Archives de catégorie : Culture

Un livre, Une Expo

Un livre

Michel Sauquet – Libres, simples et heureux. Retourner à l’essentiel avec saint François, Mame, 120 pages, 13,90 €

Libres, simples et heureux, trois adjectifs qui semblent relever du registre onirique. C’est pourtant ce que propose d’appréhender Michel Sauquet dans un court ouvrage constitué de témoignages. La pensée de « François » constitue le fil conducteur de la réflexion sur les comportements adoptés face à une nature qui souffre de notre avide consommation et de notre cruelle insouciance. Le Pape François, souvent sollicité dans ce petit ouvrage rappelle dans Laudato si’ que nous ne sommes pas Dieu[1]. Les expériences relatées sont celles de personnes qui opèrent des choix de vie cohérents avec le message de Saint-François. Ces témoignages me renvoient au magnifique conte initiatique du Petit Prince : identifier l’accessoire et l’essentiel[2], invisible pour les yeux. Tous les personnages recherchent le contentement et rares sont ceux qui peuvent être sauvés sauf l’allumeur de réverbères qui a le sens de la mission. Finalement, le voyage constitue une métaphore de notre humanité. Les hommes se condamnent à la frustration en cherchant la maîtrise ce qui conduit au manque et à l’ennui. Pour Saint-Exupéry, on ne voit bien qu’avec le cœur ; il cultive une morale de responsabilité. 

En lisant le « recueil de témoignages » de Michel Sauquet, je perçois un chemin de vie d’une extrême ambition, tel celui que l’on trouve dans les contes initiatiques de l’aviateur-écrivain et de Pamela Lyndon Travers[3]. Les expériences contées incitent au retour à l’essentiel, un peu comme dans Le Petit Prince qui vient sur terre puis repart[4]. Même si l’auteur rassure dès l’introduction en affirmant « qu’il ne s’agit pas d’être dans le sacrifice…mais de rompre nos chaînes d’addiction, …[5] », on referme le livre avec un étrange sentiment de culpabilité ; le sacrement de réconciliation apparaît dès lors indispensable. Adopter des comportements responsables lorsque nous épargnons[6], lutter contre notre peur de manquer[7], accepter le partage de son lieu de vie[8], se détacher de son ego[9], rechercher un sens à la vie[10], accorder son activité aux valeurs de sa foi[11], sortir de sa zone de confort[12], adopter une discipline végétalienne[13] ; autant de défis à relever. Las ! J’avoue que je ne dispose pas de l’énergie, de la volonté de mener tous ces combats. Nul doute pourtant que nos modes de vie et de consommation conduisent à de nouvelles formes d’esclavage[14]

Pourtant, les témoins incitent à un bouleversement de nos modes de vie qui engagerait des conséquences économiques et sociales brutales[15]  

Dans cette ode à suivre un chemin exigeant, on peut discuter avec humilité l’interprétation des écrits de Descartes. En effet, sous les plumes de Michel Sauquet[16] et de Jean Bastaire[17] , René Descartes est soupçonné de penser que l’être humain possède la terre avec charge à lui de l’exploiter sans limites. Or, dans son Discours de la méthode le philosophe tourangeau écrivit « Se rendre comme maîtres et possesseurs de la Nature[18] » et non « l’homme est maître et possesseur de la nature, … ». Cela change tout, car pour Descartes, le terme de maître n’est pas Dominus ; ce n’est pas « celui qui domine » mais plutôt Magister ; « celui qui maîtrise[19] ». Il s’agit plutôt de mieux maîtriser la nature, l’environnement dans lequel évolue l’homme. Ainsi, l’homme ne serait plus à la merci d’une nature perçue comme son adversaire. L’ouvrage philosophique fut rédigé au XVII° siècle, sa démarche consistait plutôt à libérer l’être humain des caprices de la nature qu’il affrontait. À l’aide des sciences, l’homme pouvait désormais rendre cette nature utile en cultivant ses connaissances. 

