Archives de catégorie : Culture

Une Expo, Un livre

L’aventure Champollion
Une expo de la BnF

Du 12 avril 2022 Au 24 juilet 2022
Bibliothèque François-Mitterrand – Galerie 2
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La Bibliothèque nationale ouvre régulièrement ses trésors au public à l’occasion d’expositions toujours précieuses, riches et instructives. Elle a en outre le mérite de proposer des tickets d’entrée à des prix raisonnables (9 à 7 €) et d’offrir la gratuité aux moins de dix-huit ans. Elle a en revanche parfois le défaut d’un penchant livresque — on comprend pourquoi. Mais dans notre époque qui abuse des raccourcis de l’image, est-ce là un défaut ou une mission salutaire du service public ?

C’est purement d’écriture qu’il s’agit dans cette belle exposition tous publics — « L’aventure de Champollion » réalisée avec la contribution du musée du Louvre et du Museo Egizio de Turin, le plus ancien et l’un des plus grands musées d’antiquités égyptiennes. Elle a pourtant de quoi séduire les jeunes autant que les moins jeunes, car les arts graphiques et plastiques y sont à l’honneur par la nature même du hiéroglyphe à l’élégance toujours saisissante, ainsi que par la présence de nombreux objets plus admirables les uns que les autres, témoignages d’une civilisation profonde et raffinée qui ne cesse d’émerveiller.

L’exposition célèbre Jean-François Champollion (1790-1832) pour le deux centième anniversaire de son déchiffrement des hiéroglyphes dont il fit la communication officielle le 27 septembre 1822, mettant fin à toute crédibilité des interprétations précédentes et contemporaines, farfelues ou fantasmatiques comme celles des symbolistes ou des francs-maçons. Plus personne n’était capable de lire ces « gravures sacrées « (c’est le sens du mot hiéroglyphe) depuis plus de 1 500 ans, et s’était donc perdu le secret de ce système de notation de la parole vieux de 5 000 ans qui est la première marche vers l’écriture telle que nous la connaissons, avec les précédents des écritures sumériennes pictographique (6 000 ans) et cunéiforme (5 700 ans), et ses déclinaisons cursives postérieures que sont l’écriture « hiératique », puis « démotique », moins connues et pourtant à l’origine directe de nos alphabets modernes. C’est dire l’importance de la découverte que fit Champollion grâce à la fameuse pierre de Rosette trouvée dans la ville éponyme par un officier français lors de la campagne égyptienne de Bonaparte (1798-1801). Un contingent de savants et de dessinateurs avait accompagné la troupe dans ce pays encore bien mal connu, à l’importance historique largement sous-évaluée, occultée par la prééminence accordée à la civilisation grecque. On doit à ces explorateurs l’énorme documentation rassemblée dans les vingt-trois volumes de La Description de l’Égypte publiée en 1809 qui détermina la vocation de Champollion et de nombreux autres futurs égyptologues. Âgé alors de dix-neuf ans, ce grand travailleur et savant original, à l’esprit indépendant doté d’une intuition extraordinaire, avait déjà démontré que la langue copte était une forme tardive de l’égyptien ancien. Une bonne dizaine d’années d’efforts et de curiosité plus tard, il pouvait livrer des résultats à même d’éclairer les quarante siècles d’Histoire qui nous contemplaient du haut des pyramides, et au-delà. Car si c’est par l’écriture que l’homme put commencer à livrer son témoignage sur sa propre époque — faculté distinguant la Préhistoire de l’Histoire —, encore fallait-il que ses descendants fussent en mesure de la lire.

Magnifiant l’intérêt éprouvé pour ses découvertes majeures, le grand charme de l’exposition est de restituer la personnalité et les chemins de connaissance d’un homme hors du commun, dévoué scrupuleusement et ardemment à sa recherche. Son exemple de passion et de rigueur n’est pas le moindre des enseignements que le visiteur actuel, jeune en particulier, puisse en retirer. Il pourra par exemple admirer ses relevés de hiéroglyphes, ses dessins reproduisant fidèlement tout ce qu’il pouvait rencontrer de beau, d’intrigant et de significatif en un temps où la photographie n’existait pas, le tout accompagné de notes et d’observations écrites de sa main et consigné dans des cahiers impressionnants de précision scientifique comme de qualité artistique. On y pressent un homme rare, très attachant, disparu trop tôt, ainsi que le lien émouvant avec son frère aîné, Jacques-Joseph, qui poursuivit son œuvre en constituant un dictionnaire et une grammaire de l’égyptien ancien. Des années après sa découverte fondatrice, Jean-François Champollion devint ainsi immortel, à l’instar des pharaons qui sans doute avaient visité ses rêves.

Jean Chavot


Berlin Requiem
Un livre de Xavier-Marie BONNOT

X-M.Bonnot, Berlin Requiem, Paris, Plon, 2021, 368 pages, 19 €

Hasard de l’actualité, Michel Bouquet nous a quittés en ce mois d’avril 2022. Or, il fut un saisissant Furtwängler dans la pièce À tort ou à raison. Le chef d’orchestre ne fut jamais un opposant au nazisme et poursuivit sa carrière au prestigieux philharmonique de Berlin durant les sombres années. Certes, à la fin de la guerre, beaucoup de musiciens le soutinrent comme Yehudi Menuhin arguant du refus du maestro de prendre sa carte du Parti comme le firent d’autres tel Herbert von Karajan. Blanchi par un tribunal de dénazification en 1946, il nourrissait des rêves chimériques dans lesquels la culture et l’art se dérobaient aux contingences politiques. L’ambiguïté du parcours du chef inspire le roman Berlin Requiem, funérailles ou nostalgie ? 

Les vies de quatre personnages se croisent, s’entrecroisent Wilhelm Furtwängler, Rodolphe Meister, fils de la célèbre cantatrice Christa Meister, et la jolie Eva. Le roman est d’abord celui de l’adulé chef d’orchestre du Philarmoniker de Berlin et de ses rapports avec les nazis. Il se trouve confronté aux rivalités entre les dirigeants-coutisans pour s’attirer les faveurs d’un chancelier qui joue sur les jalousies de ses proches pour assurer son pouvoir. Au fil de son roman historique, Bonnot plonge ses personnages au cœur de Berlin lors de la funeste aventure de l’Allemagne des années 1930 et 1940. 

Cette biographie romancée soulève bien des questions qui pourraient nous interpeller dans les temps que nous vivons. Quel peut-être le rôle, d’un intellectuel, d’un artiste dans une société gagnée par le totalitarisme ? Nul doute que ces sociétés n’apprécient guère ces individus rétifs par nature aux préceptes simplificateurs. Pourtant, certains d’entre eux furent envoûtés par les prêches incitant à la violence, au rejet de l’autre. Ainsi, en fut-il du dramaturge Hanns Johst[1], auteur de la pièce Schlageter honorant l’arrivée au pouvoir des nazis. Le « héros », Albert Schlageter[2] et son ami Thiemann se demandent s’il est nécessaire de nourrir des ambitions universitaires ; l’un affirmant : « Wenn ich Kultur höre… entsichere ich meinen Browning ! », « Quand j’entends parler de culture… je relâche la sécurité de mon Browning » que d’aucuns ont interprété en traduisant : « Quand j’entends le mot culture, je sors mon révolver ».

Ce livre tire avantage d’une plume alerte, engageant un débat sur l’irruption du pouvoir politique dans l’art mais aussi de l’aptitude à la résistance et à la résilience face aux pouvoirs totalitaires. Hitler considérait que la musique participait à la Gleichschaltung[3] de tout un peuple alors que pour le Kapellmeister, la musique œuvrait sur la raison et sur les sentiments. L’art, soumis, était ainsi au service de l’idéologie et participait aux projets totalitaires. 

Furtwängler fut-il trop orgueilleux ? Sa responsabilité morale fut-elle engagée vis-à-vis des nazis qu’il méprisait ? Pourtant conscient de l’abjection dans laquelle s’abîmait l’Allemagne, stupéfait de la médiocrité du Führer, lors des rares échanges entre les deux hommes, nourrissant l’illusion que son prestige lui permettrait de protéger ses musiciens juifs, il ne quitta pas pour autant le pays. 

Admirant le maestro, le jeune Rudolf, personnage de fiction, vit seul avec sa mère, cantatrice vieillissante. Il ignore tout de son père et nourrit l’ambition de devenir le plus grand chef d’orchestre d’Allemagne. Fasciné par les défilés en uniforme, il observe naïvement le gouffre dans lequel plonge l’Allemagne. Le lecteur partage la profonde solitude du petit prodige, solitude toutefois égayée par la présence bienveillante d’Éva. Rudolf souvent muet, vit reclus dans son univers. La musique l’accompagne, lui permet d’endurer la guerre, les humeurs puis la déportation de sa mère, d’affronter l’absence de père. 

