Archives de catégorie : Culture

Un livre…

Simone Weil est le plus grand esprit de notre temps et je souhaite que ceux qui le reconnaissent en reçoivent assez de modestie pour ne pas essayer d’annexer ce témoignage bouleversant.” C’est ainsi, en 1951, qu’Albert Camus parlait de l’auteure de l’Enracinement qu’il publia lui-même en 1949. Toutes proportions gardées, notre actualité présente des analogies avec la période dans laquelle elle l’écrivit : la nécessité d’un changement fondamental s’impose à nous. Ce texte magnifique en lui-même s’avère plus que jamais précieux pour nourrir la réflexion sur les directions à donner au renouvellement indispensable et attendu de notre société. Car il va nous falloir reconstruire notre monde.

La pensée de Simone Weil, une des plus grandes de notre époque et peut-être la plus lumineuse, est sans cesse en mouvement du début à la fin de sa trop courte vie. Elle bouscule les lieux communs de la philosophie, de la politique, de la religiosité, de l’Histoire, de tout ce qui s’oppose à sa quête de justice et de vérité et à son amour de la beauté, une quête héroïque, presque sacrificielle, au point de mourir d’épuisement à Londres en 1943, à l’âge de trente-quatre ans, après avoir rédigé L’Enracinement en réponse à une commande de la France Libre qu’elle a rejointe : une nouvelle déclaration des droits de l’homme afin de définir les conditions du redressement de la France, une fois libérée de l’occupation nazie. Comme Laure Adler le présente dans Simone Weil, l’insoumise : « Écrit au coeur de l’année la plus noire de la guerre d’une seule coulée, brassant des éléments historiques, mythologiques avec des fragments d’expériences qu’elle a vécues comme ouvrière d’usine, militante d’extrême gauche déçue par le marxisme, L’Enracinement se lit comme un traité politique, poétique et métaphysique des futurs temps modernes. »

Le livre commence par poser Les Besoins de l’âme. Le titre de cette première partie dit combien la réflexion politique de son auteure se fonde sur l’approche spirituelle. Pour elle, « il n’y a pas de véritable dignité qui n’ait une racine spirituelle et par suite d’ordre surnaturel ». Habitée d’une foi profonde, celle qui n’a rien renié de ses aspirations révolutionnaires s’est convertie au catholicisme, notamment lors d’un voyage en Italie après une visite à Assise dans la chapelle de Santa Maria degli Angeli qu’elle évoque ailleurs en ces termes : « Incomparable merveille de pureté, où saint François a prié bien souvent ; et où quelque chose de plus fort que moi m’a obligée, pour la première fois de ma vie, à me mettre à genoux. » Puis la deuxième partie, Le Déracinement, conséquence de la « domination économique » et de l’instruction « telle qu’elle est conçue », décrit la condition ouvrière et paysanne, et reconsidère complètement le travail en tant que chemin d’une authentique libération par ce qu’elle appelle la « plénitude de l’attention » qui « n’est pas autre chose que la prière » (Conditions premières d’un travail non servile). La troisième partie éponyme du livre, L’Enracinement, définit les bases de l’immense progrès historique dont elle entrevoit la possibilité après la victoire, en refondant la société selon les vertus de justice et de vérité, éclairées par celles d’amour et de beauté, « preuve rigoureuse et certaine du bien ».

Il est impossible de résumer une pensée aussi puissante, audacieuse et riche que celle de Simone Weil ; je préfère lui laisser le soin de vous inciter à la lire : « Une civilisation constituée par une spiritualité du travail serait le plus haut degré d’enracinement de l’homme dans l’univers, par suite l’opposé de l’état où nous sommes, qui consiste en un déracinement presque total. Elle est ainsi par nature l’aspiration qui correspond à notre souffrance. »

Jean Chavot

prendre le temps de…

RELIRE LAUDATO SI’ Episode N°1
avec Fr Frédéric-Marie ofm

L’urgence de relire Laudato Si’ au coeur du confinement N°1 (#Le Monde d’Après ?)


TRAVAILLER À LA MAISON

Pour beaucoup qui n’y sont pas habitués, le travail à domicile peut être déstabilisant, voire angoissant. Il faut relativiser, l’inquiétude est beaucoup plus légitime et forte chez ceux qui sont contraints à rester au contact de la population : non seulement les soignants, mais aussi tous ceux dont l’apport est indispensable à la survie de la collectivité : commerçants, caissières, livreurs, artisans, agriculteurs, ouvriers, personnels de maintenance, d’entretien… Mes pensées vont d’abord vers eux ; néanmoins, dans le souci de me rendre utile, c’est avec les premiers, les « télé-travailleurs forcés » , que je veux tenter de partager mon expérience. Je travaille en effet chez moi depuis toujours. Depuis le début, mes amis qui travaillent en entreprise me posent tous la même question (avec un soupçon d’envie) : « Comment tu fais ? Moi, je n’arriverais jamais à m’y coller. » S’y coller… Il faut dire ce qui est, peu d’entre nous — et c’est très compréhensible autant que malheureux — sont portés par l’enthousiasme quand il s’agit de se mettre à la tâche. Mais nécessité fait loi. Avec les années, j’ai appris à répondre à ces curieux qui veulent savoir si je bosse réellement ou si je coince la bulle.

Le premier réflexe lorsqu’on est livré à soi-même, c’est d’installer une pointeuse entre la cuisine et la salle de bain et de remplacer le chef par un surmoi intraitable. Ces jours-ci, j’entends des coachs improvisés proclamer : ne changez rien à vos habitudes, lavez-vous, rasez-vous pour les uns, maquillez-vous pour les autres et abordez votre journée de travail comme un jour normal. Très mauvais conseil à mon avis : ça n’a rien d’un jour normal, vous êtes chez vous et l’épidémie est à votre porte. Impossible de faire comme si de rien n’était. Essayez, l’inquiétude vous paralysera sournoisement. Non, mieux vaut de très loin accepter et intégrer l’exceptionnel car vous ne serez pas efficaces si vous êtes tendus, tout occupés à maintenir une routine impossible. C’est aux conditions nouvelles que vous devez vous conformer et non à une discipline intenable. Oui, mais on a forcément besoin d’un cadre, protesterez-vous. Bien sûr, mais c’est le travail que vous avez à faire qui vous le fournira. Comment ? En vous bâtissant un programme, sur la semaine par exemple, en commençant par placer les grosses choses, puis les choses moins importantes et en ménageant des espaces entre ces gros blocs afin d’y glisser toutes les petites choses qui ne manqueront pas d’apparaître. Ensuite, vous vous donnerez un objectif pour chaque journée ou demi-journée en faisant bien attention à ne pas excéder vos forces car c’est là le plus grand danger : en faire trop, perdre la lucidité, accumuler des erreurs qui vous feront perdre du temps, gâcher l’ouvrage accompli et aborder votre journée du lendemain mécontents et frustrés parce que vous n’aurez pas rempli l’objectif de la veille.

