-il y avoir un chemin approprié vers la fraternité universelle et la paix sociale sans une bonne politique?« (176) Au sixième chapitre qui a pour titre « Dialogue et amitié sociale » le pape appelle de ses vœux une nouvelle culture, « la culture de la rencontre« (216). Le septième chapitre est un long plaidoyer sur le sens et la valeur de la paix , le sens et la valeur du pardon, contre la guerre et la peine de mort (255). Le huitième et dernier chapitre, « Les religions au service de la Fraternité dans le monde« , avec un appel à l’unité des chrétiens (280) et « l’Appel à la paix, à la justice et à la fraternité« (285), qui reprend le document d’Abou Dhabi du 4 février 2019 :

« Au nom de Dieu qui a créé tous les êtres humains égaux en droits, en devoirs et en dignité, et les a appelés à coexister comme des frères entre eux, pour peupler la terre et y répandre les valeurs du bien, de la charité et de la paix.
Au nom de l’âme humaine innocente que Dieu a interdit de tuer, affirmant que quiconque tue une personne est comme s’il avait tué toute l’humanité et que quiconque en sauve une est comme s’il avait sauvé l’humanité entière.
Au nom des pauvres, des personnes dans la misère, dans le besoin et des exclus que Dieu a commandé de secourir comme un devoir demandé à tous les hommes et, d’une manière particulière, à tout homme fortuné et aisé.
Au nom des orphelins, des veuves, des réfugiés et des exilés de leurs foyers et de leurs pays ; de toutes les victimes des guerres, des persécutions et des injustices ; des faibles, de ceux qui vivent dans la peur, des prisonniers de guerre et des torturés en toute partie du monde, sans aucune distinction.
Au nom des peuples qui ont perdu la sécurité, la paix et la coexistence commune, devenant victimes des destructions, des ruines et des guerres.
Au nom de la « fraternité humaine » qui embrasse tous les hommes, les unit et les rend égaux. Au nom de cette fraternité déchirée par les politiques d’intégrisme et de division, et par les systèmes de profit effréné et par les tendances idéologiques haineuses, qui manipulent les actions et les destins des hommes.
Au nom de la liberté, que Dieu a donnée à tous les êtres humains, les créant libres et les distinguant par elle.
Au nom de la justice et de la miséricorde, fondements de la prospérité et pivots de la foi.
Au nom de toutes les personnes de bonne volonté, présentes dans toutes les régions de la terre.
Au nom de Dieu et de tout cela, Al-Azhar al-Sharif – avec les musulmans d’Orient et d’Occident –, conjointement avec l’Eglise catholique – avec les catholiques d’Orient et d’Occident –, déclarent adopter la culture du dialogue comme chemin ; la collaboration commune comme conduite ; la connaissance réciproque comme méthode et critère.
« (285)

Faisons connaître ce texte, reconnaissons nos erreurs, et proposons-nous, dans le monde, comme sœurs et frères de cette fraternité universelle que François appelait de ses vœux.

Jean-Pierre Rossi

Homélie de Mgr Rey lors des obsèques du comédien Michael Lonsdale

Dans le cadre de cette rubrique, nous avons souhaité pouvoir vous partager le texte de l’homélie prononcée par Mgr Rey, le 1er octobre dernier, lors des obsèques du comédien Michael Lonsdale qui avait su si bien mettre son art au service de sa foi…