La musique est toujours présente dans ce roman ; on s’imagine dans la grotte de Herrenchiemsee entraîné dans le Ring wagnérien des Nibelungen. La culture peut-elle résister au totalitarisme ? Éviter de se compromettre en tenant sa baguette de la main droite pour ne pas faire le salut nazi suffit-il à exonérer du devoir moral ?

C’est la réflexion qu’engage l’auteur, plutôt bienveillant à l’endroit du maestro, dans ce roman palpitant qui conduit à chercher sur Internet des vidéos de Furtwängler dirigeant Tristan et Isolde. Le roman commence et s’achève alors que le « Reich millénaire » s’est effondré avec l’espoir que nourrissait Wittgenstein lorsqu’il écrivit : « De l’ancienne culture il ne restera qu’un tas de décombres et pour finir un tas de cendres, mais il y aura toujours des esprits qui flotteront sur ces cendres. »

Érik Lambert

[1] Devint en 1935 président de la Reichsschrifttumskammer (La Chambre de littérature du Reich) avant de mener la Deutsche Akademie für Dichtung (académie allemande de poésie).
[2] Combattant des Freikorps, exécuté lors de l’occupation de la Ruhr par les Français en 1923, devenu un héros du panthéon nazi. https://www.retronews.fr/conflits-et-relations-internationales/echo-de-presse/2019/02/05/albert-leo-schlageter
[3] La mise au pas.

Un Film, Un Livre

« L’homme de Dieu » 
un film de Yelena Popovic

La vie exemplaire d’un moine orthodoxe : Nectarios d’Egine

«L’homme de Dieu» : un film dramatique grec de langue anglaise de 2021, sur la vie d’un moine orthodoxe grec Nectarios. Il est écrit et réalisé par la serbe Yelena Popovic avec Aris Servetalis dans le rôle de Nectarios d’Égine avec également Mickey Rourke et Alexander Petrov.
Sous la pression populaire, l’église grecque orthodoxe n’a pas longtemps hésité à canoniser quelques quarante ans après sa mort, ce moine Nectarios, persécuté par sa hiérarchie.

«Exilé injustement, condamné sans jugement, calomnié sans motif, voici la vie, les épreuves et les tribulations d’un homme de Dieu, Saint Nectarios d’Égine, qui supporta jusqu’au bout la haine injuste de ses ennemis tout en prêchant la Parole de Dieu sans relâche.» Nous avons en 110 minutes l’histoire de cet homme, peu banal et vraiment édifiant, nouvelle figure incarnée du message évangélique, comme le souligne bien les sites « Sens critique » et « les fiches du cinéma ».

Oui, Nectaire d’Égine a bel et bien existé. C’est pour lui rendre hommage qu’a été produit « L’homme de Dieu ». Ce film nous permet de partager les valeurs de cet homme qui a vécu de 1846 à 1920 dans l’Empire ottoman. À l’époque, la religion avait une tout autre influence sur le monde. Le culte orthodoxe était puissant grâce à cet empire qui fut divisé après la Première Guerre mondiale. Les hommes de foi étaient donc des sages que la population écoutait attentivement. Nectaire d’Égine a été canonisé et il est fêté le 9 novembre dans l’église grecque orthodoxe. Son histoire commence à partir du moment où il s’est fait remercier du Caire, jeune moine plein de zèle et de générosité, dépendant du patriarcat d’Athènes.

Ce moine mène une vie retirée et austère sans rechercher ni les honneurs ni l’approbation des foules. Ce qu’il désire c’est une vie humble, de prière et de charité pastorale, servant de son mieux ses ouailles comme prédicateur dévoué et prenant volontiers la place des plus petits et des plus faibles. Mais une rumeur persistante venue de sa hiérarchie l’accuse d’être fanatique et d’être attiré par le trône patriarcal.

Le film prend le rythme lent des maturations humaines et les méandres d’une calomnie insidieuse, tandis que les communautés dont il est le pasteur lui sont très attachées. Constamment Nectarios recherche le vrai et ce qu’il convient de faire en accord avec l’évangile, même avec la douloureuse hostilité du clergé et de son entourage. De style austère, bon et infatigable, il vit dans une extrême solitude le don de sa personne en s’oubliant lui-même à l’image du Christ, dans la bienveillance et une profonde sollicitude envers son prochain, malgré la persécution des supérieurs.

Soupçonné d’ambition personnelle de la part de ses supérieurs mais estimé des gens et en particulier de jeunes femmes désireuses de fonder un monastère, il est aussi accusé faussement d’abuser sexuellement des religieuses et subit le saccage du nouveau monastère féminin dont il est le fondateur.
Nous assistons à son drame personnel, à ses luttes spirituelles. Finalement c’est « la vox populi » qui le canonise et obtient sa réhabilitation, après une mort semblable à celle de tant d’indigents dans un hôpital d’Athènes et la guérison miraculeuse de son voisin de chambre. Sa hiérarchie reconnaît enfin la valeur de son témoignage et la dignité de sa vie.

Voilà une vraie vie de saint en pleine pâte humaine, à raz de terre, mais à hauteur d’évangile et capable d’édification véritable.

F. Gilles


De l’âme
Un livre de François Cheng

François Cheng, De l’âme, Le livre de Poche, 192 pages, 7,20€

Il faut une belle audace pour publier un livre de cent quatre-vingt-trois pages sous le même titre qu’un des piliers de la connaissance qu’est l’œuvre magistrale d’Aristote. Il faut de toute façon du courage pour s’attaquer au sujet de l’âme, tant est infinie sa complexité, et tant notre monde du bien-être technologique — particulièrement notre France prompte au « ricanement voltairien » — l’a reléguée au rang de vieillerie poétique, au mieux à celui de curiosité psycho-folklorique. Difficile de parler de l’âme, donc sans « paraître ridicule, ringard ». Et pourtant, chacun sent, au siècle du dé-veloppement personnel, qu’il manque quelque chose au dualisme corps-esprit. Car l’âme est bien là, qu’on le reconnaisse ou qu’on le nie, au centre de soi comme unicité, au centre de l’autre comme unité, au centre de tout comme souffle vital. Elle est bien là, et elle manque aux esprits et aux corps qui l’ignorent.

François Cheng entreprend de relever le défi sous la forme d’une correspondance avec une belle jeune fille rencontrée trente ans plus tôt dans le métro, à qui il avait glissé ce mot dans l’oreille, mot qui mit trois décennies à germer, si bien que « sur le tard, [elle se] découvre une âme », et le besoin d’en parler. En parler si l’on veut, car les sept lettres de François Cheng en-voyées à sa « chère amie » ne rendent pas compte, à quelques citations près (au style identique à celui de l’auteur), des réponses de la jeune fille, désormais artiste et femme faite. On n’en voudra pas au poète d’une probable coquetterie littéraire destinée à maquiller en sept missives ce qu’il se refuse à présenter comme sept leçons, ou dissertations, comme celles dont il nous avait régalé avec ses cinq méditations sur la mort et autant sur la beauté. Mais voilà, la marche semble ici trop haute. François Cheng en appelle pourtant à son immense culture, passe en revue les religions ; il a beau décliner le thème avec toutes les ressources de sa qualité et de sa sensibilité littéraires, jusqu’à l’emphase, sa conception de l’âme se trouve finalement résumée en peu de mots dans sa lettre ultime, sans nous avoir appris grand-chose que la tradition ne nous eût déjà apporté : « Dans l’indispensable triade corps-esprit-âme, je reconnais pleinement le rôle de base du corps et le rôle central de l’esprit. Mais du point de vue du destin d’un individu, encore une fois, c’est l’âme qui prime ; elle qui est sa part la plus personnelle, donc la plus précieuse, l’état suprême de son être en quelque sorte. C’est à partir de cet état que chaque être est à même d’entrer en communion avec l’âme de l’univers. » C’est le mérite du livre de nous rappeler la tradition, mais on se demande d’où vient le sentiment qu’il n’aboutit pas, que l’auteur répète plus ou moins la même chose de lettre en lettre. Est-ce une difficulté à nommer Dieu, le risque de « paraître ridicule, ringard », qui lui fait em-ployer des périphrases comme « âme de l’univers » ? Ou autrement dit : n’est-ce pas la tentative de parler de l’âme sans nommer Dieu qui provoque cette impression d’un certain vide ? François Cheng est un grand esprit doté de très louables intentions, c’est indiscutable. Mais s’agissant de définir l’âme, est-il pertinent et suffisant de décrire la beauté, la poésie et l’amour amoureux qui n’en sont, tout au plus, que des manifestations ? Est-il opportun pour que l’âme se révèle de l’invoquer à grand renfort de lyrisme, de préciosité et d’auto-citation ? Évidemment non : au jeu de l’inflation poé-tique, sa gloire s’éclipse et seul l’ego est mis au jour.