Mon conseil : organisez-vous des journées légères aux horaires adaptés à vos conditions réelles et complétez avec des petites tâches s’il vous reste du temps. Vous verrez que ce sera rarement le cas… Autant que possible, essayez de varier les activités pour que votre ardeur ne s’étiole pas en lassitude. Ne vous surveillez pas constamment pour voir si vous êtes bien en train de travailler. Au contraire, prenez autant de pauses que vous voudrez. Vous vous apercevez très vite de deux choses : vous ne les prolongerez pas car vous aurez repris du coeur à l’ouvrage avant de vous en rendre compte, et surtout, tout bien pesé, vous passerez beaucoup moins de temps seul dans votre canapé qu’avec vos collègues devant la machine à café. De plus, vous serez détendu (sans caféine), bien plus concentré grâce à un regain de fraîcheur (et vous cesserez de penser à la pause quand vous trimerez). Ah, la machine à café. C’est ce qui manque quand on travaille à domicile : les papotages, les ragots, la pluie et le beau temps… les collègues, quoi !

Vous verrez qu’en vous faisant confiance et en vous fichant la paix, tout ce que vous risquez est de prendre du plaisir à bosser. Mais n’allez surtout pas raconter ça à votre patron ! C’est ce que je réponds toujours à mes amis : le vrai problème quand on travaille à la maison ce n’est pas de s’y coller, c’est de s’arrêter !

Jean Chavot

un livre

La vie retrouvée de François d’Assise
Jacques Dalarun

La vie retrouvée de François d’Assise.
Jacques Dalarun. Ed. Biblis.
141 pages. 10 €

Le premier récit de la Vie du bienheureux François fut composé dès après sa canonisation (le 16 juillet 1228). Le pape Grégoire IX l’ordonna à Thomas de Celano, un frère mineur, et il la confirma le 25 février 1229. En 1246-47, le même Thomas de Celano rédigea un nouveau récit, cette fois sur ordre du chapitre général de l’Ordre, complété par un recueil de miracles achevé en 1250. Ces deux récits, la Vita prima, et la Vita secunda, étaient jusqu’à présent les deux plus importantes biographies originelles du Poverello.

En 2007, Jacques Dalarun rassembla, sous le titre de Légende Ombrienne, des fragments de manuscrits épars qu’il attribua à Thomas de Celano, écrits cette fois à la commande de frère Élie, ministre général de 1232 à 1239. Ce texte s’intercalait donc entre la Vita prima et la Vita secunda, mais cela restait une hypothèse. En détective, digne émule de Guillaume de Baskerville (Le Nom de la rose), Jacques Dalarun continua à enquêter. Il découvrit un bréviaire dont les lectures des offices de Saint-François avaient été grattées, d’autres où elles étaient lisibles mais partielles, et le mystère s’épaissit…. Jusqu’à l’apparition quasi miraculeuse sur Internet, en 2014, d’un manuscrit qui rassemblait le contenu des bréviaires et celui de la Légende ombrienne. Il s’ouvrait sur une dédicace de Thomas de Celano au frère Élie. Elle ne laissait plus de doutes : il s’agissait d’une nouvelle biographie rédigée par le premier pour le second. Version abrégée de la Vita prima et pourtant riche de 60 % d’inédits, cette Vie de notre bienheureux père François porte sa raison d’être dans son nouveau titre : fournir des lectures pour les offices de frères mineurs. Jacques Dalarun l’affirme : « (…) la Vie retrouvée est la deuxième légende jamais écrite sur François d’Assise et la première jamais écrite pour l’usage spécifique des Frères mineurs. »

Dès 1266, du fait de querelles internes, le ministre général Bonaventure décida d’écarter toute autre légende que celle qu’il avait lui-même rédigée. C’est ainsi que la Vie du bienheureux père François disparut et qu’on l’effaça des bréviaires, parfois en la grattant. Jusqu’à la résurgence inespérée du manuscrit dont Jacques Dalarun nous précise dans sa préface que si, somme toute, on n’y trouvera aucun « scoop » sur François, son antériorité garantit une véracité supérieure étant donnée la plus grande proximité avec les événements relatés. Notamment sur les trente-trois nouveaux miracles posthumes qu’il contient, grâce auxquels, à défaut de certitudes sur leur authenticité, on en apprend davantage sur la vie et la foi touchantes des petites gens de l’époque.

La traduction du latin par Jacques Dalarun est précise et naturelle ; il nous livre un texte débarrassé des tournures ampoulées ou faussement d’époque qu’on trouve parfois dans ce genre d’exercice. Le résultat est une Vie retrouvée de François d’Assise bien agréable à lire, belle manière de rencontrer le Poverello ou de rafraîchir ses souvenirs sur sa biographie.

Jean Chavot

Une Expo, deux livres

Marcel Hasquin
Vie de Saint François d’Assise

Expo Marcel Hasquin
Cathédrale Notre-Dame de Créteil.

L’espace culturel de la cathédrale Notre-Dame de Créteil propose l’exposition d’une série de tableaux et de dessins consacrée à François d’Assise par Marcel Hasquin, artiste né en Bel-gique en 1943 qui se partage entre deux ateliers : l’un à l’Abbaye Blanche, en Normandie, et l’autre dans le Saumurois.

