Archives de catégorie : Culture

un film, un livre

Le traître
(Un fim de Marco Bellochio)

Le traître
(Un fim de Marco Bellochio)

Au début des années quatre-vingt, Tommaso Bruscetta devint le premier repenti de l’histoire de la mafia — Cosa Nostra, « notre affaire », comme l’appellent les « hommes d’honneur » qui la composent. Comment et pourquoi ? C’est le sujet du film de Marco Bellochio.

Il s’ouvre sur une grande fête privée réunissant deux clans rivaux dans une villa en bord de mer. On ne peut s’empêcher de se rappeler l’introduction du célèbrissime Le Parrain, de Francis Ford Coppola. À cause du thème, bien sûr, mais surtout de la maestria de la réalisation et de la perfection scénaristique avec laquelle toute les dimensions de la situation sont posées dès les premières minutes, en une seule grande scène. L’analogie s’arrête là ; le souvenir du film de gangsters américain s’estompe bien vite devant l’intimité charnelle avec laquelle Marco Bellochio meut ses personnages. L’arrière-plan de l’histoire n’a rien d’exotique. C’est la Sicile, la profondeur de sa civilisation, la richesse de sa culture forgée dans la rencontre de peuples aussi différents que les Normands et les Arabes, son humanité complexe traversée par une violence archaïque dont Cosa Nostra est à la fois symptôme et cause. Ainsi, à la fois criminel et victime, Tommaso Bruscetta incarne cette complexité sicilienne fondamentale sans laquelle on ne peut comprendre le paradoxe insoutenable qui tente de réunir vertu et crime dans le même code d’honneur. Lui décide de parler pour sortir de ce cercle vicieux mortifère où l’honneur s’est perdu dans le culte de l’argent et du pouvoir. Il le fait devant le juge Giovanni Falcone à qui il permettra de mettre des centaines de mafieux en prison, dont des chefs suprêmes comme Salvatore Riina, et d’inquiéter jusqu’au Président du conseil, à Rome, le démocrate chrétien Giulio Andreotti.

Le film retrace cette brillante campagne policière et judiciaire, mais le coeur du sujet reste Tommaso Bruscetta, son attachement à des valeurs ancestrales, à sa famille, à une « sicilianité » dont Marco Bellochio peint la nature tragique, magistralement incarnée par Pierfrancesco Favino, le rôle-titre. Tragédie dans le sens grec (et donc sicilien) où le héros est écartelé entre sa vertu et ses passions, et tragédie dans le sens où le lyrisme tantôt réaliste, tantôt onirique du réalisateur nous montre que le drame est avant tout humain. Comme l’écrit Roberto Scarpinato, magistrat anti-mafia qui vit sous garde rapprochée depuis plus de vingt ans : « En Sicile, on apprend dès l’enfance à regarder la mort et la vie en face. On n’a pas le temps de s’attacher à ses propres illusions. »

Jean Chavot


Soif
d’Amélie Nothomb

A. Nothomb, Soif,
Paris, Albin Michel, 2019,
152 pages, 17,90 €

Un raccourci un peu osé certes mais qui vient du fond de ma jeunesse quand mes enseignants d’histoire se gaussaient lorsque l’on citait le nom de Dumas. Passionné que je fus par Les Compagnons de Jéhu j’étais déstabilisé face à l’ostracisme. Le temps a passé, mes études d’histoire avec. La foi est là et pourtant j’ai suivi en lisant le monologue intérieur d’un Christ qui échange avec moi par la plume d’Amélie, je suis les pas d’un Dieu incarné qui va mourir en humain. Et si Amélie était dans ce roman, une pêcheuse d’hommes ?