Il n’y avait donc pas chez Descartes une vision de légitimité prédatrice empruntée à une hubris, triste enfant de la nuit[20] ; mais bien de permettre à l’homme de sortir de sa servitude face aux risques naturels[21]. Il suggérait donc que l’homme pouvait aspirer à dominer la nature, même si sa connaissance demeurerait toujours imparfaite. Le XIX° siècle alla plus loin avec l’interprétation de la philosophie positiviste : « À quoi sert Dieu si les sciences permettent de comprendre ? »

Il y a dans ce petit ouvrage des questions fondamentales soulevées à de multiples reprises depuis le siècle de Saint-François[22].  La doxa ultra-libérale qui préside à la marche de notre monde appauvrit sans cesse les plus pauvres et enrichit les plus riches. Supprimer la pause du dimanche au nom du réalisme économique, penser que plus ; c’est mieux[23], accréditer la « théorie du ruissellement » pour défendre certaines décisions fiscales, se vouer au culte du productivisme[24] sont autant de manifestations du règne de l’économique et du financier aux dépens du politique. Tout cela constitue des obstacles titanesques à l’érection d’une société de fraternité universelle. La course effrénée après le temps, la soif de consommation sont autant d’écueils pour retrouver l’essentiel. 

Les témoins sollicités par Michel Sauquet, lancés sur les traces de Saint-François, prônent l’humilité, la solidarité universelle cosmique, l’écologie intérieure et extérieure[25] ; fondations indispensables à un retour à l’essentiel. L’optimisme et l’émerveillement[26] doivent guider sur le chemin de l’engagement citoyen même si certains ont dû capituler face au veau d’or[27]

Les enjeux planétaires semblent gigantesques, mais, pour autant, ne doit-on pas apporter notre humble participation à l’œuvre commune[28] ? 

Les contributeurs de ce livre sont-ils de doux illuminés à l’humilité radieuse[29] ou les éclaireurs du monde de demain[30] ? 


[1] N°67,
[2] On retrouve par ailleurs cette idée dans le livre de M.Sauquet, page 24.
[3] Du reste, était-ce un hasard si les aventures de la « sautillante » Mary Poppins furent initialement éditées en France par l’éditeur chrétien Desclée de Brouwer ?
[4] Et si le Christ était dans son esprit ?
[5] Page 16. 
[6] Page 21.
[7] Page 22.
[8] Page 30.
[9] Page 41.
[10] Page 43.
[11] Page 51.
[12] Page 64.
[13] Page 96.
[14] Page 23, Nous avons apprécié la phrase « …ce n’est pas parce que je peux faire quelque chose que je dois le faire ; ce n’est pas parce que je peux m’offrir tel bien que je dois le faire…Et ce n’est pas non plus parce que je ne peux pas le faire que le monde va s’écrouler. »
[15] Page 28 : « on peut vivre avec moins sans pour autant dépérir : certes moins de dépenses culturelles, mais aussi moins de vêtements, moins de carburant, moins d’appareils ménagers, moins de dépenses de restaurant… ». Une solide anticipation est souhaitable car l’impact économique et social risque d’être spectaculaire. 
[16] Page 10.
[17] Page 88.
[18] « …On peut en trouver une pratique, par laquelle connaissant la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la Nature. Ce qui n’est pas seulement à désirer pour l’invention d’une infinité d’artifices, qui feraient qu’on jouirait, sans aucune peine, des fruits de la terre et de toutes les commodités qui s’y trouvent, mais principalement aussi pour la conservation de la santé, laquelle est sans doute le premier bien et le fondement de tous les autres biens de cette vie”. Page 168 de la version de la Pléiade. 
[19] Au sens d’expert. 
[20] Érèbe, divinité née du chaos représentant les ténèbres. 
[21] Dans le texte de Descartes « Nature » comporte une majuscule, ce qui manifeste la dimension supérieure du concept appréhendé.
[22] The Limits to Growth, (publié en français sous le titre Halte à la croissance ?) connu sous le nom de « Rapport Meadows » publié par le Club de Rome le 1eroctobre 1972. 
[23] Et qu’enlever quelque chose est associé à une perte page 39.
[24] Laurent Grzybowki pages 34-35. On achète environ deux fois plus de vêtements qu’il y vingt ans, que l’on porte …deux fois moins ! page 56.
[25] Page 105.
[26] Laudato si’ n°11
[27] Le 14 mars dernier, Emmanuel Faber était démis de ses fonctions de président de Danone « avec effet immédiat » suite à la fronde des actionnaires. Évoqué pages 110-111.
[28] Un jour, dit la légende, il y eut un immense incendie de forêt. Tous les animaux terrifiés, atterrés, observaient impuissants le désastre. Seul le petit colibri s’activait, allant chercher quelques gouttes avec son bec pour les jeter sur le feu. Après un moment, le tatou, agacé par cette agitation dérisoire, lui dit : « Colibri ! Tu n’es pas fou ? Ce n’est pas avec ces gouttes d’eau que tu vas éteindre le feu ! «  Et le colibri lui répondit : « Je le sais, mais je fais ma part. » Légende amérindienne citée par Pierre Rabhi.
[29] Page 43.
[30]  Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait. Mark Twain ou Winston Churchill.