Un court documentaire à l’entrée de l’exposition permet de faire la connaissance de l’homme attachant qui nous montre plus qu’il nous explique son travail — sa lutte avec la toile, comme il la décrit lui-même — en nous invitant à suivre la très intéressante progression d’un de ses tableaux, de l’esquisse à l’oeuvre terminée. Cette lutte artistique se déroule essentiellement dans la relation avec ses personnages souvent tourmentés, car Marcel Hasquin peint des êtres, des âmes et des corps fantasmatiques — pour ne pas dire fantastiques — nés de l’entrecroisement de lignes épaisses longuement retravaillées comme un filet destiné à piéger la couleur et la lumière, c’est-à-dire la vie.

Dans cette exposition particulière, ces lignes ressemblent aux joints de plomb qui cloi-sonnent les vitraux. Les formes générales des compositions s’articulent en espaces fractionnés dotés chacun d’une réalité propre, tout en collaborant harmonieusement à la figure d’ensemble dont la construction évoque naturellement la piété. Les tableaux vibrent ainsi d’une lumière qui donne à la fois le sentiment de les traverser et de naître d’eux, comme les vitraux d’une chapelle imaginaire, toute d’intériorité. Cependant, les couleurs dominantes sont chaudes et terriennes, comme pour illustrer, à travers la représentation de scènes classiques de la vie du Poverello, l’amour et l’humilité distinctives de la spiritualité franciscaines. Il rayonne ainsi des oeuvres une paix, une simplicité et une bienveillance presque tangibles, dans une grande unité stylistique, et les cadres façonnés et peints par Marcel Hasquin lui-même, intégrés à l’oeuvre comme si les tableaux débordaient sur eux, renforcent encore l’impression d’unité tout en y ajoutant un senti-ment de totalité et de liberté par l’abolition de la imite qui enserre habituellement les tableaux.

L’exposition dure jusqu’au 27 mars, elle est gratuite. C’est aussi l’occasion — si ce n’est pas déjà fait — de visiter la cathédrale Notre-Dame de Créteil à l’architecture résolument mo-derne.

Jean Chavot

En savoir +


La débâcle de Slocombe

P. Lemaitre, Miroir de nos peines, Paris, Albin Michel, 2020, 537 pages, 22,90€.
R.Slocombe, La Débâcle, Paris, Robert Laffont, août 2019, 528 pages, 22€.

Passionné par le second conflit mondial, Slocombe avait dévoilé une France sordide, celle de l’occupation qui permit aux bas instincts de notre triste humanité de s’exprimer. La police fut considérée comme résistante, pourtant, elle a parfois sombré dans la pire des collaborations. Mais, le résistancialisme fit l’unanimité dans la France d’après-guerre, l’amnésie fut confortable et les années sombres disparurent dans les couloirs de l’histoire. Pourtant, Louis Sadovsky, un des multiples collaborateurs de la police parisienne reprit vie sous le nom de Léon Sadorski dans la trilogie de Slocombe. Dans son dernier ouvrage, l’auteur de roman noir plonge dans l’épisode chaotique que fut la débâcle. Curieuse coïncidence, Pierre Lemaitre publie Miroir de nos peines, relatant lui aussi la drôle de guerre, la débâcle et l’exode. Petit-à-petit, la douloureuse période des années 40 semble sortir de l’amnésie collective. La Débâcle est l’histoire de cette angoissante fuite que suscita la fulgurante progression des troupes allemandes à l’été 1940. L’effondrement fut si inattendu et si spectaculaire que la France se jeta sur les routes. Mitraillées par les avions de la Luftwaffe et de la Regia Aeronautica, les populations sillonnèrent les routes les conduisant vers le sud.
« L’Etrange défaite »* constitua un épisode singulier de notre histoire nationale. C’est l’effondrement d’une nation, l’incompétence coupable d’un état-major nostalgique de la Grande Guerre, la dislocation de toutes les institutions que décrivent avec pertinence Slocombe et Lemaître à–travers les aventures d’hommes et de femmes balayés par les vents de l’Histoire et l’évanouissement de tous leurs repères. Les défenseurs de la ligne Maginot attendent une offensive qui ne vient pas, les soldats abandonnés par un commandement inexistant et suffisant se battent avec l’énergie du désespoir et les civils essaient de survivre dans l’impensable cataclysme.

Beaucoup ont le sentiment d’avoir été trahis ; qui par la Cinquième colonne, qui par les Juifs, qui par les communistes, qui par la République, qui par les politiciens, …Entre le 10 et le 17 juin de cette sinistre année 1940, les classes sociales se côtoient, se croisent dans le flot continu qui peuple les routes. La haute bourgeoisie des beaux quartiers parisiens s’engage dans cette fuite éperdue avec l’atout d’une élégante automobile emplie de biens luxueux à sauver et de l’indispensable matelas. Les véhicules hétéroclites des petits croisent les souffrances des piétons et les soucis mécaniques des cyclistes laissant çà et là les corps déchiquetés des victimes des raids aériens. La faim, la soif l’angoisse, la fatigue, le désordre de ces moments exceptionnels sont le théâtre des égoïsmes, de l’indifférence et des tragédies qui se succèdent. Une humanité abasourdie, perdue, fuyant le démon des rumeurs. Ecrasés par le soleil de ce printemps 40, déjà soumis au marché noir, des fantômes cheminent au milieu d’un amas de ruines de toute nature accompagnés au loin par le son du canon. Déambulation sans fin, toujours plus au sud, de familles et de soldats débandés, de prisonniers transférés, d’animaux de compagnie et de personnels de maison qui se perdent dans la nuit… En lisant Slocombe et Lemaitre, on plonge dans le monde du Jugement dernier de Bosch.
On ne retrouve toutefois pas l’univers sordide des autres livres de Slocombe pas plus que les intrigues des deux premiers opus de Lemaitre. Sans doute, la débâcle constitue-t-elle un contexte moins propice aux aventures picaresques. Lemaitre commence pourtant son roman avec un fait divers spectaculaire dans une chambre d’hôtel et offre un singulier personnage avec Désiré. Au cœur de cette désolation, quelques lueurs d’espoir offertes par le bougon cafetier Jules qui part sur les routes avec ses charentaises ou avec le bel amour de Fernand et Alice.

Les deux, avec des styles différents plongent le lecteur dans l’ambiance de ces moments si particuliers. Certes, Miroir de nos peines est plus classique dans sa conception et son intrigue que ce qu’a délivré jusqu’alors Pierre Lemaitre. Toutefois, à-travers une foison de détails, on emprunte les colonnes de l’exode et avec le convaincant mythomane Désiré on sourit à l’hilarante propagande qui accompagna l’écroulement.