Parfois au fil de ses romans Amélie Nothomb suggérait une proximité ou un intérêt certain pour le personnage de Jésus. Certes, il apparut à Thomas mais aussi à Amélie dans La Métaphysique des tubes ou Stupeur et tremblements. Fichu défi que ce cheminement avec le Christ aux portes de la passion, confronté à la mort humaine. Certes, d’aucuns critiqueront les libertés par rapport à l’Evangile mais, comme le fut en son temps L’Évangile selon Pilate, il s’agit là d’un roman et non d’un écrit théologique. Las, les grincheux emplis de certitudes s’offusqueront, mais cette balade avec Jésus, c’est un peu comme Dumas qui intéresse à l’histoire. En effet, Nothomb incite à se poser certaines questions, instille ce doute consubstantiel à la foi. Peut-être conduira-t-elle un grain à lever, un grain qui se plongera dans la sainte histoire (1). Le Christ pense et souffre dans sa dimension humaine, il prend sur lui pour ne pas être gagné par la colère (2), il a peur (3) il aime (4) Le condamné souffre sous le poids de la croix, sous les blessures de la couronne d’épines, sous les coups de la flagellation et lorsque les clous pénètrent son corps déjà meurtri. Mais il porte aussi un regard bienveillant et lucide sur celui auquel il confie son Église et qui le renie, sur celui qu’il aimait et qui le vendit. Amélie s’attache à ces détails qui font vivre la scène : un Christ aux pieds boueux, traînant sa croix, les mariés ingrats de Cana qui témoignent contre Jésus, des miracles qui deviennent un devoir et plus une grâce (5). Et si Simon de Cyrène était là par hasard et n’avait souhaité qu’aider cet inconnu à porter son fardeau ? Il est donc homme, un homme qui, au seuil de la mort jette un regard lucide sur ce que fut son existence terrestre et sur la « drôle d’espèce créée par son père… mais est-ce tout ? Il y a du Dieu dans cet homme ! Lorsque l’on a soif, on apprend des vérités « Celui qui boit de cette eau n’aura pus jamais soif » Jn, 4, 14…l’amour de Dieu c’est l’eau qui n’étanche jamais. Plus on en boit, plus on a soif. Il faut ressentir la soif, non la méditer. Merci Amélie de nous bousculer et de nous conduire à plonger plus encore dans le mystère de l’Évangile sans jamais parvenir à étancher notre soif !

Erik Lambert

(1) Mc, 4, 1-20.
(2) Mt, 25, 41-43 et Jn, 2, 13-25, page 32,
(3) page 15,
(4) Dans l’Évangile de Jean (20,11-18), Marie-Madeleine est la première à voir le Ressuscité avant les disciples,
(5) Page 26.

Un film, un LIVRE (Nov_19)

Sorry, We missed you. 
(un film de Ken Loach)

Sorry, We missed you. 
(un film de Ken Loach)

« Désolé, nous vous avons manqué. » C’est l’intitulé de l’avis de passage que Ricky Tur-ner laisse aux clients à qui il n’a pas pu livrer leur colis. Il a enchaîné les petits boulots après la perte de son emploi dans le bâtiment. En désespoir de cause, la solution de devenir chauffeur-livreur pour une franchise uberisée se présente comme une aubaine. Lui et sa femme Abby rêvent d’une maison bien à eux. Aide à domicile, elle court d’une personne âgée à l’autre, pour sa toilette, son lever, son coucher, ou pour la soulager de ses douleurs ou de ses souillures. Elle se donne sans réserve pour ceux qu’elle se refuse à appeler ses « clients ; quatorze heures par jour, comme son mari. Tous les deux s’évertuent à maintenir la cohésion de leur couple et de leur famille malgré leurs journées exténuantes, afin d’offrir une vie à leurs enfants : la petite Liza Jane dans la candeur lucide des ses onze ans et son grand frère Seb, adolescent doué, à fleur de peau, qui ne se voit aucun avenir.

Ken Loach livre une chronique de la manière dont l’ultra-libéralisme de la société britannique (par exemple) affecte une famille, disloque les liens et broie les individus dans une course perdue d’avance contre la misère moderne. Cette course est parallèle à une autre course : celle au rendement et à l’hyper profit auquel les Turner du monde entier n’auront jamais part, bien que seul leur travail génère la richesse d’autres, les « happy few » invisibles qui déterminent impitoyablement leurs destins. Ken Loach décrit les effets de cette mécanique socio-économique avec une véracité naturaliste d’une précision et d’une exigence qui ne cède rien à l’esthétisme narcissique de beaucoup de réalisateurs actuels, prisonniers des redondances de l’existentialisme bourgeois. Lui est tout entier dévoué à son sujet, servi par des acteurs magnifiques qui ne donnent jamais le sentiment de jouer, mais celui d’exister sous nos yeux. Ils incarnent magistralement nos voisins, nos cousins, nos soeurs et nos frères, nous-mêmes, un peuple à la puissante rage de vivre, doué, aimant, généreux, maltraité, méprisé, écrasé par un capitalisme inhumain.