Comme chacun d’entre nous devant le mystère de l’âme, François Cheng est tenté, se re-prend, cherche, et le suivre dans cette errance méditative est peut-être la bonne manière de lire son livre, bien meilleure en tout cas que celle, didactique, à laquelle l’artifice littéraire malheureux nous induit. Ainsi l’auteur n’est-il jamais aussi pertinent que lorsqu’il fait parler les autres : comme dans sa quatrième lettre où il cite Pascal (Les Pensées. Fragment Preuves de Jésus-Christ n° 11 / 24), pour quelques lignes d’une densité extraordinaire, et dans sa sixième lettre entièrement con-sacrée à la vision magnifiquement éclairante de Simone Weil, en particulier dans L’Enracinement. C’est finalement en sachant s’effacer de cette manière que François Cheng montre le mieux la qualité de son esprit, si ce n’est de son âme, car le chemin de sa découverte n’est-il pas l’humilité ?

Jean Chavot

Une Expo

La collection Morozov

Prolongation jusqu’au 03 avril 2022

Bonne nouvelle pour les amateurs d’art distraits ou retardataires : sur la lancée de son grand succès, l’exposition organisée par la fondation Louis Vuitton, qui devait se terminer le 22 février, est très opportunément prolongée jusqu’au 3 avril.

La collection fut réunie entre 1890 et 1917 par les deux frères Morozov, Mikhaïl et Ivan, à qui leur père, un serf qui avait racheté sa liberté en 1821, avait légué ses fortes convictions progressistes en même temps que sa fortune bâtie dans le textile. C’est très logiquement, tout en agrémentant leurs usines de théâtres, que ces richissimes mécènes, grands amateurs d’art eux-mêmes formés à la peinture par des maîtres francophiles, s’enthousiasmèrent pour la révolution picturale qui bouillonnait alors dans notre pays, acquérant ainsi guidés par un œil sûr, près de 750 œuvres de peintres français et russes dont beaucoup ne tarderaient pas à se voir reconnues comme des chefs-d’œuvre inestimables. La collection qui ornait les salons de leurs hôtels particuliers fut nationalisée après la Révolution, puis rejoignit le musée d’art moderne occidental de Moscou avant d’être sauvée de l’obtusité destructrice de Staline en 1948, à l’instar de la collection Chtchoukine, elle aussi magnifique et profuse, que la même fondation Vuitton présenta il y a quelques années.

Aujourd’hui dispersées dans différents musées, plus de 200 œuvres représentatives de la collection qui n’était encore jamais sortie de Russie se trouvent exceptionnellement rassemblées à Paris. C’est assez dire l’importance de l’événement et du privilège ! Ces œuvres iconiques déroulent un panorama exceptionnel de la peinture du tournant du XXème siècle, c’est-à-dire de la naissance de l’art moderne découlant de la rupture décisive opérée préalablement par les impressionnistes. L’exposition s’ouvre sur des portraits des frères Morozov exécutés par des peintres russes que l’on retrouve aussi plus loin avec d’autres, comme Répine, Korovine, Golovine, Sérov, Larionov, Gontcharova, Malévitch, Machkov, Kontchalovski, Outkine, Sarian ou Konenkov, pour beaucoup moins connus que les peintres français, mais qui gagnent à l’être mieux. Puis le visiteur se promène dans l’explosion des couleurs et l’éclectisme des formes, de ravissement en ravissement devant les tableaux de Manet, Pissarro, Sisley, Van Gogh, Bonnard, Matisse, Vlaminck, Derain, du subtil Marquet si plaisant à redécouvrir ou à découvrir, du puissant Vlaminck, de l’inévitable Picasso dont la force créative de ses contemporains remet la virtuosité à une plus humble place, le tout agrémenté de quelques sculptures de Maillol, de Rodin et de Camille Claudel, et finissant, après notamment deux magnifiques salles consacrées l’une à Cézanne et l’autre à Gauguin, par les sept grands panneaux de Denis qui ornaient le Salon de musique des frères Morozov, comme un adieu reconnaissant à ces deux collectionneurs de génie, et de génies.

En retournant à pied par l’orée du Bois de Boulogne vers le métro Sablons, des toiles et des étoiles plein les yeux, on pourra soudain se prendre à penser avec un pincement, comme un caillou dans la chaussure, à la curieuse évolution du mécénat des frères Morozov à celui de Bernard Arnault, troisième fortune du monde à la tête de la fondation Vuitton. Des découvreurs d’hier aux investisseurs d’aujourd’hui, ou, autrement dit, des pionniers bâtisseurs aux liquidateurs affairistes, les motivations et les modes d’intervention ont-ils encore quelque chose en commun ? Mais cette question, pour importante qu’elle soit par ailleurs, ne suffira pas à nous faire regretter les 16 euros dépensés — une somme tout de même pour les familles — ni encore moins nous faire bouder notre plaisir.

Jean Chavot

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Un livre

Le Roman vrai de la Vénus de Milo
Candice Nedelec

Candice Nedelec, Le Roman vrai de la Vénus de Milo, Paris, Fayard, 2021, 256 pages. 18€.

Une femme à moitié nue qui avance vers le spectateur, émergeant des fumées révolutionnaires, brandissant le drapeau tricolore, au milieu d’hommes tous plus inquiétants les uns que les autres pour le monde établi d’alors. Ce personnage c’est la liberté, l’allégorie de cet idéal en marche, peinte par Delacroix suite aux trois Glorieuses de 1830, qui portèrent Louis-Philippe sur un trône que la famille d’Orléans avait approché durant sept années à la mort de Louis XIV. Comme nombre d’artistes de son temps, Delacroix trouva son inspiration en admirant les œuvres antiques qui inondaient alors le vieux continent.

C’est l’histoire tumultueuse de la belle dame des Cyclades que raconte Candice Nedelec dans son livre Le Roman vrai de la Vénus de Milo.
La découverte de la statue, révélée par l’officier de marine Olivier Voutier, constitua le début d’une aventure romanesque. Qui était cette belle femme ? C’est la question que se pose Candice Nedelec. Découverte en 1820 sur la volcanique île de Mélos , au Sud-Ouest de l’archipel peuplé par Minos, la Vénus de Milo fut l’objet de tractations que narre la journaliste de Gala. Tractations politiques, fruits des ambitions des uns et des autres pour honorer leur pays et gagner la faveur du souverain. Symbole du romantisme philhellène qui s’enflamma pour la cause grecque depuis que l’archevêque de Patras eut incité les Grecs à se soulever contre l’oppression ottomane. L’appeler Vénus n’était en fait guère adapté car son origine grecque aurait dû la conduire à être baptisée Aphrodite ou peut-être Amphitrite.
Candice Nedelec, perspicace, soulève les enjeux que pouvait représenter cette statue. Comme elle le suggère, le hasard fit bien les choses puisque la découverte fut fortuite. Ce fut celle d’un paysan gêné par la résistance offerte à sa charrue qui dégagea la belle au visage parfait, mais au corps mutilé.
Un officier français de passage imagina que la France eût été avisée d’acquérir cette apparition antique. L’auteure perçoit le contexte d’alors, celui d’une compétition entre puissances européennes pour garnir les musées de collections qui seraient les vitrines de leur puissance. L’Antiquité était au goût du jour, l’expédition de Bonaparte en Égypte et l’émergence du néoclassicisme appelaient à une beauté idéale aux proportions rigoureuses. Les romantiques, eux, étaient plutôt enclins à privilégier les passions plus que la vertu ; pourtant, les tourments de la Grèce nourrissaient leur inspiration. La France de Louis XVIII fut donc prête à accueillir l’œuvre mais ce ne fut possible qu’après des négociations avec l’ombrageuse Sublime Porte avide de remplir les caisses de l’État. Les enchères firent l’objet d’intenses négociations. Candice Nedelec décrit avec pertinence mais en un style parfois laborieux le voyage de la belle Égéenne, les discussions animées entre experts pour décider s’il convenait de soigner Aphrodite en lui faisant un petit lifting ou en pratiquant une greffe de marbre. L’aventure de cette Vénus au superbe drapé jeté sur les hanches, fut celle des Français ballotés entre la guerre franco-prussienne et la Commune. Elle vécut l’évacuation à la faveur des conflits mondiaux, fut bringuebalée au gré des expositions et des contingences politico-diplomatiques imposées au patrimoine culturel. Il est vrai que l’auteure se laisse un peu aller à des fantaisies romanesques mais son ambition n’était pas de faire œuvre d’historienne. Le souci de mêler l’Histoire, l’Histoire de l’art et l’imagination littéraire conduit à une écriture parfois pesante. Certes, la confusion des genres nuit effectivement à l’élégance de l’écriture mais les aventures de la beauté amputée et mystérieuse, œuvre d’un Praxitèle, d’un Phidias ou d’un obscur Alexandros d’Antioche du Méandre séduit le lecteur. L’ouvrage de Candice Nedelec, malgré quelques faiblesses, a le mérite de réveiller la célèbre déesse, véritable satisfaction érotique fantasmée par Dali, avide de découvrir l’intérieur du corps et de l’âme de la divine apparition.