On retrouve Louise qu’on avait abandonnée alors qu’elle regardait les masques de la gueule cassée d’Edouard. Devenue jeune femme, elle part dans en quête de ses racines.

La Débâcle, c’est celle d’un peuple à la dérive abandonné par des élites avides de fermer la douloureuse parenthèse du Front Populaire fut-ce au prix d’une défaite. Le retour à Paris sera le fin d’une sinistre aventure durant laquelle il fallut côtoyer la populace.

Ce sont deux chroniques de l’effondrement programmé d’une nation éternelle persuadée d’être protégée par sa grandeur passée. Tout cela pour finir par se jeter dans les bras d’un vieillard nostalgique des temps anciens, de la terre qui, elle, ne ment pas.

ERIK LAMBERT

*M. Bloch, L’Etrange Défaite, Paris, Folio, Gallimard, 1990.

un film, une expo

Une vie cachée
un film de Terrence Malick

Une vie cachée
Film de Terrence Malick

Franz et Franziska Jägerstätter vivent avec leurs trois adorables fillettes à l’écart du village de St. Radegund, dans leur ferme à flanc de l’idyllique montagne autrichienne. Ce sont des paysans. Leur existence innocente et paisible est dédiée à la terre, à leur amour aussi charnel que fraternel, et au ciel, tantôt limpide tantôt chargé de pluie nourricière avec, au-delà, le ciel invariant de leur foi chrétienne.

Le destin de cette famille se noue loin de son paradis verdoyant, avec l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie. « Le Christ ou Satan ne peuvent pas être dans le même coeur. Soldat du Christ ou soldat d’Hitler ? On ne peut pas se leurrer. » (Extrait d’une de ses lettres à sa femme). Franz est le seul à voter contre l’Anschluss dans le village tout acquis à la démente et féroce absurdité, le seul à trouver le courage de déclarer le nazisme contraire à la foi chrétienne quand, malgré sa condamnation par Pie XI, les évêques autrichiens s’en tiennent à un silence complaisant.

Le film de Terrence Malick a le mérite de raconter le martyre de Franz auquel sa femme Franziska est associée de manière indissoluble, comme le fut leur amour. Il a également le mérite de poser des questions d’une grande importance et d’une urgence à laquelle notre époque pourrait brutalement nous ramener, que résume cette phrase dite par le personnage de Franz : « Mieux vaut subir l’injustice que la commettre ». Jusqu’où la subir ? Ne faut-il pas également la combattre ? Et comment ? Qu’est-ce que le juste, comment le discerner et s’y conformer ? Aussi respectable que soit l’objection de la foi, est-elle en soi un combat suffisant, efficace ? Justifie-t-elle d’entrainer le malheur des siens ? Et sous cet autre angle, vu des bourreaux et de la foule servile de leurs complices actifs ou soumis : d’où vient ce besoin qu’a l’individu de penser comme les autres avant de penser par lui-même et pourquoi rien ne le rend plus véhément et cruel que de voir son prochain affirmer ne serait-ce qu’un doute, une divergence, avant même une autre conviction ?

Le film ne fait qu’effleurer ces sujets car il y manque un élément essentiel, maltraité ou simplement omis, à rendre compte de son histoire réelle : la nature de la foi de Franz Jägerstätter. Une foi chrétienne, et franciscaine. Si l’on ignore qu’il devint frère du tiers-ordre à l’issue de sa période militaire, on ne peut comprendre ce qui l’anime : à l’image du Christ, l’impossibilité absolue pour lui de commettre l’injustice, l’engagement pour la paix et le bien et l’acceptation complète du destin qui en découle dans un monde dominé par le mal. On pouvait s’attendre à un tel oubli de la part de Malick dont le film The Tree of Life, palme d’or à Cannes en 2011, professe une spiritualité New Age aussi confuse que racoleuse. À la profondeur évangélique, il a préféré un esthétisme de surface — reconnaissons l’excellence de la photographie et du jeu des acteurs —, une théâtralité redondante et répétitive, un lyrisme grandiloquent, une inflation sentimentaliste qui finit par affadir l’émotion et oblitérer le sens et la force de l’engagement de Franz. L’industrie hollywoodienne était-elle à même de rendre justice à la lucidité et au courage exceptionnels de cet homme ordinaire ? Il semble que le conflit de valeurs fût trop radical…

Jusqu’au titre du film qui rappelle le tristement hautain Une Âme simple de Flaubert. Emprunté à Middlemarch de George Eliot, il insiste sur l’héroïsme surprenant des obscurs… Non, monsieur Malick, c’est l’injurier de penser que Franz ait jamais pensé être un héros ; et si vous aviez un peu de sa foi, vous sauriez que sa vie n’avait rien de caché, si ce n’est à votre conception de la gloire. Elle fut au contraire au grand jour, toute de lumière, et honorer cet homme est la seule bonne raison, suffisante, d’aller voir votre film.

Jean Chavot

Expo Ciel-Terre-Homme
Fabrice Brunet. Sculptures et peintures
Halle Roublot. 95 rue Roublot 94120 Fontenay-sous-Bois

Ciel-Terre-Homme
Fabrice Brunet. Sculptures et peintures
Halle Roublot. 95 rue Roublot 94120 Fontenay-sous-Bois

Enraciné dans Fontenay-sous-Bois, Fabrice Brunet est un colosse à visage d’enfant doté de la douceur de ceux qui connaissent leur puissance pour l’éprouver comme un don à cultiver plutôt que comme une possession. C’est peut-être à ce sentiment que l’artiste puise l’inspiration de ses géants de bois, non pas en manière de quelconques autoportraits, mais pour manifester en d’autres formes inventées cette force qu’il sait ne pas lui appartenir et qui le traverse de haut en bas et de bas en haut, comme les arbres qui lui offrent la matière de ses sculptures en échange d’une seconde vie.