Une Expo

Botticelli, artiste et designer.
En savoir + : Musée Jacquemart-André

Botticelli au musée Jacquemart André jusqu’au 24 janvier 2022, (10€ à 17€)

Le Florentin Alessandro Filipepi, alias Sandro Botticelli (1445-1510), est l’une des figures majeures de la Renaissance (le Quattrocento) qui traversa la péninsule de la Sicile à la Lombardie au XVème siècle, avant de vivifier le reste de l’Europe. La République de Florence était alors dominée par la famille Médicis qui donna deux reines à la France au siècle suivant. Son mécénat favorisa l’envolée artistique dans la Cité-État, en particulier celle de Botticelli (de botticello, ou « petit tonneau »). Fils d’un artisan tanneur, il apprit le dessin comme apprenti chez l’un de ses frères orfèvre. Très doué, il ne tarda pas à s’initier à la peinture chez un grand maître : Filippo Lippi. Il acquit rapidement une très belle et longue renommée qui ne déclina qu’avec l’émergence de deux autres éminents Florentins : Léonard de Vinci, puis Michel-Ange.

Chacun a dans les yeux quelques-uns des tableaux de Botticelli, comme Le Printemps ou La Naissance de Vénus, qui sont aussi emblématiques de cette période faste que La Joconde, peinte un peu plus tard. Cette exposition d’une quarantaine d’œuvres prêtées par d’importants musées européens est l’occasion de découvrir ou de redécouvrir d’autres œuvres, et par là une richesse créative exceptionnelle qui dépasse l’artiste lui-même, car on peut aussi y admirer le travail de contemporains qu’il a influencés, voire employés. En effet, la pratique artistique de cette époque était très différente que celle que nous connaissons. Botticelli créait de toutes pièces, certes, mais il déclinait ensuite ses motifs en série, à l’aide de « cartons » qui permettaient de les reproduire, ce dont s’occupait ses disciples dans le cadre du travail d’atelier en vigueur alors, pratique collective très éloignée — malheureusement peut-être — de nos conceptions actuelles. Cet aspect historique est très bien expliqué sur des panneaux dans les diverses salles de l’exposition, ainsi que l’évolution du peintre, de sa technique comme de ses inspirations et influences, replacée dans le contexte d’une époque mouvementée sur tous les plans : artistique, intellectuel, politique, religieux…

L’exposition qui se clôturera le 24 janvier 2022 n’a que deux défauts : celui d’être relativement chère (de 10 à 17 €), et celui de nous laisser un peu sur notre faim, notamment parce qu’elle ne présente pas d’œuvres très connues, hormis la merveilleuse Madone au livre et l’éblouissante La Belle Simonetta qui fait l’affiche pour l’occasion. Mais après tout, est-ce un défaut ? Car la présence de chefs-d’œuvres universellement connus aurait peut-être occulté la beauté d’images qui ne sont pas moins belles. Un dernier reproche, toutefois, aux commissaires pour ce curieux sous-titre donné à l’exposition. S’il est incontestable que Botticelli fut, pour notre bonheur, un très grand artiste, on ne voit pas bien à quoi correspond l’appellation anachronique de « designer «. Peut-être à une incapacité d’accepter que nous ayons aujourd’hui beaucoup de leçons à prendre d’une époque si bouillonnante de créativité ?…

Jean Chavot

Et si d’étranges idées inspiraient les décideurs ?