La barbe mangeait le visage, les sourcils broussailleux et la chevelure blanche balayée en arrière, masquaient une pudeur flegmatique, un humour taquin et surtout une bienveillance qui le rendait disponible et attentif à tous, aux grands comme aux passants de la rue.
Mais que cachait cette voix singulière, à la fois si profonde, paisible et douce et dont la diction grave emportait les mots jusqu’aux tréfonds du cœur ?
34 ans d’amitié avec Michaël me convinrent d’une réponse que je n’aurais jamais pu improviser lors de notre première rencontre place Vauban, à son domicile.
Quelques jours avant son décès, à son chevet, face à ce corps endolori, de plus en plus gouverné par les impossibilités et que désertait peu à peu la vie, résonnaient les confidences entendues en amont, fruit de sa conversion : « Mon idéal est de rencontrer le Christ… La chose la plus chère que je possède dans ma vie, c’est l’amour du Christ… J’aimerais partir en paix. Je voudrais mourir en Dieu. Ce qui fonde ma confiance face à la mort, c’est Jésus. »
Michaël ne se contentait pas d’être un croyant affiché, un chrétien assumé, tant l’expérience de Dieu avait transfiguré sa vie, mais il laissait entrevoir à son contact que la beauté nous est intérieure, que notre propre vie doit devenir une œuvre d’art, sculptée par l’amour, pour réfracter en direction d’autrui une lumière qui nous brûle du dedans.
Son art aussi bien déclamatoire que pictural, ne faisait qu’exprimer une quête spirituelle qui enflammait son être profond. Comédien et plasticien, l’artiste se savait prophète. Prophète d’une transcendance qui passait par sa voix ou par son pinceau, et dont il ne voulait être que l’humble serviteur. Les éternels seconds rôles dans James Bond ou en endossant le personnage de frère Luc dans Des Hommes et des dieux, illustraient cette vertu d’humilité dont il était paré. Laisser Dieu passer devant soi était son leitmotiv.
« Le métier de comédien est un travail de passeur », disait Michaël après l’obtention de son César. Et d’ajouter : « je dois m’efforcer de transmettre la beauté en faisant entendre les mots d’un Autre ».
La beauté extérieure de l’œuvre se présentait pour lui comme un appât pour nous attirer et nous élever vers une beauté supérieure, une beauté incréée. Cette « beauté qui sauvera le monde », dont parlait Dostoïevski. Il nous a aidés à comprendre que l’art n’est qu’épiphanique. A peine esquissée, la clarté que l’on perçoit renvoie à une source lumineuse qui l’explique. Lui qui avait -selon ses mots- « horreur du copinage entre les comédiens », et se méfiait du show business et du star system, bannissait la vacuité des modes. Si le spectateur s’arrête à l’image, s’il la retient en se fixant sur elle, il en devient l’otage. Il devient idolâtre. La vocation de l’artiste, selon Michaël, est simplement de faire signe et de mettre en mouvement vers un au-delà de l’œuvre. Celle-ci s’efface dans le mystère qu’elle ébauche. Comme l’écrivait la philosophe Simone Weil : « La beauté séduit la chair pour obtenir sa permission de passer jusqu’à l’âme » (La pesanteur et la grâce).
Oui Michaël nous conduit à un art oblatif et qui porte une saveur pascale. L’achèvement de l’œuvre tient à ce que l’excès de lumière qu’elle porte ou des convictions qui l’habitent, appelle une ouverture à ce qui la dépasse.
Les philosophes antiques définissaient la beauté comme « la splendeur de la vérité ». Le peintre Matisse intuitionnait ce lien intime qui unit vérité et beauté lorsqu’il confessait : « toute ma vie je n’ai eu qu’un souci, non pas faire beau, mais faire vrai. » Une vérité qui n’est pas conceptuelle ou spéculative, mais que Michaël puisait dans les êtres ou dans les choses qu’il côtoyait, et qui avait pour arrière-fond le visage du Christ. Pour Michael, l’art n’avait pas seulement une fonction décorative ou divertissante, mais il avait pour tâche de rendre l’homme à lui-même à partir de sa source et de sa finalité, c’est-à-dire à partir de Dieu. Une telle perception de l’art refuse tout esthétisme.
Michaël n’était pas d’un côté chrétien et de l’autre artiste. Il était témoin et initiateur du Christ par et dans son art. Son attachement au Christ a été le creuset de sa vie et de sa création. Ses engagements successifs dans le festival Magnificat, la diaconie de la beauté, les groupes de prières et les sessions de Paray-le-Monial, soulignaient toujours son désir brûlant de témoigner de sa foi au travers de son talent.
En ce 1er octobre, l’Eglise célèbre Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus. « Ma sainte préférée », avouait Michaël. Coïncidence ou Providence ? Le comédien respecté qui eut la chance de travailler avec Beckett, Duras, Truffaut… ; qui était capable d’entrer et de nous faire entrer dans des personnages si différents les uns des autres en fonctionnant à l’improvisation et à l’instinct…, se retrouvait parfaitement dans des chemins de l’enfance spirituelle que la jeune carmélite avait défrichés à Lisieux.
Cette enfance spirituelle ne ressort point de l’infantilisme puéril, mais procède d’une capacité d’émerveillement qui caractérise l’esprit de celui ou celle qui découvre la nouveauté de la vie… Cet esprit d’enfance offrait à Michaël l’audace d’arraisonner les plateaux de tournage et les planches de la scène tout autant que de gravir les chemins pentus de la foi avec désinvolture, innocence, et une infinie curiosité.
« Quand je me présenterai devant Dieu, c’est l’enfant que je fus qui me précédera. » écrivait Bernanos. « Dominique, je suis un grand enfant » me confiait encore Michaël lors de notre ultime tête-à-tête.
Chers amis, Michaël n’est plus devant nous. Il est en nous, dans notre mémoire et dans notre cœur. Il est surtout en Dieu. Celui qu’il a toujours cherché jusqu’au bout de lui-même, et parfois dans la nuit. Il fut sa passion. Il est désormais sa Paix.