Érik Lambert.

Un livre

Au Commencement était…
Une nouvelle histoire de l’humanité.
David Graeber et David Wengrow

David Graeber & David Wengrow, Au commencement était…, édition Les Liens qui Libèrent, 2021, 752 pages, 29,99 €

Nous percevons notre préhistoire à travers des lunettes : l’œil droit, comme celui de Hobbes, voit une humanité foncièrement mauvaise fort opportunément corrigée par la loi et l’ordre, et le gauche, celui de Rousseau, lui prête une nature originellement bonne, mais pervertie par la propriété et l’inégalité. Ces deux yeux — dont les auteurs font découler les idéologies de droite et de gauche — composent une seule image : celle de l’État comme unique possibilité d’une société. Cette vison repose sur un évolutionnisme ancré dans les esprits non seulement de Hobbes, de Turgot, de Rousseau mais bien au-delà, de Marx, de Freud… de tous les intellectuels qui ont projeté le modèle européen sur des époques dont tout leur était pourtant à peu près inconnu : nos lointains ancêtres chasseurs-cueilleurs auraient vécu dispersés dans des clans dont la petite taille autorisait une sorte de communisme primitif, puis l’élevage et l’agriculture les auraient rassemblés dans des villes où l’importance des groupements imposa des systèmes de régulation, de moralisation, d’organisation, naturellement assumés par ceux qui contrôlaient les surplus de production, c’est à dire les classes dominantes, grâce auxquelles la civilisation put enfin émerger de la confusion bestiale…

Depuis que Rousseau, Hobbes et les autres s’autorisaient toutes les audaces, l’étude de la préhistoire a fait des pas de géant, et même des pas décisifs ces dernières décennies. Pourtant, les conceptions évolutionnistes et autres téléologies erronées continuent de faire fortune dans l’esprit du grand public comme dans celui de la majeure partie des intellectuels et des politiciens. L’immense mérite de Graeber pour l’anthropologie et Wengrow pour l’archéologie est de s’employer par ce livre, qui est une véritable somme de connaissances, à restituer une image plus juste de la douzaine de millénaires (Holocène) qui nous précèdent : « (…) de l’Égypte antique au Pérou des Incas, en passant par la Chine des Shang, il apparaît que l’État, ou ce que l’on définit comme tel, est loin d’être une constante historique ou le résultat d’un processus évolutionniste qui aurait pris sa source à l’âge du bronze ». Les préjugés y volent en éclats au fil des chapitres : de très importantes agglomérations précédèrent de loin la naissance de l’agriculture ; nos ancêtres, doués des mêmes facultés cognitives que nous, se sont montrés plus inventifs pour structurer leur vie collective ; de très diverses formes d’organisation politique ont existé, alterné et coexisté à travers les âges, dont beaucoup visaient à contenir les ambitions dominatrices et à maintenir la liberté de chacun en limitant les pouvoirs dans le temps et dans l’espace ; l’État n’est pas une fatalité démographique mais une construction déterminée qui résulte de l’histoire européenne, imposée au reste du monde à partir de 1492 par la colonisation brutale et destructrice de toutes les autres formes de gouvernance telles que celles qui firent la grandeur de Teotihuacan, Çatal Höyük, Knossos, Mohenjo-Daro…

« Comment avons-nous pu nous laisser enfermer dans une réalité sociale monolithique qui a normalisé les rapports fondés sur la violence et la domination ? » C’est la grande question qui traverse le livre. Elle s’impose à nous alors que l’humanité entre sous nos yeux dans une crise déterminante pour sa survie. Le travail de compilation de Graeber et Wengrow est à ce titre plus que bienvenu, éclairant, magnifiquement nourrissant pour la réflexion, et aussi très urgent, car « repenser les prémisses de l’évolution sociale, c’est repenser l’idée même de politique ». En revanche, il souffre d’un vide, voire même d’une certaine indigence conceptuelle, où les préoccupations féministes et indigénistes des auteurs résonnent souvent comme des préjugés à la mode, gênant la possibilité d’une synthèse des connaissances par ailleurs très précieuses qui y sont révélées. S’ajoute à ce manque — mais sans doute devra-t-il être comblé par des travaux ultérieurs — l’anti-religiosité peu discrète avec laquelle les auteurs présentent la spiritualité exclusivement comme un argument de domination. Cette impression est renforcée par le titre français qui détourne les premiers mots de la Bible, alors que le titre original anglais— The Dawn of everything (l’aube de toute chose) — était plus judicieux. Mais ces critiques n’enlèvent rien à la nécessité de lire ce livre pour imaginer des sorties à l’impasse délétère dans laquelle notre humanité se précipite en ne voyant d’autre avenir possible que l’État capitaliste, alors qu’il rend justement tout avenir impossible.

Jean Chavot

Une expo, Un livre

Small is beautiful

La galerie Joseph ouvre à Paris, dans le marais, une vingtaine de lieux à des événements variés. Elle propose actuellement, 116 rue de Turenne, une exposition présentée comme un événement en lui-même. En effet nous dit-on : « Small is beautiful, Miniature Art, est la première exposition européenne à réunir 20 artistes de l’Art Miniature et révéler leurs œuvres physiques au grand public. » Jusque là, l’Art miniature était un phénomène lié à ce qu’il est convenu d’appeler les « réseaux sociaux » où elles s’exposaient en image, à l’instar du Street-Art, autre tendance de l’art contemporain.

Les œuvres, comme le titre l’indique, sont à peu près toutes minuscules, au point que des loupes sont à disposition pour les contempler. Sous cloche pour beaucoup, elles mettent en scène des figurines placées dans des univers sobres ou au contraire très détaillés, souvent de manière incongrue, décalée, avec — on le comprend — une extrême minutie qui constitue une grande part de leur valeur spectaculaire. Quant à leur valeur artistique, inégale, on est en droit, au-delà de tout conservatisme, de se poser quelques questions. Suffit-il à une œuvre d’être petite (small) pour être belle (beautiful) ? Où est la nouveauté dont elles se targuent lorsqu’on connaît la longue et magnifique tradition de la miniature, des enluminures médiévales aux portraits en vogue de la renaissance au XIXème siècle ? À quoi rime une telle minutie, si ce n’est à une certaine absurdité, lorsque les œuvres sont reproduites sur de grandes photographies afin d’être visibles du public ? La performance de maquettiste, pour impressionnante qu’elle soit, constitue-t-elle à elle seule un sujet d’admiration, un talent artistique ? Toutes ces questions trouvent des réponses positives dans deux aspects. Le premier est que la miniaturisation du sujet, de la figure, permet le développement relatif de son contexte, dans des dimensions bien plus larges que celles de la peinture ou de la sculpture traditionnelles. Son replacement surprenant dans une réalité quotidienne dont émane parfois une vraie poésie, un humour riche de sens, nous invite à prêter attention à la beauté et au sens des petites choses sur lesquelles nous marchons tous les jours. Le second aspect est l’impression enfantine qui résulte de toutes ces œuvres : il est toujours bon de retomber en enfance, au temps où nous jouions avec des petits soldats, où nous nous inventions des mondes pour les entourer, où nous étions maîtres d’un univers que nous avions créé, loin de celui des adultes où nous nous sentions nous-mêmes si minuscules… Si l’amateur d’Art trouvera difficilement son compte dans cette exposition, ses enfants, en revanche, y seront parfaitement dans leur élément : ils y verront, mis en scène, le jeu qu’ils pratiquent eux-mêmes sans aucune prétention. Cela éveillera en eux une conscience artistique très profitable, éventuellement mise en œuvre dans des ateliers proposés en marge de l’exposition.