L’arbre, c’est l’intercesseur entre terre et ciel vers lesquels racines et feuillage croissent également, les nourrissant à son tour des fruits de sa croissance en oxygène et en humus. Être un homme, c’est, semblent nous dire les géants de Fabrice Brunet, imiter l’arbre pour faire le lien entre ciel et terre et leur restituer ce qu’ils nous donnent. Lui-même se plie à la matière, aux formes que les fibres dessinent, aux accidents, aux cicatrices des troncs et des branches afin d’orienter et de prolonger le mouvement naturel qu’il a su distinguer en eux vers une expression reconnaissable par tous. Il le fait avec une cohérence esthétique qui ne se dément pas d’une oeuvre à l’autre. Sculptée ou peinte, quelle que soit sa dimension, on y retrouve la même recherche de mouvement, la même attention intériorisée au corps. Et cette cohérence est celle de l’artiste lui-même, maître de Taekwondo inspiré par les pensées extrême-orientale et chinoise, le Tao, le Yi-King, comme le rappelle le titre de l’exposition.

Des thèmes reviennent inlassablement, renouvelés par la matière vivante : des orants, mains jointes ou levées, des caryatides et atlantes, des maîtres et des disciples, des personnages assemblés, en attente, en recherche… La nature y est vénérée et transfigurée, les animaux, tigres, éléphants, y représentent l’énergie primitive de la vie plus qu’eux-mêmes tandis que les oiseaux en plein envol semblent là, comme des anges aux ailes nées d’une fourche cassée, pour nous inciter à lever la tête. Le bois, c’est aussi la promesse du feu comme l’évoque l’or dont Patrice Brunet recouvre certaines de ses sculptures. Les quatre éléments sont ainsi conjugués d’une oeuvre à l’autre, constituants de la vie, jusqu’à son renouvellement rappelé par des vanités rassemblées en une sorte d’autel et clairsemées dans l’exposition savamment organisée où l’on suit le fil conducteur secret d’une trace d’enfance.

L’exposition se tient à la Halle Roublot de Fontenay-sous-Bois jusqu’au 22 février 2020. Elle est gratuite, et l’on peut même avoir le bonheur de la visiter en présence de Fabrice Brunet lui-même qui se fera un plaisir de vous accompagner un moment entre ciel et terre.

Jean Chavot

un film, un livre

Le traître
(Un fim de Marco Bellochio)

Le traître
(Un fim de Marco Bellochio)

Au début des années quatre-vingt, Tommaso Bruscetta devint le premier repenti de l’histoire de la mafia — Cosa Nostra, « notre affaire », comme l’appellent les « hommes d’honneur » qui la composent. Comment et pourquoi ? C’est le sujet du film de Marco Bellochio.

Il s’ouvre sur une grande fête privée réunissant deux clans rivaux dans une villa en bord de mer. On ne peut s’empêcher de se rappeler l’introduction du célèbrissime Le Parrain, de Francis Ford Coppola. À cause du thème, bien sûr, mais surtout de la maestria de la réalisation et de la perfection scénaristique avec laquelle toute les dimensions de la situation sont posées dès les premières minutes, en une seule grande scène. L’analogie s’arrête là ; le souvenir du film de gangsters américain s’estompe bien vite devant l’intimité charnelle avec laquelle Marco Bellochio meut ses personnages. L’arrière-plan de l’histoire n’a rien d’exotique. C’est la Sicile, la profondeur de sa civilisation, la richesse de sa culture forgée dans la rencontre de peuples aussi différents que les Normands et les Arabes, son humanité complexe traversée par une violence archaïque dont Cosa Nostra est à la fois symptôme et cause. Ainsi, à la fois criminel et victime, Tommaso Bruscetta incarne cette complexité sicilienne fondamentale sans laquelle on ne peut comprendre le paradoxe insoutenable qui tente de réunir vertu et crime dans le même code d’honneur. Lui décide de parler pour sortir de ce cercle vicieux mortifère où l’honneur s’est perdu dans le culte de l’argent et du pouvoir. Il le fait devant le juge Giovanni Falcone à qui il permettra de mettre des centaines de mafieux en prison, dont des chefs suprêmes comme Salvatore Riina, et d’inquiéter jusqu’au Président du conseil, à Rome, le démocrate chrétien Giulio Andreotti.

Le film retrace cette brillante campagne policière et judiciaire, mais le coeur du sujet reste Tommaso Bruscetta, son attachement à des valeurs ancestrales, à sa famille, à une « sicilianité » dont Marco Bellochio peint la nature tragique, magistralement incarnée par Pierfrancesco Favino, le rôle-titre. Tragédie dans le sens grec (et donc sicilien) où le héros est écartelé entre sa vertu et ses passions, et tragédie dans le sens où le lyrisme tantôt réaliste, tantôt onirique du réalisateur nous montre que le drame est avant tout humain. Comme l’écrit Roberto Scarpinato, magistrat anti-mafia qui vit sous garde rapprochée depuis plus de vingt ans : « En Sicile, on apprend dès l’enfance à regarder la mort et la vie en face. On n’a pas le temps de s’attacher à ses propres illusions. »

Jean Chavot


Soif
d’Amélie Nothomb

A. Nothomb, Soif,
Paris, Albin Michel, 2019,
152 pages, 17,90 €

Un raccourci un peu osé certes mais qui vient du fond de ma jeunesse quand mes enseignants d’histoire se gaussaient lorsque l’on citait le nom de Dumas. Passionné que je fus par Les Compagnons de Jéhu j’étais déstabilisé face à l’ostracisme. Le temps a passé, mes études d’histoire avec. La foi est là et pourtant j’ai suivi en lisant le monologue intérieur d’un Christ qui échange avec moi par la plume d’Amélie, je suis les pas d’un Dieu incarné qui va mourir en humain. Et si Amélie était dans ce roman, une pêcheuse d’hommes ?