La sobriété – 1ère partie : « Y a-t-il une sobriété heureuse ?»

La crise sanitaire de cette année 2020 nous a obligés à limiter ou à cesser une partie de nos dépenses. Ces restrictions que nous avons d’abord subies, par manque d’accès à toutes les offres multiples et variées auxquelles nous sommes habitués, peut-être avons-nous réussi, au fil du temps, à leur donner sens en redécouvrant ce qui se cache derrière des vocables comme « tempérance », « modération », « frugalité » … en un mot la « sobriété », si chère à notre pape François.
La sobriété évoque l’idée de privation volontaire, de refus d’une consommation débridée, de renoncement aux plaisirs et à l’agitation de ce monde. Alors, pour celui qui est sans cesse sollicité à consommer toujours plus ou pour celui qui vit dans l’extrême dénuement, laisser entendre que la sobriété peut être « heureuse », et conduire au bonheur, est difficile à concevoir.
Pierre Rabhi, pionnier de l’agroécologie, prône la sobriété heureuse « comme une sorte d’antidote à la société de la surabondance sans joie dans laquelle les pays dits développés se sont enlisés […] L’observation objective des faits met en évidence la nécessité absolue de placer l’humain et la nature au cœur de nos préoccupations, ainsi que l’économie et tous nos moyens à leur service […] La sobriété, dans ce cas, devient facteur de justice et d’équité, mais cela nécessite obligatoirement de renoncer au modèle actuel. » (Pierre Rabhi, Vers la sobriété heureuse)

Que nous dit le pape dans Laudato Si ? « La sobriété, qui est vécue avec liberté et de manière consciente, est libératrice. » (LS 223) « La spiritualité chrétienne propose une croissance par la sobriété, et une capacité de jouir avec peu. C’est un retour à la simplicité qui nous permet de nous arrêter pour apprécier ce qui est petit, pour remercier des possibilités que la vie offre, sans nous attacher à ce que nous avons, ni nous attrister de ce que nous ne possédons pas. Cela suppose d’éviter la dynamique de la domination et de la simple accumulation de plaisirs. » (LS 222).

L’un comme l’autre affirment que nous ne pouvons continuer à épuiser ainsi les ressources de la Terre car il n’en va pas uniquement de l’avenir de notre planète, mais, de manière plus urgente, de l’avenir de l’homme. Nous avons développé un système dans lequel une infime partie de la population mondiale consomme, à elle seule, la presque totalité de ce qui est produit. Non seulement nous créons toujours plus d’inégalités et d’injustices, mais ce déséquilibre dans lequel nous nous sommes installés ne peut que conduire à des conflits et à des guerres. Les pays pauvres n’accepteront plus d’être les laissés pour compte de la mondialisation et les premières victimes d’un réchauffement climatique dont les pays riches sont en grande partie responsables.