Une dernière question, tout de même, pour les adultes qui s’adonnent à l’Art miniature, penchés sur leur loupe : hormis la mode, qu’est-ce qui les pousse à ces créations minuscules qui requièrent un si énorme travail ? De quoi jouissent-ils à faire sortir de leurs mains ces univers recréés ? On peut oser une réponse qui est une autre question : dans un monde sans Dieu, l’homme devenu géant devant ses œuvres se rêve-t-il en deus ex machina ?

Jean Chavot


La Splendeur et l’infamie d’Erik Larson

E.Larson, La Splendeur et l’infamie, Paris, Le Cherche midi, 2021, 688 pages. 24,90 €.

Il y a des personnages que des circonstances exceptionnelles font entrer dans l’histoire ou les font sortir à nouveau des caves de l’histoire. Ainsi Winston Churchill, jeune ministre perdit-il à Gallipoli une bonne partie de son crédit. 
L’opération engagée au printemps 1915 fut une catastrophe imputée au jeune premier lord de l’Amirauté, alors âgé de 40 ans, en poste depuis 1911, Winston Churchill. Soucieux que les soldats britanniques cessent de « mâchouiller du barbelé dans les Flandres », il pensa à s’emparer du détroit des Dardanelles, mais l’armée ottomane commandée par le jeune colonel Mustafa Kemal, futur Atatürk, mit en échec les troupes françaises et celles de l’Empire britannique[1]. Vaincus par les Turcs et les épidémies les troupes réembarquèrent piteusement. Or, Churchill fut désigné comme le principal responsable du désastre des Dardanelles. Les politiques fuirent dès lors le « vieux lion ». Pourtant, au printemps 40, ce fut vers celui qui avait toujours tempêté contre les nazis et la frilosité de Chamberlain à Munich en septembre 1938[2], que se tournèrent les Britanniques. Devenu premier ministre le 10 mai 1940, quelque peu par défaut, il dut mener un pays désormais ultime rempart contre les gargantuesques ambitions hitlériennes.
De nombreux ouvrages furent et sont consacrés à Churchill[3], mais celui de Larson offre un intérêt certain par son approche originale. Chronique intimiste de l’Annus horribilis qui courut de mai 1940 à mai 1941. Isolé face à la puissance dominatrice nazie, le Royaume-Uni dut affronter la succession de défaites et la bataille d’Angleterre, préalable indispensable à la réussite de l’hypothétique réussite de l’opération « Seelöwe »[4]. Larson téléporte son lecteur dans la chambre de Churchill qu’il croise en peignoir à la sortie de son bain. Il est là lorsque Winston s’exprime devant le Parlement le 13 mai 1940[5], et est assis sur les bancs de Communes le 4 juin[6]. Plongé dans le quotidien d’un homme exceptionnel avec ses faiblesses, son charisme et ses éclairs de génie. Entraîné dans les bourrasques de l’automne 1940 lorsque Hitler engagea une nouvelle tactique consistant à bombarder systématiquement les villes britanniques dans l’espoir d’abattre le moral anglais.  Emporté dans le Blitz qui frappa les quartiers populaires de l’East End de Londres mais aussi le palais de Buckingham puis de nombreuses villes britanniques. Londres bombardée 57 nuits de suite avant que le brouillard n’offrît un répit aux habitants… Puis ce furent les villes du royaume telle Coventry réduite en cendres dans la nuit du 14 au 15 novembre. On imagine partager un Johnnie Walker Black Label, et une bouteille d’eau-de-vie dès le lever du matin avec de l’eau gazeuse. On fume un « Romeo y Julieta », alors que Mary Churchill, agitée par ses émois sentimentaux, vit de manière parfois insouciante sa vie de jeune femme avant de s’engager au sein du Women’s Voluntary Service.  Nous passons des week-ends dans les résidences de Chequers Court à Ellesborough et de Ditchley Park avec les invités du natif prématuré du palais de Blenheim. Clémentine, intelligente et vive est à ses côtés avec nous alors que Randolph, coureur de jupons, buveur, colérique accumulant les dettes de jeux perd sa femme, la belle Pamela[7] lassée des frasques de son époux. Nous soutenons ses efforts afin de convaincre Roosevelt d’engager son pays dans le conflit. Nous sommes épuisés par le rythme de Churchill, toujours en mouvement qui monte en pleine nuit sur les toits du 10 Downing Street pour observer les avions allemands bombardant la capitale anglaise. Parfois, oubliait-on que ce géant de la seconde guerre mondiale était aussi un mari et un père de famille. On discute avec John Colville, le secrétaire particulier, avec Lord Beaverbrook, l’ami intime du Premier Ministre, craint et sans cesse démissionnaire mais aussi avec le physicien Frédérick Lindemann, surnommé le « Prof » le lobe scientifique du cerveau churchillien. Farci d’anecdotes, reposant sur des documents historiques souvent inédits[8], l’aventure que vit le lecteur au fil de courts chapitres est celle d’un grand homme, imprévisible, déterminé, indomptable, intrépide mais si humain lorsqu’il verse des larmes le 3 juillet 1940 après la tragédie de Mers-el-Kébir[9]
Ainsi, si l’on plongeait dans l’histoire des futurs du passé, que serait-il survenu si Lord Halifax, pressenti par beaucoup dont George VI, avait occupé le poste de Premier Ministre ? Foin de cela, car l’ouvrage de Larson ne manie pas l’uchronie, il nous entraîne dans un passé qui fut celui d’un homme avant d’être celui d’un géant. 

Erik Lambert


[1] On regardera avec intérêt le film de Peter Weir avec Mel Gibson, Gallipoli sorti en 1981 mais surtout le très beau La promesse d’une vie avec un remarquable Russell Crowe.
 [2] À l’automne 1938 suite aux funestes accords de Munich, Churchill affirma : « […] Je vais commencer en disant la chose la plus impopulaire et la plus indésirable […], ce que tout le monde voudrait oublier ou faire semblant de ne pas voir, mais qui doit néanmoins être cité, à savoir que nous avons subi une défaite cinglante et totale, et que la France a à en souffrir peut-être plus que nous […]. Ne croyez pas que c’est la fin. C’est seulement le commencement du jugement, la première gorgée, le premier avant-goût d’une coupe amère qui nous sera tendue année après année, à moins que dans un suprême rétablissement de notre santé morale et de notre ardeur guerrière, nous nous relevions et combattions pour la liberté comme par le passé ».
« Ils ont eu le choix entre le déshonneur et la guerre ; ils ont choisi le déshonneur, et ils auront la guerre« .
[3] On pourrait se reporter avec grand intérêt aux biographies de A.Roberts, F.Kersaudy, et F.Bedarida.
[4] La Bataille d’Angleterre, débuta officiellement le 10 juillet 1940 lorsque la Luftwaffe, l’aviation allemande de Göring, lança, depuis ses bases du Nord Pas-de-Calais, un premier raid au-dessus de la Manche pour bombarder des convois de navires britanniques. Le 16 juillet 1940, Hitler diffusa sa Directive n°16 qui déclencha les préparatifs de l’Opération Seelöwe (« Lion de Mer » ou « Otarie » en français) : « Puisque l’Angleterre, en dépit d’une situation militaire désespérée, ne montre aucun signe de compréhension, j’ai décidé de préparer une opération de débarquement et, si besoin, de la mettre à exécution. Le but de cette opération sera d’éliminer toute possibilité que le territoire national anglais serve de base à la poursuite de la guerre contre l’Allemagne et, le cas échéant, de l’occuper entièrement ». Le 20 août 1940, il remercia la poignée de pilotes de la Royal Air Force qui avaient repoussé les attaques aériennes allemandes et préservé l’Angleterre d’une invasion qui eut été fatale à la liberté en Europe :« Jamais, dans l’histoire des guerres, un si grand nombre d’hommes n’ont dû autant à un si petit nombre » (« Never in the field of human conflict was so much owed by so many to so few »).
[5] « Je n’ai à offrir que du sang, de la peine, des larmes et de la sueur » (« I have nothing to offer but blood, toil, tears, and sweat »),[6] « Nous combattrons sur les plages, nous combattrons sur les terrains d’atterrissage, nous combattrons dans les champs et dans les rues, nous combattrons dans les montagnes ; nous ne nous rendrons jamais » (« We shall fight on the beaches, we shall fight on the landing grounds, we shall fight in the fields and in the streets, we shall fight in the hills ; we shall never surrender »)…
[7] Pamela Harriman, considérée parfois comme une courtisane, surnommée « La grande horizontale ». Mariée en 3ème noce en septembre 1971 avec l’ambassadeur américain William Averell Harriman avec lequel elle avait entretenu une liaison pendant la guerre.
[8] Y compris le journal de Goebbels. Le volume 1943-1945 est paru chez Tallandier.
[9] Le 3 juillet 1940, la Royal Navy attaque la flotte française amarrée dans la rade nord-africaine de Mers el-Kébir, près d’Oran (1297 morts et 350 blessés chez les marins français). L’objectif était d’éviter que la flotte française ne devienne allemande.