Sorry, we missed you est un de ces films rares avec lesquels on se réveille le lendemain comme si on avait vécu soi-même l’histoire racontée la veille. Et dans ce cas, l’impression est légitime. C’est bien de nous et de notre monde qu’il s’agit.

Jean Chavot

L’ESPION QUI VENAIT DU SUD.
« FALCO » d’Arturo Pèrez-Reverte

Arturo Pèrez-Reverte fit du capitaine Alatriste un bretteur aux aventures picaresques dans l’Espagne du XVII°siècle. Sans doute le sang ibérique de Perez-Reverte ne put que le rendre sensible aux années noires de la guerre civile espagnole, théâtre de son nouveau roman. Son Alatriste moderne plongé dans les troubles des années 1930 a pour nom Falcò. Solitaire et cynique, il est un séducteur impénitent qui sert d’abord ses intérêts. Mercenaire au service d’une officine nationaliste poursuivant d’obscurs desseins, aventurier au lourd passé d’espion à la retraite et de trafiquant d’armes, Falcò est un fascinant personnage à la Humphrey Bogart. Curieusement fidèle, peu frileux à exécuter les sordides ordres de bourreaux, l’espion navigue avec aisance en eaux troubles. Sa complice, Eva Rengel, froide et déterminée, perturbe le séducteur. Femme belle, troublante, sexy et insaisissable, elle oublie sa froideur lors d’ébats sexuels qui entraînent le héros phallocrate dans un hasardeux sentiment amoureux. Sa mission, qu’il a acceptée, consiste à organiser l’évasion de José Antonio Primo de Rivera détenu dans les geôles républicaines. Lorsque l’on connaît les sombres événements d’alors, il ne fait guère de doute que l’opération sera vouée à l’échec. En effet, José fut exécuté à Alicante dès novembre 1936. Principal martyr du régime franquiste, deux fois exhumé, enterré en la basilique Sainte-Croix Del valle de los caidos puis au monastère de l’Escurial, Pérez-Reverte nourrit l’hypothèse qu’il fut victime des ambitions des frères Franco. Fin et impartial connaisseur de la guerre civile, le romancier campe des nationalistes engagés dans une croisade mais déchirés entre phalangistes idéologues et franquistes pragmatiques alors que les républicains paraissent opportunistes et divisés. Une telle configuration est propice à l’engagement des puissances de l’Axe et de l’URSS qui répètent leurs gammes sur le terrain espagnol.

Ce petit livre à la première de couverture insipide offre tous les ingrédients du roman d’espionnage sur fond de grande histoire. Pourtant, si on se laisse entraîner dans ces aventures noires, nourries au bal des ambitions enflammées par les affres de la guerre civile ; on demeure un peu déçu, car Falcò n’est ni Bernie Gunther ni Daniel Sempere. Force est de constater que le lecteur conquis par Le Club Dumas ou Le Tableau du maître flamand ne retrouvera pas dans ce roman la plume alerte qui fit de Pèrez-Reverte le créateur du capitaine Alatriste, héros romanesque et chevaleresque. On nourrit la curieuse impression que la description des sentiments et la platitude avec laquelle les personnages échangent des regards trahissent la lassitude de l’auteur à décrire les émois de l’âme.

Le fanatisme politique, les complots, la torture et les empoignades sont autant d’ingrédients qui entraînent le lecteur en un rythme tumultueux jusqu’à l’ultime rebondissement qui suggère qu’un tel personnage n’est pas au bout de ses aventures. Le débat actuel sur l’avenir de la dépouille de Franco illustre le poids d’un passé désormais lointain mais toujours vivace que Falcò réveille. Puisse Pérez-Reverte être plus soucieux des sentiments des personnages dans le second opus des aventures de l’espion sans foi ni loi.

Érik Lambert.

Compagnie k

113 courtes nouvelles qui dénoncent l’absurdité de la guerre et des horreurs qu’elle engendre.

W.March, Compagnie K, Gallmeister, 2013, Paris, 230 pages, 23,10€

Ce ne sont pas les ouvrages témoignant de la première guerre mondiale qui manquent. Britanniques, Français, Allemands ont relaté leur expérience du conflit. De Barbusse en 1916 à Lemaitre en 2013, à de multiples reprises, le Goncourt honora des ouvrages qui évoquaient la « Guerre de 14 ». Elle demeure si présente dans les mémoires qu’elle fut qualifiée de « Grande Guerre » avec deux G majuscules.