L.Rhinehart, Jésus-Christ président (Jesus Invades George : An Alternative History) Forges de Vulcain, 458 pages, 20 €.

Jeune, jamais il ne me serait venu à l’esprit qu’un jour un raz-de-marée populiste pût s’emparer du monde voire de la France. C’était l’ère des illusions qui repoussait les bateleurs de foire dans des profondeurs groupusculaires. 
Pourtant, avant les sinistres rodomontades du président-histrion Trump, il y eut George Walker Bush, 43ème Président des États-Unis. Homme le plus puissant de la planète, coutumier des gaffes et des lapsus, il fut à l’origine d’un néologisme peu flatteur à son endroit : le bushisme
Luke Rhinehart, écrivain américain, auteur d’un ouvrage « culte » semi-autobiographique L’Homme-dé[1], imagine que Jésus, un peu naïf, demande à son père de tenter de mettre un terme aux souffrances de l’humanité en prenant le contrôle de l’âme d’un homme de grand pouvoir en évitant toutefois une nouvelle crucifixion. Il jette son dévolu sur le Texan néoconservateur en lutte contre le terrorisme George Walker Bush. Le choix n’est pas dû au hasard puisque le Président américain fut frappé par un renouveau mystique lors de son double mandat. L’humour est omniprésent mais derrière cette posture de façade, émergent nombre de questions afférentes aux décisions prises durant les 8 ans de cette présidence. Habité par le Christ qui s’exprime à sa place sans qu’un Bush simplet et impuissant puisse l’en empêcher, le « Président-Jésus » conduit la politique américaine sur des voies très surprenantes pour son entourage médusé. Est-il devenu fou ? Un exorcisme est nécessaire afin de le faire revenir à la raison. Mais n’est-ce pas le malin qui se fait passer pour Jésus ? 
Uchronie malicieuse dans laquelle apparaissent ceux qui ont côtoyé le Président : sa femme, mais surtout Dick Cheney prêt à remplacer avantageusement un Bush pris de folie et Donald Rumsfeld, membre fondateur du think tank néoconservateur Project for the New American Century. On s’affiche chrétien mais tout de même pas au point de prendre des décisions inspirées de l’Évangile. Nul doute que l’esprit de George Walker a sombré lorsqu’il annonce que l’armée américaine doit arrêter de tuer des hommes et qu’il convient qu’elle se retire d’Irak. Inspiré par Jésus, il part sans escorte au cœur de Sadr City, échappant miraculeusement à tous les attentats. Même Karl Rove[2] ne parvient pas à faire entendre raison à son poulain. Rhinehart profite de sa farce burlesque pour dénoncer les mœurs politiques et les combinaisons dont sont friands les politiciens d’outre atlantique[3]. Il n’hésite pas à blâmer les sombres actions de la politique extérieure américaine par la bouche du Machiavel républicain. Ainsi, la politique moyen-orientale qui permet à Israël de créer la premier pays prison de l’histoire[4] ou les mensonges qui ont « justifié » l’intervention de 2003 en Irak[5]. Rove se réjouit de la crédulité des deux tiers de l’opinion américaine persuadés que Saddam Hussein et al-Qaida développaient une bombe atomique fourrée à l’arsenic et que, Egypte et Arabie saoudite étaient des alliées alors que presque tous les terroristes du 11 septembre étaient saoudiens ou égyptiens. Rhinehart égratigne aussi au passage les démocrates et suggère ce que sont les limites de la démocratie à une époque où nos nations sont menacées par le populisme. Il rejoint là un illustre ancêtre déjà soucieux au XIX°siècle des dérives inhérentes à ce système politique[6].  Espiègle, sans retenue, l’auteur n’hésite pas à imaginer la nuit trioliste ébouriffante offerte à Laura. Mais, Jésus ne s’intéresse pas vraiment aux péchés, il privilégie de grandes questions : « quand beaucoup de monde se fait tuer, ou meurt de faim ou vit dans des conditions horribles ».[7] Bush imagine disposer des pouvoirs de Jésus et tente même de marcher sur les flots du lac de Tibériade lorsqu’il se rend en Israël. George se plaint tout de même de ce Jésus, mec taciturne voire autoritaire.
Mais le trio infernal a perdu le contrôle de sa marionnette devenue celle du Galiléen. La loufoquerie du Président ne plaît pas à l’administration républicaine qui apprécie peu ces étranges idées de partage, de générosité, de paix[8].
La mission de Jésus est un échec et Dieu s’interroge : « Ça ne marche jamais. Je commence à Me dire que j’ai dû arranger les choses pour que ça finisse toujours comme ça » [9]
Rhinehart, disparu à l’automne dernier, avait déjà imaginé un savoureux roman, celui d’une invasion d’extra-terrestres en forme de ballons de plage poilus[10], adeptes du jeu et de la rigolade, offre à la faveur de Jésus-Christ président une belle satire de l’administration Bush, de la société et de la démocratie américaines ; théâtre des machinations, des magouilles, des mensonges au service d’ambitions et d’intérêts particuliers. 