Parfois au fil de ses romans Amélie Nothomb suggérait une proximité ou un intérêt certain pour le personnage de Jésus. Certes, il apparut à Thomas mais aussi à Amélie dans La Métaphysique des tubes ou Stupeur et tremblements. Fichu défi que ce cheminement avec le Christ aux portes de la passion, confronté à la mort humaine. Certes, d’aucuns critiqueront les libertés par rapport à l’Evangile mais, comme le fut en son temps L’Évangile selon Pilate, il s’agit là d’un roman et non d’un écrit théologique. Las, les grincheux emplis de certitudes s’offusqueront, mais cette balade avec Jésus, c’est un peu comme Dumas qui intéresse à l’histoire. En effet, Nothomb incite à se poser certaines questions, instille ce doute consubstantiel à la foi. Peut-être conduira-t-elle un grain à lever, un grain qui se plongera dans la sainte histoire (1). Le Christ pense et souffre dans sa dimension humaine, il prend sur lui pour ne pas être gagné par la colère (2), il a peur (3) il aime (4) Le condamné souffre sous le poids de la croix, sous les blessures de la couronne d’épines, sous les coups de la flagellation et lorsque les clous pénètrent son corps déjà meurtri. Mais il porte aussi un regard bienveillant et lucide sur celui auquel il confie son Église et qui le renie, sur celui qu’il aimait et qui le vendit. Amélie s’attache à ces détails qui font vivre la scène : un Christ aux pieds boueux, traînant sa croix, les mariés ingrats de Cana qui témoignent contre Jésus, des miracles qui deviennent un devoir et plus une grâce (5). Et si Simon de Cyrène était là par hasard et n’avait souhaité qu’aider cet inconnu à porter son fardeau ? Il est donc homme, un homme qui, au seuil de la mort jette un regard lucide sur ce que fut son existence terrestre et sur la « drôle d’espèce créée par son père… mais est-ce tout ? Il y a du Dieu dans cet homme ! Lorsque l’on a soif, on apprend des vérités « Celui qui boit de cette eau n’aura pus jamais soif » Jn, 4, 14…l’amour de Dieu c’est l’eau qui n’étanche jamais. Plus on en boit, plus on a soif. Il faut ressentir la soif, non la méditer. Merci Amélie de nous bousculer et de nous conduire à plonger plus encore dans le mystère de l’Évangile sans jamais parvenir à étancher notre soif !

Erik Lambert

(1) Mc, 4, 1-20.
(2) Mt, 25, 41-43 et Jn, 2, 13-25, page 32,
(3) page 15,
(4) Dans l’Évangile de Jean (20,11-18), Marie-Madeleine est la première à voir le Ressuscité avant les disciples,
(5) Page 26.

Un film, un LIVRE (Nov_19)

Sorry, We missed you. 
(un film de Ken Loach)

Sorry, We missed you. 
(un film de Ken Loach)

« Désolé, nous vous avons manqué. » C’est l’intitulé de l’avis de passage que Ricky Tur-ner laisse aux clients à qui il n’a pas pu livrer leur colis. Il a enchaîné les petits boulots après la perte de son emploi dans le bâtiment. En désespoir de cause, la solution de devenir chauffeur-livreur pour une franchise uberisée se présente comme une aubaine. Lui et sa femme Abby rêvent d’une maison bien à eux. Aide à domicile, elle court d’une personne âgée à l’autre, pour sa toilette, son lever, son coucher, ou pour la soulager de ses douleurs ou de ses souillures. Elle se donne sans réserve pour ceux qu’elle se refuse à appeler ses « clients ; quatorze heures par jour, comme son mari. Tous les deux s’évertuent à maintenir la cohésion de leur couple et de leur famille malgré leurs journées exténuantes, afin d’offrir une vie à leurs enfants : la petite Liza Jane dans la candeur lucide des ses onze ans et son grand frère Seb, adolescent doué, à fleur de peau, qui ne se voit aucun avenir.

Ken Loach livre une chronique de la manière dont l’ultra-libéralisme de la société britannique (par exemple) affecte une famille, disloque les liens et broie les individus dans une course perdue d’avance contre la misère moderne. Cette course est parallèle à une autre course : celle au rendement et à l’hyper profit auquel les Turner du monde entier n’auront jamais part, bien que seul leur travail génère la richesse d’autres, les « happy few » invisibles qui déterminent impitoyablement leurs destins. Ken Loach décrit les effets de cette mécanique socio-économique avec une véracité naturaliste d’une précision et d’une exigence qui ne cède rien à l’esthétisme narcissique de beaucoup de réalisateurs actuels, prisonniers des redondances de l’existentialisme bourgeois. Lui est tout entier dévoué à son sujet, servi par des acteurs magnifiques qui ne donnent jamais le sentiment de jouer, mais celui d’exister sous nos yeux. Ils incarnent magistralement nos voisins, nos cousins, nos soeurs et nos frères, nous-mêmes, un peuple à la puissante rage de vivre, doué, aimant, généreux, maltraité, méprisé, écrasé par un capitalisme inhumain.

Sorry, we missed you est un de ces films rares avec lesquels on se réveille le lendemain comme si on avait vécu soi-même l’histoire racontée la veille. Et dans ce cas, l’impression est légitime. C’est bien de nous et de notre monde qu’il s’agit.

Jean Chavot

L’ESPION QUI VENAIT DU SUD.
« FALCO » d’Arturo Pèrez-Reverte

Arturo Pèrez-Reverte fit du capitaine Alatriste un bretteur aux aventures picaresques dans l’Espagne du XVII°siècle. Sans doute le sang ibérique de Perez-Reverte ne put que le rendre sensible aux années noires de la guerre civile espagnole, théâtre de son nouveau roman. Son Alatriste moderne plongé dans les troubles des années 1930 a pour nom Falcò. Solitaire et cynique, il est un séducteur impénitent qui sert d’abord ses intérêts. Mercenaire au service d’une officine nationaliste poursuivant d’obscurs desseins, aventurier au lourd passé d’espion à la retraite et de trafiquant d’armes, Falcò est un fascinant personnage à la Humphrey Bogart. Curieusement fidèle, peu frileux à exécuter les sordides ordres de bourreaux, l’espion navigue avec aisance en eaux troubles. Sa complice, Eva Rengel, froide et déterminée, perturbe le séducteur. Femme belle, troublante, sexy et insaisissable, elle oublie sa froideur lors d’ébats sexuels qui entraînent le héros phallocrate dans un hasardeux sentiment amoureux. Sa mission, qu’il a acceptée, consiste à organiser l’évasion de José Antonio Primo de Rivera détenu dans les geôles républicaines. Lorsque l’on connaît les sombres événements d’alors, il ne fait guère de doute que l’opération sera vouée à l’échec. En effet, José fut exécuté à Alicante dès novembre 1936. Principal martyr du régime franquiste, deux fois exhumé, enterré en la basilique Sainte-Croix Del valle de los caidos puis au monastère de l’Escurial, Pérez-Reverte nourrit l’hypothèse qu’il fut victime des ambitions des frères Franco. Fin et impartial connaisseur de la guerre civile, le romancier campe des nationalistes engagés dans une croisade mais déchirés entre phalangistes idéologues et franquistes pragmatiques alors que les républicains paraissent opportunistes et divisés. Une telle configuration est propice à l’engagement des puissances de l’Axe et de l’URSS qui répètent leurs gammes sur le terrain espagnol.