Un livre, Une Expo

Un livre

Michel Sauquet – Libres, simples et heureux. Retourner à l’essentiel avec saint François, Mame, 120 pages, 13,90 €

Libres, simples et heureux, trois adjectifs qui semblent relever du registre onirique. C’est pourtant ce que propose d’appréhender Michel Sauquet dans un court ouvrage constitué de témoignages. La pensée de « François » constitue le fil conducteur de la réflexion sur les comportements adoptés face à une nature qui souffre de notre avide consommation et de notre cruelle insouciance. Le Pape François, souvent sollicité dans ce petit ouvrage rappelle dans Laudato si’ que nous ne sommes pas Dieu[1]. Les expériences relatées sont celles de personnes qui opèrent des choix de vie cohérents avec le message de Saint-François. Ces témoignages me renvoient au magnifique conte initiatique du Petit Prince : identifier l’accessoire et l’essentiel[2], invisible pour les yeux. Tous les personnages recherchent le contentement et rares sont ceux qui peuvent être sauvés sauf l’allumeur de réverbères qui a le sens de la mission. Finalement, le voyage constitue une métaphore de notre humanité. Les hommes se condamnent à la frustration en cherchant la maîtrise ce qui conduit au manque et à l’ennui. Pour Saint-Exupéry, on ne voit bien qu’avec le cœur ; il cultive une morale de responsabilité. 

En lisant le « recueil de témoignages » de Michel Sauquet, je perçois un chemin de vie d’une extrême ambition, tel celui que l’on trouve dans les contes initiatiques de l’aviateur-écrivain et de Pamela Lyndon Travers[3]. Les expériences contées incitent au retour à l’essentiel, un peu comme dans Le Petit Prince qui vient sur terre puis repart[4]. Même si l’auteur rassure dès l’introduction en affirmant « qu’il ne s’agit pas d’être dans le sacrifice…mais de rompre nos chaînes d’addiction, …[5] », on referme le livre avec un étrange sentiment de culpabilité ; le sacrement de réconciliation apparaît dès lors indispensable. Adopter des comportements responsables lorsque nous épargnons[6], lutter contre notre peur de manquer[7], accepter le partage de son lieu de vie[8], se détacher de son ego[9], rechercher un sens à la vie[10], accorder son activité aux valeurs de sa foi[11], sortir de sa zone de confort[12], adopter une discipline végétalienne[13] ; autant de défis à relever. Las ! J’avoue que je ne dispose pas de l’énergie, de la volonté de mener tous ces combats. Nul doute pourtant que nos modes de vie et de consommation conduisent à de nouvelles formes d’esclavage[14]

Pourtant, les témoins incitent à un bouleversement de nos modes de vie qui engagerait des conséquences économiques et sociales brutales[15]  

Dans cette ode à suivre un chemin exigeant, on peut discuter avec humilité l’interprétation des écrits de Descartes. En effet, sous les plumes de Michel Sauquet[16] et de Jean Bastaire[17] , René Descartes est soupçonné de penser que l’être humain possède la terre avec charge à lui de l’exploiter sans limites. Or, dans son Discours de la méthode le philosophe tourangeau écrivit « Se rendre comme maîtres et possesseurs de la Nature[18] » et non « l’homme est maître et possesseur de la nature, … ». Cela change tout, car pour Descartes, le terme de maître n’est pas Dominus ; ce n’est pas « celui qui domine » mais plutôt Magister ; « celui qui maîtrise[19] ». Il s’agit plutôt de mieux maîtriser la nature, l’environnement dans lequel évolue l’homme. Ainsi, l’homme ne serait plus à la merci d’une nature perçue comme son adversaire. L’ouvrage philosophique fut rédigé au XVII° siècle, sa démarche consistait plutôt à libérer l’être humain des caprices de la nature qu’il affrontait. À l’aide des sciences, l’homme pouvait désormais rendre cette nature utile en cultivant ses connaissances. 

Il n’y avait donc pas chez Descartes une vision de légitimité prédatrice empruntée à une hubris, triste enfant de la nuit[20] ; mais bien de permettre à l’homme de sortir de sa servitude face aux risques naturels[21]. Il suggérait donc que l’homme pouvait aspirer à dominer la nature, même si sa connaissance demeurerait toujours imparfaite. Le XIX° siècle alla plus loin avec l’interprétation de la philosophie positiviste : « À quoi sert Dieu si les sciences permettent de comprendre ? »

Il y a dans ce petit ouvrage des questions fondamentales soulevées à de multiples reprises depuis le siècle de Saint-François[22].  La doxa ultra-libérale qui préside à la marche de notre monde appauvrit sans cesse les plus pauvres et enrichit les plus riches. Supprimer la pause du dimanche au nom du réalisme économique, penser que plus ; c’est mieux[23], accréditer la « théorie du ruissellement » pour défendre certaines décisions fiscales, se vouer au culte du productivisme[24] sont autant de manifestations du règne de l’économique et du financier aux dépens du politique. Tout cela constitue des obstacles titanesques à l’érection d’une société de fraternité universelle. La course effrénée après le temps, la soif de consommation sont autant d’écueils pour retrouver l’essentiel. 

Les témoins sollicités par Michel Sauquet, lancés sur les traces de Saint-François, prônent l’humilité, la solidarité universelle cosmique, l’écologie intérieure et extérieure[25] ; fondations indispensables à un retour à l’essentiel. L’optimisme et l’émerveillement[26] doivent guider sur le chemin de l’engagement citoyen même si certains ont dû capituler face au veau d’or[27]

Les enjeux planétaires semblent gigantesques, mais, pour autant, ne doit-on pas apporter notre humble participation à l’œuvre commune[28] ? 

Les contributeurs de ce livre sont-ils de doux illuminés à l’humilité radieuse[29] ou les éclaireurs du monde de demain[30] ? 


[1] N°67,
[2] On retrouve par ailleurs cette idée dans le livre de M.Sauquet, page 24.
[3] Du reste, était-ce un hasard si les aventures de la « sautillante » Mary Poppins furent initialement éditées en France par l’éditeur chrétien Desclée de Brouwer ?
[4] Et si le Christ était dans son esprit ?
[5] Page 16. 
[6] Page 21.
[7] Page 22.
[8] Page 30.
[9] Page 41.
[10] Page 43.
[11] Page 51.
[12] Page 64.
[13] Page 96.
[14] Page 23, Nous avons apprécié la phrase « …ce n’est pas parce que je peux faire quelque chose que je dois le faire ; ce n’est pas parce que je peux m’offrir tel bien que je dois le faire…Et ce n’est pas non plus parce que je ne peux pas le faire que le monde va s’écrouler. »
[15] Page 28 : « on peut vivre avec moins sans pour autant dépérir : certes moins de dépenses culturelles, mais aussi moins de vêtements, moins de carburant, moins d’appareils ménagers, moins de dépenses de restaurant… ». Une solide anticipation est souhaitable car l’impact économique et social risque d’être spectaculaire. 
[16] Page 10.
[17] Page 88.
[18] « …On peut en trouver une pratique, par laquelle connaissant la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la Nature. Ce qui n’est pas seulement à désirer pour l’invention d’une infinité d’artifices, qui feraient qu’on jouirait, sans aucune peine, des fruits de la terre et de toutes les commodités qui s’y trouvent, mais principalement aussi pour la conservation de la santé, laquelle est sans doute le premier bien et le fondement de tous les autres biens de cette vie”. Page 168 de la version de la Pléiade. 
[19] Au sens d’expert. 
[20] Érèbe, divinité née du chaos représentant les ténèbres. 
[21] Dans le texte de Descartes « Nature » comporte une majuscule, ce qui manifeste la dimension supérieure du concept appréhendé.
[22] The Limits to Growth, (publié en français sous le titre Halte à la croissance ?) connu sous le nom de « Rapport Meadows » publié par le Club de Rome le 1eroctobre 1972. 
[23] Et qu’enlever quelque chose est associé à une perte page 39.
[24] Laurent Grzybowki pages 34-35. On achète environ deux fois plus de vêtements qu’il y vingt ans, que l’on porte …deux fois moins ! page 56.
[25] Page 105.
[26] Laudato si’ n°11
[27] Le 14 mars dernier, Emmanuel Faber était démis de ses fonctions de président de Danone « avec effet immédiat » suite à la fronde des actionnaires. Évoqué pages 110-111.
[28] Un jour, dit la légende, il y eut un immense incendie de forêt. Tous les animaux terrifiés, atterrés, observaient impuissants le désastre. Seul le petit colibri s’activait, allant chercher quelques gouttes avec son bec pour les jeter sur le feu. Après un moment, le tatou, agacé par cette agitation dérisoire, lui dit : « Colibri ! Tu n’es pas fou ? Ce n’est pas avec ces gouttes d’eau que tu vas éteindre le feu ! «  Et le colibri lui répondit : « Je le sais, mais je fais ma part. » Légende amérindienne citée par Pierre Rabhi.
[29] Page 43.
[30]  Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait. Mark Twain ou Winston Churchill.