Comme citoyens, nous pouvons faire le choix d’une certaine sobriété au quotidien, en interrogeant tous les aspects de notre vie : consommation, alimentation, habitat, travail, déplacements, loisirs, vacances, santé, en les analysant sous l’angle de l’utilité et de la nécessité, de la dépendance qui peut en découler, des conditions de fabrication (proximité, niveau de pollution, mais aussi droit du travail et droits de l’homme). Et, au final, nous y trouverons plus de joie que dans l’escalade sans fin de la satisfaction de besoins qui ne sont pas les nôtres mais ceux que l’on nous impose.
Comme chrétiens, nous pouvons découvrir combien la sobriété peut être heureuse car elle porte en elle la promesse d’un bonheur tout autre. François d’Assise en est la parfaite illustration : dans une société médiévale faisant la part belle aux marchands, au pouvoir des seigneurs et à la concurrence entre cités, dans un temps où l’Église vivait dans l’opulence et l’omnipotence, il a fait le choix radical d’un retour à la pauvreté évangélique. Non pas pour la pauvreté en elle-même, mais parce qu’elle est le seul chemin qui nous ouvre au Père et à la fraternité universelle. En se dépossédant de ses biens et de toute volonté de domination, François se fait le frère de toute créature, en particulier de la plus petite, la plus pauvre, la plus méprisée, et avec elle il peut rendre tous biens au Père, Lui qui est le seul Bien.

Cependant, ne soyons pas dupes, vouloir introduire plus de sobriété dans son existence, n’est pas si facile et suppose des remises en cause ou des renoncements. Si le pape présente cette attitude comme « libératrice », c’est parce qu’elle conduit immanquablement à prendre du recul sur tout ce qui mène ce monde mais l’écarte bien trop souvent du Royaume. Choisir la sobriété, c’est rechercher plus de simplicité et une certaine forme de pauvreté dans notre existence, c’est-à-dire renoncer à la toute puissance et accepter de tout recevoir comme un don. Or ce qui nous est donné n’est pas fait pour être amassé et retenu égoïstement, mais pour être partagé. C’est aussi réduire le temps que nous consacrons à nos chers écrans pour nous rendre plus disponibles à Dieu et à nos frères, pour vivre avec eux, non pas la communication, mais la communion…

Concluons en citant Mgr Colomb, qui écrivait dans sa Lettre pastorale, à l’occasion des 5 ans de Laudato Si : « Partout dans le monde chrétien des hommes et des femmes se sont levés pour rappeler l’essentiel : la recherche d’une vie simple, équilibrée, une vie tournée vers Dieu, tendue vers l’espérance du Royaume à venir et marquée par la fraternité et la solidarité envers les plus pauvres. Car l’essentiel pour le croyant n’est pas d’abord la sauvegarde de la planète. L’essentiel est de se tourner vers ce qui est éternel en usant de manière équilibrée de ce qui est transitoire. » (Vers une sobriété heureuse, 1er mai 2020)

P. Clamens-Zalay

Prière d’octobre

Prière d’Evangile

Par tous les pauvres de cœur qui te ressemblent, Seigneur,
que les humbles ne soient pas humiliés.

Par tous les doux qui refusent la violence,
que la terre devienne habitable pour tous.

Par tous ceux qui pleurent et qui mettent en toi leur confiance,
que vienne la consolation des malheureux.

Par tous les assoiffés de justice épris de ta parole,
que s’accomplisse la libération des opprimés.

Par tous les miséricordieux possédés de ton amour,
que brille la joie du pardon.

Par tous les cœurs purs, par tous les cœurs simples,
que le visage de Dieu se laisse voir sur la terre.

Par tous les artisans de paix animés de ton Esprit,
qu’apparaisse une terre nouvelle.

Prière d’EvangilePar tous ceux qui sont persécutés à cause de toi,
que vienne parmi nous le règne de Dieu.

Anonyme.

Un livre, un film

La disparue de Saint-Maur
Jean-Christophe Portes

J.C.PORTES, La Disparue de Saint-Maur,
Paris, City Poche, mai 2019, 8,50 €.

Paris en novembre 1791 ; tel est le cadre du roman historico-policier de Jean-Christophe Portes. Plongé dans les convulsions d’une Révolution qui s’emballe depuis l’arrestation de Louis XVI à Varennes, d’un pouvoir qui vacille et qui est à ramasser, des menaces qui grondent aux frontières ; le jeune Victor Dauterive se lance dans une nouvelle enquête. L’officier de gendarmerie essaie de découvrir pourquoi Anne-Louise Ferrières, fille d’une famille noble désargentée, a disparu. Tout serait simple s’il n’était aussi sollicité par le marquis Gilbert du Mortier de La Fayette, de retour de ses terres auvergnates de Chavaniac, afin de discréditer Jérôme Pétion lancé à la conquête de la mairie de Paris.