Ce petit livre à la première de couverture insipide offre tous les ingrédients du roman d’espionnage sur fond de grande histoire. Pourtant, si on se laisse entraîner dans ces aventures noires, nourries au bal des ambitions enflammées par les affres de la guerre civile ; on demeure un peu déçu, car Falcò n’est ni Bernie Gunther ni Daniel Sempere. Force est de constater que le lecteur conquis par Le Club Dumas ou Le Tableau du maître flamand ne retrouvera pas dans ce roman la plume alerte qui fit de Pèrez-Reverte le créateur du capitaine Alatriste, héros romanesque et chevaleresque. On nourrit la curieuse impression que la description des sentiments et la platitude avec laquelle les personnages échangent des regards trahissent la lassitude de l’auteur à décrire les émois de l’âme.

Le fanatisme politique, les complots, la torture et les empoignades sont autant d’ingrédients qui entraînent le lecteur en un rythme tumultueux jusqu’à l’ultime rebondissement qui suggère qu’un tel personnage n’est pas au bout de ses aventures. Le débat actuel sur l’avenir de la dépouille de Franco illustre le poids d’un passé désormais lointain mais toujours vivace que Falcò réveille. Puisse Pérez-Reverte être plus soucieux des sentiments des personnages dans le second opus des aventures de l’espion sans foi ni loi.

Érik Lambert.

Compagnie k

113 courtes nouvelles qui dénoncent l’absurdité de la guerre et des horreurs qu’elle engendre.

W.March, Compagnie K, Gallmeister, 2013, Paris, 230 pages, 23,10€

Ce ne sont pas les ouvrages témoignant de la première guerre mondiale qui manquent. Britanniques, Français, Allemands ont relaté leur expérience du conflit. De Barbusse en 1916 à Lemaitre en 2013, à de multiples reprises, le Goncourt honora des ouvrages qui évoquaient la « Guerre de 14 ». Elle demeure si présente dans les mémoires qu’elle fut qualifiée de « Grande Guerre » avec deux G majuscules.

Toutefois, peu d’écrits américains rapportèrent ce que vécurent les combattants du nouveau monde dans les tranchées. Certes, il y eut le très pacifiste Johnny s’en va-t’en guerre de Dalton Trumbo, il y eut aussi Hemingway, mais La Compagnie K de William March n’eut que tardivement les honneurs de la traduction en France.

Arrivé en Europe en mars 1918, March participa aux combats du bois Belleau, de Soissons et Saint-Mihiel. Ses blessures et son comportement au feu lui valurent la Croix de guerre, la Distinguished Service Cross et la Navy Cross…
Né William Edward Campbell, il ne sortit pas indemne de son expérience.
Comme d’autres, il fut victime de troubles post-traumatiques, déjà décrits dans l’Épopée de Gilgamesh, dans Homère ou Hérodote, mais le phénomène foisonna à la faveur du premier conflit mondial. Assailli par les fantômes de ses camarades morts ou mutilés, hanté par l’éphémère masque évanescent du jeune Allemand qu’il avait immolé à la baïonnette ; il plongea dans une profonde dépression. Le sentiment de culpabilité, nourri des tueries auxquelles il a participé et auxquelles il a survécu, l’empêcha de raconter sa guerre. Toutefois, en 1933, il publia Company K, compagnie de marines dans laquelle il servit.

113 courtes nouvelles qui ne relatent pas sa propre histoire mais qui dénoncent l’absurdité de la guerre et des horreurs qu’elle engendre. Quelques tranches de vie et de mort, de souffrances au quotidien et de ce que l’homme est capable de faire lorsqu’il porte un uniforme. Chronologiquement rythmées, de la traversée de l’Atlantique à l’émergence des souvenirs d’après-guerre, les acteurs demeurent anonymes tant leur sort est banal. Des saynètes où le rare héroïsme côtoie la lâcheté, où les grades importent peu, où les situations paraissent grotesques, où l’horreur rencontre parfois l’humanité. Brutalité des combats, interminable attente, extravagante propagande, mesquineries humaines et stupidité de la logique militaire constituent le canevas de ce recueil. Situations si improbables, nées de la guerre, qui bouleverse la confortable banalité de la vie quotidienne des temps de paix. Ainsi, en est-il de la burlesque mais tragique mésaventure du soldat Benjamin Hunzinger, considéré comme déserteur pour avoir lutiné une jolie serveuse. On tue, on exécute les prisonniers, on donne des ordres absurdes, on est confronté à des situations ineptes et l’on est aveuglé par la propagande.

Parfois comparé à Remarque, March offre pourtant une œuvre originale d’une centaine de témoignages fictifs ou vécus longs d’une page ou deux, dont la cohérence est ancrée dans la réalité de ce qu’est la guerre.

ERIK LAMBERT.

« L’Époque de la sécularisation » d’Augusto Del Noce

Le premier caractère devant être assigné à l’histoire contemporaine est le suivant : elle est « histoire de l’expansion de l’athéisme. »

La philosophie et la vision historique d’Augusto Del Noce (exprimées ici entre 1968 et 1970) embrassent le XXème siècle et au-delà, la Renaissance puis les Lumières dans lesquelles il voit plonger les racines de l’athéisme aujourd’hui dominant dans notre « société technologique », ou « technocratique », ou « opulente », ou encore « société du bien-être », au sens qu’elle vise à « la plus grande satisfaction possible des goûts et des appétits », recherche exclusive de « l’esprit bourgeois » qui, n’obéissant qu’à la catégorie de l’utile, désacralise tout ce qu’il pense. Au contraire d’une société fondée sur les « valeurs traditionnelles » ou « valeurs permanentes » — celles de la « vie bonne » qui mènent à la félicité — la société technologique n’a que le bien-être pour finalité de son culte de la nouveauté, de son positivisme utilitaire et du « progressisme » résultant. En conséquence, elle abolit la philosophie en l’asservissant à la science, elle estompe la différence entre l’animal et l’homme tout entier tourné vers la satisfaction de ses besoins sensibles, elle annihile la pudeur et donne libre cours au mensonge et à la mauvaise foi qu’aucune vérité durable ne vient plus contrarier.