Une Expo

Botticelli, artiste et designer.
En savoir + : Musée Jacquemart-André

Botticelli au musée Jacquemart André jusqu’au 24 janvier 2022, (10€ à 17€)

Le Florentin Alessandro Filipepi, alias Sandro Botticelli (1445-1510), est l’une des figures majeures de la Renaissance (le Quattrocento) qui traversa la péninsule de la Sicile à la Lombardie au XVème siècle, avant de vivifier le reste de l’Europe. La République de Florence était alors dominée par la famille Médicis qui donna deux reines à la France au siècle suivant. Son mécénat favorisa l’envolée artistique dans la Cité-État, en particulier celle de Botticelli (de botticello, ou « petit tonneau »). Fils d’un artisan tanneur, il apprit le dessin comme apprenti chez l’un de ses frères orfèvre. Très doué, il ne tarda pas à s’initier à la peinture chez un grand maître : Filippo Lippi. Il acquit rapidement une très belle et longue renommée qui ne déclina qu’avec l’émergence de deux autres éminents Florentins : Léonard de Vinci, puis Michel-Ange.

Chacun a dans les yeux quelques-uns des tableaux de Botticelli, comme Le Printemps ou La Naissance de Vénus, qui sont aussi emblématiques de cette période faste que La Joconde, peinte un peu plus tard. Cette exposition d’une quarantaine d’œuvres prêtées par d’importants musées européens est l’occasion de découvrir ou de redécouvrir d’autres œuvres, et par là une richesse créative exceptionnelle qui dépasse l’artiste lui-même, car on peut aussi y admirer le travail de contemporains qu’il a influencés, voire employés. En effet, la pratique artistique de cette époque était très différente que celle que nous connaissons. Botticelli créait de toutes pièces, certes, mais il déclinait ensuite ses motifs en série, à l’aide de « cartons » qui permettaient de les reproduire, ce dont s’occupait ses disciples dans le cadre du travail d’atelier en vigueur alors, pratique collective très éloignée — malheureusement peut-être — de nos conceptions actuelles. Cet aspect historique est très bien expliqué sur des panneaux dans les diverses salles de l’exposition, ainsi que l’évolution du peintre, de sa technique comme de ses inspirations et influences, replacée dans le contexte d’une époque mouvementée sur tous les plans : artistique, intellectuel, politique, religieux…

L’exposition qui se clôturera le 24 janvier 2022 n’a que deux défauts : celui d’être relativement chère (de 10 à 17 €), et celui de nous laisser un peu sur notre faim, notamment parce qu’elle ne présente pas d’œuvres très connues, hormis la merveilleuse Madone au livre et l’éblouissante La Belle Simonetta qui fait l’affiche pour l’occasion. Mais après tout, est-ce un défaut ? Car la présence de chefs-d’œuvres universellement connus aurait peut-être occulté la beauté d’images qui ne sont pas moins belles. Un dernier reproche, toutefois, aux commissaires pour ce curieux sous-titre donné à l’exposition. S’il est incontestable que Botticelli fut, pour notre bonheur, un très grand artiste, on ne voit pas bien à quoi correspond l’appellation anachronique de « designer «. Peut-être à une incapacité d’accepter que nous ayons aujourd’hui beaucoup de leçons à prendre d’une époque si bouillonnante de créativité ?…

Jean Chavot

Et si d’étranges idées inspiraient les décideurs ?

L.Rhinehart, Jésus-Christ président (Jesus Invades George : An Alternative History) Forges de Vulcain, 458 pages, 20 €.

Jeune, jamais il ne me serait venu à l’esprit qu’un jour un raz-de-marée populiste pût s’emparer du monde voire de la France. C’était l’ère des illusions qui repoussait les bateleurs de foire dans des profondeurs groupusculaires. 
Pourtant, avant les sinistres rodomontades du président-histrion Trump, il y eut George Walker Bush, 43ème Président des États-Unis. Homme le plus puissant de la planète, coutumier des gaffes et des lapsus, il fut à l’origine d’un néologisme peu flatteur à son endroit : le bushisme
Luke Rhinehart, écrivain américain, auteur d’un ouvrage « culte » semi-autobiographique L’Homme-dé[1], imagine que Jésus, un peu naïf, demande à son père de tenter de mettre un terme aux souffrances de l’humanité en prenant le contrôle de l’âme d’un homme de grand pouvoir en évitant toutefois une nouvelle crucifixion. Il jette son dévolu sur le Texan néoconservateur en lutte contre le terrorisme George Walker Bush. Le choix n’est pas dû au hasard puisque le Président américain fut frappé par un renouveau mystique lors de son double mandat. L’humour est omniprésent mais derrière cette posture de façade, émergent nombre de questions afférentes aux décisions prises durant les 8 ans de cette présidence. Habité par le Christ qui s’exprime à sa place sans qu’un Bush simplet et impuissant puisse l’en empêcher, le « Président-Jésus » conduit la politique américaine sur des voies très surprenantes pour son entourage médusé. Est-il devenu fou ? Un exorcisme est nécessaire afin de le faire revenir à la raison. Mais n’est-ce pas le malin qui se fait passer pour Jésus ? 
Uchronie malicieuse dans laquelle apparaissent ceux qui ont côtoyé le Président : sa femme, mais surtout Dick Cheney prêt à remplacer avantageusement un Bush pris de folie et Donald Rumsfeld, membre fondateur du think tank néoconservateur Project for the New American Century. On s’affiche chrétien mais tout de même pas au point de prendre des décisions inspirées de l’Évangile. Nul doute que l’esprit de George Walker a sombré lorsqu’il annonce que l’armée américaine doit arrêter de tuer des hommes et qu’il convient qu’elle se retire d’Irak. Inspiré par Jésus, il part sans escorte au cœur de Sadr City, échappant miraculeusement à tous les attentats. Même Karl Rove[2] ne parvient pas à faire entendre raison à son poulain. Rhinehart profite de sa farce burlesque pour dénoncer les mœurs politiques et les combinaisons dont sont friands les politiciens d’outre atlantique[3]. Il n’hésite pas à blâmer les sombres actions de la politique extérieure américaine par la bouche du Machiavel républicain. Ainsi, la politique moyen-orientale qui permet à Israël de créer la premier pays prison de l’histoire[4] ou les mensonges qui ont « justifié » l’intervention de 2003 en Irak[5]. Rove se réjouit de la crédulité des deux tiers de l’opinion américaine persuadés que Saddam Hussein et al-Qaida développaient une bombe atomique fourrée à l’arsenic et que, Egypte et Arabie saoudite étaient des alliées alors que presque tous les terroristes du 11 septembre étaient saoudiens ou égyptiens. Rhinehart égratigne aussi au passage les démocrates et suggère ce que sont les limites de la démocratie à une époque où nos nations sont menacées par le populisme. Il rejoint là un illustre ancêtre déjà soucieux au XIX°siècle des dérives inhérentes à ce système politique[6].  Espiègle, sans retenue, l’auteur n’hésite pas à imaginer la nuit trioliste ébouriffante offerte à Laura. Mais, Jésus ne s’intéresse pas vraiment aux péchés, il privilégie de grandes questions : « quand beaucoup de monde se fait tuer, ou meurt de faim ou vit dans des conditions horribles ».[7] Bush imagine disposer des pouvoirs de Jésus et tente même de marcher sur les flots du lac de Tibériade lorsqu’il se rend en Israël. George se plaint tout de même de ce Jésus, mec taciturne voire autoritaire.
Mais le trio infernal a perdu le contrôle de sa marionnette devenue celle du Galiléen. La loufoquerie du Président ne plaît pas à l’administration républicaine qui apprécie peu ces étranges idées de partage, de générosité, de paix[8].
La mission de Jésus est un échec et Dieu s’interroge : « Ça ne marche jamais. Je commence à Me dire que j’ai dû arranger les choses pour que ça finisse toujours comme ça » [9]
Rhinehart, disparu à l’automne dernier, avait déjà imaginé un savoureux roman, celui d’une invasion d’extra-terrestres en forme de ballons de plage poilus[10], adeptes du jeu et de la rigolade, offre à la faveur de Jésus-Christ président une belle satire de l’administration Bush, de la société et de la démocratie américaines ; théâtre des machinations, des magouilles, des mensonges au service d’ambitions et d’intérêts particuliers. 