Deux histoires distinctes sans lien entre elles si ce n’est Dauterive. Le lecteur attend qu’elles se rencontrent mais J.C.Portes profite de l’une pour dénoncer les turpitudes d’une société hiérarchisée d’Ancien Régime peu soucieuse de la condition féminine, et de l’autre pour évoquer les menaces qui pesaient sur la nouvelle France. Le gendarme affronte de multiples dangers, aidé par une intrépide Olympe de Gouges.
L’ambiguïté d’Orléans et de François Sergent, le clin d’œil aux Genevois Mallet, les intrigues d’une monarchie acculée, les affrontements au sein des factions révolutionnaires constituent le décor !

L’auteur a le souci de décrire ses personnages et la générosité d’en proposer une mince biographie en début d’ouvrage. C’est d’une Révolution dont il s’agit ; un changement des élites qui nourrit rancoeurs et appétits.

Ce roman a l’ambition d’être historico-social. Alexandre Dumas a offert à Portes une espionne : Lady Arrabella Winter et Eugène Sue lui a suggéré les enfants miséreux, abandonnés des Mystères de Paris*. L’auteur s’attache à présenter la capitale française et Londres à la fin du XVIIIème siècle. On comprend que les distances entre « la ville lumière », ainsi qualifiée depuis que Nicolas de la Reynie eût installé des lanternes et des flambeaux dans beaucoup de rues et demandé aux habitants d’éclairer leurs fenêtres à l’aide de bougies et lampes à huile, et ce que nous appelons désormais la banlieue**, étaient longues à parcourir…point de RER. Le héros avale les kilomètres, affronte les périls, subit cachot et tortures ; est menacé, se fait tirer dessus et tout cela en 560 pages ! On découvre aussi les doutes qui animent le héros sur cette Révolution qu’il appelle de ses vœux tout en craignant les excès qu’elle semble porter. Avec Dauterive, on perçoit ce que les sentiments humains peuvent amener à faire : jalousie, ambition, envie,…

Sur la forme, on peut regretter des fautes de frappe voire les erreurs orthographiques. On peut déplorer l’utilisation de termes adaptés à l’époque côtoyant d’autres qui paraissent très anachroniques. On décèle des entorses à la chronologie des événements, des opinions personnelles que l’on pourrait discuter sur la manière dont sont évoqués les événements de cette année 1791. Que ce soit le décret contre les prêtres réfractaires, la pression des émigrés, le décret d’Allarde abolissant les corporations au nom de la liberté d’entreprendre ou la loi Le Chapelier interdisant la reconstitution de toute association professionnelle de patrons et de salariés. Quant au fond, l’apparition fugitive d’une femme aperçue dans l’atelier de David n’apporte pas grand chose à l’intrigue, à moins que dans de prochaines péripéties, …
Mais soyons indulgents, le roman historique n’a d’autre ambition que de nous permettre d’entrer dans l’intimité d’une époque, d’imaginer ce que vécurent les gens d’alors, petits et puissants. Ce n’est pas Dumas, mais c’est épique. Les deux intrigues sont un peu convenues et le dénouement alambiqué mais on se laisse entraîner dans cette aventure échevelée qui ne fut qu’une parenthèse. En effet, Farcy court toujours et on se demande si Victor parviendra à le rattraper en 1792, année qui marque la fin d’un monde.

Un livre agréable à lire, d’autant plus que vous serez peut-être tentés de lire les trois autres aventures du ci-devant Victor Brunel de Saulon, chevalier d’Hauteville.

* « Ce 16 novembre 1717, a été ramassé un garçon nouvellement né, trouvé exposé et abandonné dans une boîte de sapin blanc exposé dans le parvis de Notre-Dame, sur les marches de l’église Saint-Jean le Rond, que nous avons fait à l’instant porter à la Couche des Enfants Trouvés pour y être nourri et allaité en la manière accoutumée ». Ce bébé baptisé le lendemain sous le nom de Jean le Rond, ce fut …d’Alembert.
** Banlieue, Au Moyen Âge, banlieue désigne la distance d’une lieue où les habitants vivent sous la même autorité, où s’exerce le droit de ban.