ÉRIK LAMBERT.


[1] L.Rhinehart, (de son vrai nom George Powers Cockcroft), L’Homme-dé, 1971. Un psychiatre joue les décisions prises dans sa vie aux dés. [2] Karl Rove, https://www.courrierinternational.com/article/2003/06/05/karl-rove-le-cerveau-de-george-bush
[3] Karl Rove, voulant discréditer un candidat démocrate, avait volé du papier à en-tête dans son bureau puis avait rédigé des invitations assurant « de la bière gratuite » et « des filles » lors d’une réception organisée peu de temps après. Il avait ensuite distribué les invitations à des marginaux et des clochards.
[4] Page 205 sur les territoires palestiniens. 
[5] Page 207.
[6] « Aux États-Unis, la majorité se charge de fournir aux individus une foule d’opinions toutes faites, et les soulage ainsi de l’obligation de s’en former qui leur soient propres. Il y a un grand nombre de théories en matière de philosophie de morale ou de politique, que chacun y adopte ainsi sans examen sur la foi du public ; et, si l’on regarde de très près, on verra que la religion elle-même y règne bien loin comme doctrine révélée que comme opinion commune (…) la foi dans l’opinion commune y deviendra une sorte de religion dont la majorité sera le prophète. »
Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, Vol .2.
[7] Page 369.
[8] Clin d’œil à la chanson de Moustaki qui est si émouvante. https://www.youtube.com/watch?v=JcuMkP16K5o
[9] Page 457.
[10] L.Rhinehart, Invasion, Paris, Forges de Vulcain, 448 pages. 

La pipe qui prie et qui fume de Maurice Chappaz (RÉÉDITION)

La pipe qui prie et qui fume de Maurice Chappaz (Réédition), Edition Conférence, 200 pages, 25€. Lien vers la boutique

Maurice Chappaz (1916-2009) est un écrivain suisse, attaché corps et âme à ses montagnes du Valais. « Seuls les paysans ont une patrie et une religion », dit-il, et en effet son regard d’une méticulosité presque paysanne, nourri par une culture profonde, éclairé par une foi vivante, se voue avec un hétéroclisme voyageur à observer le « oui pur et simple au bonheur ou au malheur d’être né », formule qui est plus qu’une formule tant le pur et le simple suffiraient à qualifier la pleine attention qu’il porte aux gens et aux choses, retranscrite avec une belle constance dans la grande diversité de thèmes et de formes de son œuvre considérable.

La pipe qui prie et qui fume (2008), dernière publication de Maurice Chappaz, est un ultime journal estival du poète qui contemple sa terre et tout ce qu’elle lui suggère en miroir de souvenirs, de rêves, de questions certaines et de réponses incertaines, sans cesse changeantes comme le paysage et le ciel qui s’offrent à ses improvisations méditatives, tandis qu’il fume sa pipe, qu’il inhale et exhale la fumée comme une manifestation de la vie entrante et sortante, que l’on nourrit et qui nourrit. Fumer, prier…
« Prier c’est fumer et souffler vers le ciel cette réalité immédiate ». Celui qui « mordille dans l’au-delà » se rend disponible à l’instant où « La pipe aussi cesse son rêve, s’éteint comme la lune » ; il « avance à reculons comme une écrevisse dans un ruisseau vers un dernier curieux premier jour ». Tout semble apprendre à ne faire qu’un dans la poésie presque synesthésique de Maurice Chappaz où la nature n’est pas séparée de l’homme qui la contemple non pas de l’extérieur, mais de l’intérieur et à l’intérieur de lui, une nature avec laquelle il se confond et qui redevient ce qu’elle est : la Création. « Dieu se parle à lui-même, la nature est son corps et Dieu lui parle, nous lui appartenons. L’esprit de Dieu plane sur nous et si nous l’écoutons nous sommes libres, nous accomplissons notre longue et brève naissance avant de laisser s’échapper l’âme devenue ce qu’elle doit être dans l’éternité. »