ÉRIK LAMBERT.


[1] L.Rhinehart, (de son vrai nom George Powers Cockcroft), L’Homme-dé, 1971. Un psychiatre joue les décisions prises dans sa vie aux dés. [2] Karl Rove, https://www.courrierinternational.com/article/2003/06/05/karl-rove-le-cerveau-de-george-bush
[3] Karl Rove, voulant discréditer un candidat démocrate, avait volé du papier à en-tête dans son bureau puis avait rédigé des invitations assurant « de la bière gratuite » et « des filles » lors d’une réception organisée peu de temps après. Il avait ensuite distribué les invitations à des marginaux et des clochards.
[4] Page 205 sur les territoires palestiniens. 
[5] Page 207.
[6] « Aux États-Unis, la majorité se charge de fournir aux individus une foule d’opinions toutes faites, et les soulage ainsi de l’obligation de s’en former qui leur soient propres. Il y a un grand nombre de théories en matière de philosophie de morale ou de politique, que chacun y adopte ainsi sans examen sur la foi du public ; et, si l’on regarde de très près, on verra que la religion elle-même y règne bien loin comme doctrine révélée que comme opinion commune (…) la foi dans l’opinion commune y deviendra une sorte de religion dont la majorité sera le prophète. »
Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, Vol .2.
[7] Page 369.
[8] Clin d’œil à la chanson de Moustaki qui est si émouvante. https://www.youtube.com/watch?v=JcuMkP16K5o
[9] Page 457.
[10] L.Rhinehart, Invasion, Paris, Forges de Vulcain, 448 pages. 

La pipe qui prie et qui fume de Maurice Chappaz (RÉÉDITION)

La pipe qui prie et qui fume de Maurice Chappaz (Réédition), Edition Conférence, 200 pages, 25€. Lien vers la boutique

Maurice Chappaz (1916-2009) est un écrivain suisse, attaché corps et âme à ses montagnes du Valais. « Seuls les paysans ont une patrie et une religion », dit-il, et en effet son regard d’une méticulosité presque paysanne, nourri par une culture profonde, éclairé par une foi vivante, se voue avec un hétéroclisme voyageur à observer le « oui pur et simple au bonheur ou au malheur d’être né », formule qui est plus qu’une formule tant le pur et le simple suffiraient à qualifier la pleine attention qu’il porte aux gens et aux choses, retranscrite avec une belle constance dans la grande diversité de thèmes et de formes de son œuvre considérable.

La pipe qui prie et qui fume (2008), dernière publication de Maurice Chappaz, est un ultime journal estival du poète qui contemple sa terre et tout ce qu’elle lui suggère en miroir de souvenirs, de rêves, de questions certaines et de réponses incertaines, sans cesse changeantes comme le paysage et le ciel qui s’offrent à ses improvisations méditatives, tandis qu’il fume sa pipe, qu’il inhale et exhale la fumée comme une manifestation de la vie entrante et sortante, que l’on nourrit et qui nourrit. Fumer, prier…
« Prier c’est fumer et souffler vers le ciel cette réalité immédiate ». Celui qui « mordille dans l’au-delà » se rend disponible à l’instant où « La pipe aussi cesse son rêve, s’éteint comme la lune » ; il « avance à reculons comme une écrevisse dans un ruisseau vers un dernier curieux premier jour ». Tout semble apprendre à ne faire qu’un dans la poésie presque synesthésique de Maurice Chappaz où la nature n’est pas séparée de l’homme qui la contemple non pas de l’extérieur, mais de l’intérieur et à l’intérieur de lui, une nature avec laquelle il se confond et qui redevient ce qu’elle est : la Création. « Dieu se parle à lui-même, la nature est son corps et Dieu lui parle, nous lui appartenons. L’esprit de Dieu plane sur nous et si nous l’écoutons nous sommes libres, nous accomplissons notre longue et brève naissance avant de laisser s’échapper l’âme devenue ce qu’elle doit être dans l’éternité. »

Plus qu’illustré — ce dont il n’aurait aucun besoin — le livre est orné de monotypes de Pierre-Yves Gabioud propres à prolonger la méditation inspirée par ces textes et, comme eux, intenses, vibrants et délicats. À défaut de partager une liqueur du Valais avec l’homme que l’on voudrait connaître « vraiment », on peut se plonger dans d’autres ouvrages publiés par le même éditeur, par exemple dans le Journal intime d’un pays qui rassemble une importante collection d’articles lumineux écrits entre 1931 et 2009 par cet auteur terrien et céleste.

Jean Chavot

De Profundis Salvatore Satta

De Profundis. Salvatore Satta. Éditions Conférence. 369 pages. 30 €.
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« Giurascrittore » (juristécrivain), la profondeur et la hauteur de l’apport de Salvatore Satta à la philosophie du droit comme à la littérature du XXième siècle (et du nôtre) sont telles qu’il fallait bien un néologisme pour tenter de présenter cet auteur italien capital, à peu de chose près méconnu en France. Son œuvre plus proprement littéraire se compose d’un roman de jeunesse, La veranda, d’un roman qu’on pourrait dire d’adieu, Il Giorno del giudizio, dont la publication posthume connut un grand retentissement national et international, et de ce livre écrit au milieu de sa vie, entre juin 44 et avril 45, qui est une méditation sur la guerre et les vingt années de fascisme auxquelles la destitution et l’arrestation de Mussolini mirent fin (si l’on néglige la République de Salò) le 25 juillet 1943.

De Profundis, loin de la chronique, est une réflexion métahistorique en vingt-quatre chapitres dont le titre emprunté au psaume 130 dit assez l’inspiration spirituelle, échappant ainsi à tout débat partisan, bien que Satta fût fondamentalement opposé au fascisme. L’axe de cette réflexion est la « formidable revalorisation du péché originel » que constitue le mouvement qu’il voit, au moment où il écrit, culminer dans la destruction de sa patrie. Au-delà de Mussolini, des « hiérarques » complaisants qui l’abritaient et s’abritaient derrière lui, et des combinaisons macropolitiques au nom desquelles le peuple italien est sacrifié, l’artisan de l’atrocité, actif ou passif, est celui qu’il appelle « l’homme traditionnel que chacun porte en lui, et dont seule la destruction permettra d’établir le règne de Dieu sur terre ». L’homme traditionnel, ou « homme-ver », se caractérise par son souci « (…) de se lover dans son cocon, c’est-à-dire de créer autour de lui une sphère juridique, citadelle de son individualité et de son égoïsme ». La conception que Satta a du droit, fil dont est tissé le cocon de l’homme traditionnel, bouscule la représentation qu’on s’en fait, ou dénonce le manque de réflexion à son propos : « L’esprit de la loi résidait dans l’échange des libertés primordiales, mais très inconfortables, de tuer et de voler, avec la liberté de s’emparer, sous certaines conditions, des biens du monde ». Comme est illuminante sa conception de la liberté, synonyme de paix de l’esprit de qui se fie plus à l’observance des devoirs de la vertu qu’au droit, « (…) liberté qui ne se réduit pas à des termes politiques, ni à des termes juridiques, parce qu’elle n’a besoin d’aucune norme pour être protégée : mais chacun la conquiert et la garde dans son cœur, et nul ne peut y attenter ; de la liberté chrétienne, en un mot, faite de renoncement et de sacrifice de soi ». Et comme est dérangeante sa conception de la providence, dont les desseins « sont exécutés par le diable », afin de nous conduire au jugement qui intervient presque par incidence, « (…) devant le tribunal de Dieu, comme devant celui de l’histoire, (qui) se prononce hors du temps, et ne tient pas compte des frissons ni des impatiences d’un individu ni d’un peuple ».

La lecture de cet ouvrage est de celles dont on ne sort pas indemne. Elle est bouleversante non seulement par les idées qu’on y découvre avec étonnement et enthousiasme, mais aussi par la poésie intensément vécue et transmise qu’on reçoit de pages empruntes d’une vérité à nu et à vif, comme seules un homme animé par la liberté en question est capable de produire. Il est traduit avec une belle attention par Christophe Carraud, et complété par lui de notes abondantes et précieuses, ainsi que d’une postface précisant la préface de Remo Bodei, non moins éclairante sur la pensée puissante et originale d’un esprit incomparable.

Jean Chavot