Comment en sommes-nous arrivés à cette involution qui élimine le primat de la contemplation au profit de « la pure affirmation de soi au sens le plus étroitement individualiste et égoïste » ? Le philosophe inspiré inverse la perspective conventionnelle : ce n’est pas le progrès de la science et de la technologie qui provoque en soi le recul de la religiosité comme s’en convainc trop facilement le progressisme, c’est au contraire l’éclipse du sacré qui laisse le champ libre à « l’hybris de l’activité technologique » d’où toutes les activités humaines sont considérées dans l’optique du combat homme-nature. La participation contingente du marxisme fut déterminante dans ce processus. La société technologique accepta volontiers le soutien de son athéisme prosélytique, tandis que le communisme renonçait de lui-même — par utilitarisme inhérent à sa pratique comme à sa théorie — à ses utopies eschatologiques et aux espérances messianiques initiales qu’il portait. Le caractère paradoxalement religieux du communisme éliminé, celui-ci ne comportait plus aucun danger révolutionnaire ; la victoire de l’athéisme assurait le règne du progressisme dans sa société du bien-être.

Dès la fin des années soixante Augusto del Noce multiplie des avertissements qu’il nous faut recevoir aujourd’hui par delà les apparences démocratiques : « (..) la société du bien-être est intrinsèquement totalitaire, en ce sens que la culture y est complètement subordonnée à la politique. » « La perspective rapprochée du succès du progressisme, c’est le conservatisme le plus despotique que l’histoire ait jamais connu, puisque son programme n’est autre que d’effacer totalement l’idée d’une autre réalité, qu’elle soit terrestre ou céleste. » « (…) le point d’aboutissement du progressisme, c’est la destruction des trois vertus théologales, la foi, l’espérance et la charité, et de leurs traductions laïques inappropriées. La définition la plus précise du totalitarisme, c’est peut-être celle qui désigne un régime où ces trois vertus sont détruites. » « Un régime qui met fin à l’espérance définit précisément le plus haut degré d’oppression auquel un système puisse parvenir. »

« On n’insistera jamais assez sur le caractère avant tout religieux de la crise de notre siècle ». La philosophie d’Augusto del Noce est précieuse, indispensable, notamment aux chrétiens désireux d’agir sur le devenir du monde avec une foi et une conscience politique réconciliées. Mais la critique de la société du bien-être ne peut être réactionnaire, elle doit aller au-delà du clivage progressiste-réactionnaire qui reste dans la logique du premier terme et s’appuyer plus que jamais sur les vertus théologale de la foi, de l’espérance et de la charité.

Jean Chavot

Mélodie de Vienne

E.Lothar, Mélodie de Vienne, Liana Lévi, Paris, 2016, 665 pages, 24 €

Il y eut Thomas Mann et les Buddenbrook, il y eut Maurice Druon et Les Grandes Familles mais la saga de la famille Alt, facteurs de piano dans la Vienne de la fin du XIX°siècle jusqu’à l’Anschluss demeure souvent ignorée. Pourtant, l’ouvrage emporte le lecteur dans le tourbillon qui anéantit le vieil Empire habsbourgeois multiséculaire. Dans un immeuble ancien du centre de Vienne ont vécu et vivent trois générations de la famille du célèbre facteur de pianos Alt, qui conçut un instrument pour Mozart. Les Alt sont des membres éminents de la haute société viennoise qui s’attachent à conserver les codes et l’étiquette. Les déchirements qui secouent le clan Alt bousculent l’harmonie de la résidence familiale. La cohabitation sous un même toit devient dès lors illégitime.

L’épopée est celle d’Henriette qui heurte le bon ordonnancement élaboré par le patriarche Christophe Alt. D’une saisissante beauté, follement sentimentale, elle n’en est pas moins victime de l’antisémitisme ambiant qui règne en Autriche. D’une fidélité conjugale à éclipses, maîtresse de l’Archiduc Rodolphe, elle parcourt avec ses enfants l’histoire dramatique de l’Autriche impériale multiethnique qui se meurt. Ce rêve qui demeure dans les mémoires ; celui de Sissi et du concert du Nouvel An, celui de Strauss et de la Radetsky March c’est celui qui s’évanouit sous les coups des nazis. Vienne, frivole, créative ; Vienne, cœur de l’effervescence culturelle veut ignorer l’archaïsme et la désuétude de son mode de vie d’un autre temps.

Lothar aspire à affirmer l’originalité de l’identité autrichienne, si différente de la culture allemande. L’hypothèse est séduisante même si elle n’est pas partagée par Reed dans Le Troisième homme. Vienne, berceau de la culture européenne ou source de ses démons ? Sans doute peut-on reprocher à Lothar de défendre avec une certaine énergie cette surprenante idée que l’Autriche fut une victime innocente de l’histoire. Ainsi, un fils d’Henriette échoue au concours pour entrer à l’Académie des Beaux-Arts de Vienne ; sort subi par un autre jeune, qui, furieux aspire à se venger…un monstre engendré plus par la frustration que par l’Autriche. Ce roman est aussi celui des intrigues politiques et sentimentales d’une société aux abois, déjà plongée dans les méandres révolus de l’Histoire. Ce drame historique est celui du mouvement ouvrier, des fractures sociales du siècle industriel et du rêve du nouveau monde. Tragédie d’une société qui sombre avec la Grande Guerre, qui s’abandonne dans les bras du nazisme et qui se complaît dans l’antisémitisme. Un roman épique à lire dans un transat mais en prenant garde de se protéger du soleil car lorsque le lecteur lit « En tournant à l’église de l’Ordre des chevaliers teutoniques… » Il plonge alors dans une histoire qui ne lui laissera plus de répit.

Erik Lambert.