Erik Lamert


La Femme des steppes, le Flic et l’œuf
Wang Quanan

Sur l’océan d’herbes roussies par le vent et le gel navigue une bergère tout emmitouflée, bien calée entre les deux bosses de son chameau asiatique, ou juchée haut sur son petit cheval, comme un centaure, son fusil d’un autre âge à portée de main, si quelquefois elle croisait un loup (dans ce pays, il ne pourrait être que solitaire, comme elle). La femme des steppes suit des pistes invisibles, ou visibles à elle seule et aux êtres qui vivent dans l’intimité de la plaine immense : des animaux, moutons, chevaux, et de rares hommes, selon des parcours rectilignes, comme l’inexorable horizon. Des histoires de vie et de mort naissent et finissent aux croisées de ces droites patientes ; elles se révèlent tantôt fertiles et joyeuses, tantôt tordues par les hasards, effacées par les pièges du temps. La naissance, la vie, le travail, la langue, la musique, l’amour, la mort, tout est rudimentaire, comme une ascèse, un équilibre fondé sur l’essentiel, sur une émotion qui ne fait pas de sentiment, sur l’obstination à parcourir son propre destin.
Les acteurs n’en sont plus, tellement ils portent en eux leur humanité universelle et la vérité de leur terre mongole ; ce n’est pas une moto, une voiture, une radio qui chante Elvis Presley ni la lointaine Oulan Bator qui les compromettra. Pour l’instant, car qui sait ce que l’avenir réserve. Il est encore contenu dans un œuf de dinosaure, dans le désir d’enfant d’une bergère, dans le corps d’un jeune flic ingénu, dans les attentions d’un proche, dans un couple formé malgré lui et celui qui tarde à s’accomplir dans son évidence.
La caméra discrète cadre le plus souvent des plans larges qui laissent deviner l’immensité tout entière ; et quand l’objectif se resserre sur l’intimité de la yourte, du poêle ou d’un feu de camp, on n’oublie pas l’infini dans laquelle toute vie, si minuscule soit-elle, se déroule.
Le film ne repose pas sur une intrique policière ou sociétale, ni sur le charme apprêté d’acteurs connus et reconnus, encore moins sur les effets spéciaux ; il n’est pas soutenu par le mode d’emploi émotionnel d’une musique envahissante ou par d’autres artifices spectaculaires. Il est tout en recherche de vérité et de simplicité, et il élève tout ce qu’il montre à la dimension symbolique. En un mot, c’est une œuvre d’art, et c’est devenu suffisamment rare pour se précipiter au cinéma prendre ce bain de nature et d’humanité.

Jean Chavot

Pardons d’Assise (2/2)

Le comité de rédaction a souhaité partager avec vous l’homélie du frère Michael Perry, ministre général de l’Ordre des Franciscains, pour la fête du pardon, le 2 août, à la basilique Notre Dame des Anges – la Portioncule. Texte toujours d’actualité.
Comme elle est un peu longue, nous la publierons en deux parties.
Bonne lecture, et peut-être bonne méditation.


PS : Les chiffres donnés datent du début août. Ils ont fait un bond faramineux depuis.

Comme membres d’une fraternité cosmique toutes les créatures partagent la même vocation et dignité donnée par Dieu – Suite de l’homélie du Ministre Général pour la fête du Pardon d’Assise

Frères et sœurs, l’appel au repentir et à la conversion, afin d’ouvrir nos esprits, nos cœurs et nos vies à un nouveau mode de vivre ensemble sur cette planète est aujourd’hui plus urgent qu’à n’importe quel autre moment de l’histoire humaine. La conversion exige que nous écoutions « autant le cri de la terre que le cri des pauvres ».  (cf. Pape François, Laudato si,  par. 49) Mais ce n’est pas encore ce qu’entendait François d’Assise quand il priait pour que toutes les personnes et, j’ajouterai, tout l’univers créé puissent être admis au paradis. Il s’agit de faire l’expérience de ce que saint Matthieu appelle « un style de vie des Béatitudes » (Mt 5, 1-11) et la vivre dans une bonne et juste relation réciproque entre nous, et avec toute la création.