Toutefois, peu d’écrits américains rapportèrent ce que vécurent les combattants du nouveau monde dans les tranchées. Certes, il y eut le très pacifiste Johnny s’en va-t’en guerre de Dalton Trumbo, il y eut aussi Hemingway, mais La Compagnie K de William March n’eut que tardivement les honneurs de la traduction en France.

Arrivé en Europe en mars 1918, March participa aux combats du bois Belleau, de Soissons et Saint-Mihiel. Ses blessures et son comportement au feu lui valurent la Croix de guerre, la Distinguished Service Cross et la Navy Cross…
Né William Edward Campbell, il ne sortit pas indemne de son expérience.
Comme d’autres, il fut victime de troubles post-traumatiques, déjà décrits dans l’Épopée de Gilgamesh, dans Homère ou Hérodote, mais le phénomène foisonna à la faveur du premier conflit mondial. Assailli par les fantômes de ses camarades morts ou mutilés, hanté par l’éphémère masque évanescent du jeune Allemand qu’il avait immolé à la baïonnette ; il plongea dans une profonde dépression. Le sentiment de culpabilité, nourri des tueries auxquelles il a participé et auxquelles il a survécu, l’empêcha de raconter sa guerre. Toutefois, en 1933, il publia Company K, compagnie de marines dans laquelle il servit.

113 courtes nouvelles qui ne relatent pas sa propre histoire mais qui dénoncent l’absurdité de la guerre et des horreurs qu’elle engendre. Quelques tranches de vie et de mort, de souffrances au quotidien et de ce que l’homme est capable de faire lorsqu’il porte un uniforme. Chronologiquement rythmées, de la traversée de l’Atlantique à l’émergence des souvenirs d’après-guerre, les acteurs demeurent anonymes tant leur sort est banal. Des saynètes où le rare héroïsme côtoie la lâcheté, où les grades importent peu, où les situations paraissent grotesques, où l’horreur rencontre parfois l’humanité. Brutalité des combats, interminable attente, extravagante propagande, mesquineries humaines et stupidité de la logique militaire constituent le canevas de ce recueil. Situations si improbables, nées de la guerre, qui bouleverse la confortable banalité de la vie quotidienne des temps de paix. Ainsi, en est-il de la burlesque mais tragique mésaventure du soldat Benjamin Hunzinger, considéré comme déserteur pour avoir lutiné une jolie serveuse. On tue, on exécute les prisonniers, on donne des ordres absurdes, on est confronté à des situations ineptes et l’on est aveuglé par la propagande.

Parfois comparé à Remarque, March offre pourtant une œuvre originale d’une centaine de témoignages fictifs ou vécus longs d’une page ou deux, dont la cohérence est ancrée dans la réalité de ce qu’est la guerre.

ERIK LAMBERT.

« L’Époque de la sécularisation » d’Augusto Del Noce

Le premier caractère devant être assigné à l’histoire contemporaine est le suivant : elle est « histoire de l’expansion de l’athéisme. »

La philosophie et la vision historique d’Augusto Del Noce (exprimées ici entre 1968 et 1970) embrassent le XXème siècle et au-delà, la Renaissance puis les Lumières dans lesquelles il voit plonger les racines de l’athéisme aujourd’hui dominant dans notre « société technologique », ou « technocratique », ou « opulente », ou encore « société du bien-être », au sens qu’elle vise à « la plus grande satisfaction possible des goûts et des appétits », recherche exclusive de « l’esprit bourgeois » qui, n’obéissant qu’à la catégorie de l’utile, désacralise tout ce qu’il pense. Au contraire d’une société fondée sur les « valeurs traditionnelles » ou « valeurs permanentes » — celles de la « vie bonne » qui mènent à la félicité — la société technologique n’a que le bien-être pour finalité de son culte de la nouveauté, de son positivisme utilitaire et du « progressisme » résultant. En conséquence, elle abolit la philosophie en l’asservissant à la science, elle estompe la différence entre l’animal et l’homme tout entier tourné vers la satisfaction de ses besoins sensibles, elle annihile la pudeur et donne libre cours au mensonge et à la mauvaise foi qu’aucune vérité durable ne vient plus contrarier.