Plus qu’illustré — ce dont il n’aurait aucun besoin — le livre est orné de monotypes de Pierre-Yves Gabioud propres à prolonger la méditation inspirée par ces textes et, comme eux, intenses, vibrants et délicats. À défaut de partager une liqueur du Valais avec l’homme que l’on voudrait connaître « vraiment », on peut se plonger dans d’autres ouvrages publiés par le même éditeur, par exemple dans le Journal intime d’un pays qui rassemble une importante collection d’articles lumineux écrits entre 1931 et 2009 par cet auteur terrien et céleste.

Jean Chavot

De Profundis Salvatore Satta

De Profundis. Salvatore Satta. Éditions Conférence. 369 pages. 30 €.
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« Giurascrittore » (juristécrivain), la profondeur et la hauteur de l’apport de Salvatore Satta à la philosophie du droit comme à la littérature du XXième siècle (et du nôtre) sont telles qu’il fallait bien un néologisme pour tenter de présenter cet auteur italien capital, à peu de chose près méconnu en France. Son œuvre plus proprement littéraire se compose d’un roman de jeunesse, La veranda, d’un roman qu’on pourrait dire d’adieu, Il Giorno del giudizio, dont la publication posthume connut un grand retentissement national et international, et de ce livre écrit au milieu de sa vie, entre juin 44 et avril 45, qui est une méditation sur la guerre et les vingt années de fascisme auxquelles la destitution et l’arrestation de Mussolini mirent fin (si l’on néglige la République de Salò) le 25 juillet 1943.

De Profundis, loin de la chronique, est une réflexion métahistorique en vingt-quatre chapitres dont le titre emprunté au psaume 130 dit assez l’inspiration spirituelle, échappant ainsi à tout débat partisan, bien que Satta fût fondamentalement opposé au fascisme. L’axe de cette réflexion est la « formidable revalorisation du péché originel » que constitue le mouvement qu’il voit, au moment où il écrit, culminer dans la destruction de sa patrie. Au-delà de Mussolini, des « hiérarques » complaisants qui l’abritaient et s’abritaient derrière lui, et des combinaisons macropolitiques au nom desquelles le peuple italien est sacrifié, l’artisan de l’atrocité, actif ou passif, est celui qu’il appelle « l’homme traditionnel que chacun porte en lui, et dont seule la destruction permettra d’établir le règne de Dieu sur terre ». L’homme traditionnel, ou « homme-ver », se caractérise par son souci « (…) de se lover dans son cocon, c’est-à-dire de créer autour de lui une sphère juridique, citadelle de son individualité et de son égoïsme ». La conception que Satta a du droit, fil dont est tissé le cocon de l’homme traditionnel, bouscule la représentation qu’on s’en fait, ou dénonce le manque de réflexion à son propos : « L’esprit de la loi résidait dans l’échange des libertés primordiales, mais très inconfortables, de tuer et de voler, avec la liberté de s’emparer, sous certaines conditions, des biens du monde ». Comme est illuminante sa conception de la liberté, synonyme de paix de l’esprit de qui se fie plus à l’observance des devoirs de la vertu qu’au droit, « (…) liberté qui ne se réduit pas à des termes politiques, ni à des termes juridiques, parce qu’elle n’a besoin d’aucune norme pour être protégée : mais chacun la conquiert et la garde dans son cœur, et nul ne peut y attenter ; de la liberté chrétienne, en un mot, faite de renoncement et de sacrifice de soi ». Et comme est dérangeante sa conception de la providence, dont les desseins « sont exécutés par le diable », afin de nous conduire au jugement qui intervient presque par incidence, « (…) devant le tribunal de Dieu, comme devant celui de l’histoire, (qui) se prononce hors du temps, et ne tient pas compte des frissons ni des impatiences d’un individu ni d’un peuple ».