Aujourd’hui nous arrivons dans cet espace sacré de la Portioncule, un lieu de prière, de rencontre, de pardon, de miséricorde et d’amour. Dieu nous a conduits ici afin d’entrer plus pleinement dans le drame divin de l’acte rédempteur de Jésus, de libération du péché. Le pouvoir de réconciliation de la croix nous invite à chercher la voie du retour vers Dieu, vers l’autre, vers nous-mêmes, et vers la création. Nous venons comme frères et sœurs, en portant dans nos cœurs, dans nos esprits et dans nos corps, toute créature vivante, afin que tous puissent participer au pouvoir libérateur de l’amour de Dieu qui réconcilie. Comme dit Saint Paul : « Nous savons que toute la création gémit maintenant encore dans les douleurs de l’enfantement ; elle n’est pas la seule, mais nous aussi qui possédons les prémices de l’Esprit nous gémissons intérieurement, attendant l’adoption filiale, la rédemption pour notre corps ». (Rm 8, 2-23) L’acte même de cette adoption, cette démarche de rédemption, n’est rien d’autre que la pleine réconciliation de toutes choses dans le Christ Jésus, obtenue par la mort de Jésus sur la croix (Col 1,20). C’est ici que convergent le témoignage de Saint Paul et celui de François qui nous offrent une voie nouvelle pour faire l’expérience des conséquences de la grâce d’une vie réconciliée. 

Dans son Cantique des Créatures François nous indique la route pour rejoindre une vie de Béatitudes, de Paradis retrouvé. Dans le Cantique, François célèbre la présence amoureuse de Dieu dans toute la création. Il contemple la nature comme un guide sur lequel nous devons modeler nos rapports avec Dieu, entre nous et avec le monde naturel.

Il reconnait dans la création – Frère Soleil, Sœur Lune et tous les autres éléments, l’appel à vivre en totale dépendance du Créateur. Il nous invite à ouvrir notre vie à une compréhension de notre identité authentique comme membres d’une « fraternité cosmique » où toutes les créatures partagent la même dignité et vocation donnée par Dieu depuis le moment de la création. Cette unique fraternité, cette maison commune a été créée par Dieu avec la vocation d’aimer, de servir et d’honorer le Créateur en s’aimant, en servant et en s’honorant les uns les autres. Les êtres humains et le monde créé ont comme vocation le devoir de se soutenir et de se compléter mutuellement, non pas de s’opposer et se détruire mutuellement. Nous sommes coresponsables les uns des autres, surtout des pauvres et des exclus. Nous sommes coresponsables de la vie de l’habitat naturel, en démontrant de la gratitude et respectant les limites de la nature sans pousser la planète sur la rive du désastre écologique. 

« Venez à moi vous qui me désirez et rassasiez-vous de mes fruits. Car mon souvenir l’emporte en douceur sur le miel et ma possession sur le rayon de miel. » (Sir 24, 18-19) Ces mots de consolation nous offrent l’espérance que Dieu sera toujours miséricordieux, qu’il nous accueillera toujours à nouveau, pour loin que nous dévions dans nos vies, et peu importe combien nos communautés humaines sont éloignées de la pratique de l’amour, de l’attention, de la justice et de la miséricorde envers chaque être humain et envers le monde naturel, notre maison commune.

Frères et sœurs, Dieu nous appelle à travers cette grande célébration du Pardon d’Assise, à abandonner tout ce qui porte à la mort, tout ce qui nous vole la miséricorde, le pardon, la paix et la joie de Dieu. Nous sommes invités à vivre comme des fils aimés par un Dieu amoureux, destinés à la liberté, destinés à l’amour, destinés à Dieu. Il n’y a pas d’espace pour la peur, il n’ya pas d’espace pour l’exclusion, il n’y a pas d’espace pour l’apathie ou l’inaction. Au Paradis, en Dieu, tous sont bienvenus, tous sont pardonnés et tous sont aimés. 

Que Marie, Mère de Jésus, nous embrasse et nous console alors que nous renouvelons ensemble notre engagement à vivre une amitié authentique avec Dieu, les uns avec les autres et avec notre mère terre, notre maison commune. 

Frère Michael Anthony Perry, OFM
Ministre et Serviteur