Comment en sommes-nous arrivés à cette involution qui élimine le primat de la contemplation au profit de « la pure affirmation de soi au sens le plus étroitement individualiste et égoïste » ? Le philosophe inspiré inverse la perspective conventionnelle : ce n’est pas le progrès de la science et de la technologie qui provoque en soi le recul de la religiosité comme s’en convainc trop facilement le progressisme, c’est au contraire l’éclipse du sacré qui laisse le champ libre à « l’hybris de l’activité technologique » d’où toutes les activités humaines sont considérées dans l’optique du combat homme-nature. La participation contingente du marxisme fut déterminante dans ce processus. La société technologique accepta volontiers le soutien de son athéisme prosélytique, tandis que le communisme renonçait de lui-même — par utilitarisme inhérent à sa pratique comme à sa théorie — à ses utopies eschatologiques et aux espérances messianiques initiales qu’il portait. Le caractère paradoxalement religieux du communisme éliminé, celui-ci ne comportait plus aucun danger révolutionnaire ; la victoire de l’athéisme assurait le règne du progressisme dans sa société du bien-être.

Dès la fin des années soixante Augusto del Noce multiplie des avertissements qu’il nous faut recevoir aujourd’hui par delà les apparences démocratiques : « (..) la société du bien-être est intrinsèquement totalitaire, en ce sens que la culture y est complètement subordonnée à la politique. » « La perspective rapprochée du succès du progressisme, c’est le conservatisme le plus despotique que l’histoire ait jamais connu, puisque son programme n’est autre que d’effacer totalement l’idée d’une autre réalité, qu’elle soit terrestre ou céleste. » « (…) le point d’aboutissement du progressisme, c’est la destruction des trois vertus théologales, la foi, l’espérance et la charité, et de leurs traductions laïques inappropriées. La définition la plus précise du totalitarisme, c’est peut-être celle qui désigne un régime où ces trois vertus sont détruites. » « Un régime qui met fin à l’espérance définit précisément le plus haut degré d’oppression auquel un système puisse parvenir. »

« On n’insistera jamais assez sur le caractère avant tout religieux de la crise de notre siècle ». La philosophie d’Augusto del Noce est précieuse, indispensable, notamment aux chrétiens désireux d’agir sur le devenir du monde avec une foi et une conscience politique réconciliées. Mais la critique de la société du bien-être ne peut être réactionnaire, elle doit aller au-delà du clivage progressiste-réactionnaire qui reste dans la logique du premier terme et s’appuyer plus que jamais sur les vertus théologale de la foi, de l’espérance et de la charité.

Jean Chavot

Mélodie de Vienne

E.Lothar, Mélodie de Vienne, Liana Lévi, Paris, 2016, 665 pages, 24 €

Il y eut Thomas Mann et les Buddenbrook, il y eut Maurice Druon et Les Grandes Familles mais la saga de la famille Alt, facteurs de piano dans la Vienne de la fin du XIX°siècle jusqu’à l’Anschluss demeure souvent ignorée. Pourtant, l’ouvrage emporte le lecteur dans le tourbillon qui anéantit le vieil Empire habsbourgeois multiséculaire. Dans un immeuble ancien du centre de Vienne ont vécu et vivent trois générations de la famille du célèbre facteur de pianos Alt, qui conçut un instrument pour Mozart. Les Alt sont des membres éminents de la haute société viennoise qui s’attachent à conserver les codes et l’étiquette. Les déchirements qui secouent le clan Alt bousculent l’harmonie de la résidence familiale. La cohabitation sous un même toit devient dès lors illégitime.

L’épopée est celle d’Henriette qui heurte le bon ordonnancement élaboré par le patriarche Christophe Alt. D’une saisissante beauté, follement sentimentale, elle n’en est pas moins victime de l’antisémitisme ambiant qui règne en Autriche. D’une fidélité conjugale à éclipses, maîtresse de l’Archiduc Rodolphe, elle parcourt avec ses enfants l’histoire dramatique de l’Autriche impériale multiethnique qui se meurt. Ce rêve qui demeure dans les mémoires ; celui de Sissi et du concert du Nouvel An, celui de Strauss et de la Radetsky March c’est celui qui s’évanouit sous les coups des nazis. Vienne, frivole, créative ; Vienne, cœur de l’effervescence culturelle veut ignorer l’archaïsme et la désuétude de son mode de vie d’un autre temps.

Lothar aspire à affirmer l’originalité de l’identité autrichienne, si différente de la culture allemande. L’hypothèse est séduisante même si elle n’est pas partagée par Reed dans Le Troisième homme. Vienne, berceau de la culture européenne ou source de ses démons ? Sans doute peut-on reprocher à Lothar de défendre avec une certaine énergie cette surprenante idée que l’Autriche fut une victime innocente de l’histoire. Ainsi, un fils d’Henriette échoue au concours pour entrer à l’Académie des Beaux-Arts de Vienne ; sort subi par un autre jeune, qui, furieux aspire à se venger…un monstre engendré plus par la frustration que par l’Autriche. Ce roman est aussi celui des intrigues politiques et sentimentales d’une société aux abois, déjà plongée dans les méandres révolus de l’Histoire. Ce drame historique est celui du mouvement ouvrier, des fractures sociales du siècle industriel et du rêve du nouveau monde. Tragédie d’une société qui sombre avec la Grande Guerre, qui s’abandonne dans les bras du nazisme et qui se complaît dans l’antisémitisme. Un roman épique à lire dans un transat mais en prenant garde de se protéger du soleil car lorsque le lecteur lit « En tournant à l’église de l’Ordre des chevaliers teutoniques… » Il plonge alors dans une histoire qui ne lui laissera plus de répit.

Erik Lambert.

Berthe Morisot au musée d’Orsay

La dernière rétrospective de l’œuvre de Berthe Morisot remontait à une exposition à l’Orangerie en 1941. Celle-ci, au musée d’Orsay, rassemble soixante-quinze tableaux dont certains n’avaient plus été montrés en France depuis plus de cent ans. Seulement douze de ces tableaux proviennent de musées français, c’est dire combien cette exposition est exceptionnelle. Une telle rareté est une injustice faite à la fondatrice et doyenne du mouvement impressionniste, et plus encore au génie novateur et à la maîtrise d’une grande artiste.

            Née en 1841 dans une famille bourgeoise, Berthe Morisot reçoit l’éducation des jeunes filles de bonne famille qui comporte la peinture comme activité d’agrément. Le premier affranchissement de Berthe est de décider de la pratiquer en professionnelle. L’école des Beaux-Arts n’ouvrira ses portes aux filles qu’en 1897 ; ses parents qui ne la désavouent pas lui permettent de peaufiner sa technique avec Corot et de s’ouvrir par lui à la peinture en plein air et à la copie des maîtres. Elle n’a pas encore vingt ans qu’elle côtoie déjà de grands artistes : Manet, Degas, Fantin-Latour… Avec ses « confrères », elle élargit déjà les horizons de la peinture avec audace et fomente la rébellion impressionniste dont la naissance est actée par l’exposition de 1874. Elle est la seule femme à y participer, l’année de son mariage avec Eugène Manet, le frère du peintre, et n’en manquera qu’une des suivantes, en 1878, l’année de son accouchement.

            Bien que sa position de femme de la bourgeoisie du XIXème siècle la contraignît dans les limites étroites du convenable, Berthe Morisot sut s’en emparer pour les dépasser, peignant l’intimité quotidienne, les servantes au travail, les toilettes élégantes, les enfants au berceau… Mais rien de cette vie n’est reclus à l’intérieur de la maison ; les extérieurs vus par les fenêtres permettent des jeux de lumière et de profondeur où le réel lu sur plusieurs plans s’offre dans sa profondeur symbolique, dans une peinture de l’invisible. L’art de Berthe Morisot ne cesse de s’émanciper des conventions pour saisir au plus près le mouvement et la lumière, afin de capturer l’instant. C’est étonnant à quel point elle y réussit dans les visages dont elle restitue l’expression vivante en quelques touches à peine esquissées, mais aussi comment les figures se fondent jusqu’à se confondre dans leur environnement, et la manière dont les contours du sujet finissent, plus son style s’affirme, par ne même plus apparaître sur la toile de l’artiste qui revendique pour elle seule la décision que l’œuvre soit terminée. Berthe Morisot n’est pas seulement fondatrice de l’impressionnisme, elle en est aussi la plus pure expression par son talent exceptionnel de représenter l’éphémère. Elle continua sa recherche créative toute sa trop courte vie (elle meurt de la grippe en 1895), évoluant vers une peinture presque allusive où tout est mouvement et vibration.

            Ce serait une autre injustice de faire d’elle une figure d’artiste féminine en butte à la société patriarcale, tant la portée et l’audace de son génie transcendent ces catégories mesquines. Même si le mot n’existe pas (encore) au féminin, Berthe Morisot est un maître

Jean Chavot.