La lecture de cet ouvrage est de celles dont on ne sort pas indemne. Elle est bouleversante non seulement par les idées qu’on y découvre avec étonnement et enthousiasme, mais aussi par la poésie intensément vécue et transmise qu’on reçoit de pages empruntes d’une vérité à nu et à vif, comme seules un homme animé par la liberté en question est capable de produire. Il est traduit avec une belle attention par Christophe Carraud, et complété par lui de notes abondantes et précieuses, ainsi que d’une postface précisant la préface de Remo Bodei, non moins éclairante sur la pensée puissante et originale d’un esprit incomparable.

Jean Chavot

Une Expo

« Que ton règne vienne »
François-Xavier de Boissoudy à la galerie Guillaume

Que ton règne vienne
François-Xavier de Boissoudy
Galerie Guillaume

François-Xavier de Boissoudy n’est pas un peintre catholique, il est, selon ses propres termes, « juste un catholique qui peint ». On comprend la nuance en découvrant sa peinture qui n’est pas un art de convention, mais au contraire l’expression d’un émerveillement authentique, vécu, dit-il, en 2004 « lorsqu’un jour j’ai été touché par Sa présence ». Cette révélation a fait de sa peinture un art religieux au sens retrouvé, ou tout simplement trouvé, dans une inspiration qui est avant tout une aspiration. Car, dit-il encore, « C’est l’essence même de l’art d’être une prière et un dialogue avec le Créateur ».

Ce dialogue rayonne de ses tableaux. Lavis ou peinture à l’huile, peu importe la technique pourtant parfaitement maîtrisée, car elle s’efface devant la force de l’expression, de même que le peintre s’efface devant son sujet pour mieux s’en faire l’instrument. C’est en cela qu’on peut parler d’art religieux retrouvé, car cette humilité vraie est le fait d’artistes devenus rares, religieux ou non : ceux qui se mettent au service de la puissance qu’ils représentent, à contre-courant d’une époque où l’on plébiscite les autres qui, esclaves d’autres nécessités, tentent de se revêtir eux-mêmes des beautés qu’ils convoquent. La peinture de Boissoudy est libre de ces pauvres ambitions-là ; elle est franche, directe, dépouillée, « simple » pourrait-on dire, comme le geste d’un homme au savoir-faire habité, c’est-à-dire exempte de toute sophistication narcissique ou spectaculaire. Ainsi, le thème commun à tous ses tableaux est-il la lumière. Toujours centrale, elle révèle le monde et les personnages qui le peuplent, peints dans des teintes sobres, unifiées et résolument terriennes, comme pour dévoiler que tout est incarnation de la Présence. Boissoudy, en témoignant si simplement, vitalement, de sa prière et de son dialogue avec le Créateur, nous induit, au-delà de son œuvre, à les vivre par nous-mêmes dans la réalité qui nous entoure, à « voir » cette réalité comme sa Création. Et cette prière particulière de l’artiste devient notre prière à tous, par l’effet de sa poésie intense et véridique. L’art y retrouve sa dimension de grâce : création à l’image de la Création comme Dieu nous a faits à son image. Cette universalité fraternelle est encore soulignée par les titres des œuvres, tous des verbes à l’infinitif — Naître, Revenir, Reconnaître, Croire, Guérir, Chercher, Rencontrer, Louer… — qui nous incitent à la pratique, au dialogue et à la conjugaison, pour que s’élève la prière des prières : « Que ton règne vienne » sur la terre où nous vivons comme au ciel auquel nous aspirons.

Les visites d’expositions restant interdites, il est impératif de prendre rendez-vous avec la galerie Guillaume (voir les informations ci-dessous) pour admirer les œuvres en tant qu’acheteur potentiel, dans le cadre du « Click and collect » de rigueur. Le galeriste accueillant, sympathique et passionné ne vous en voudra pas si vous ne repartez qu’avec le beau catalogue (25 €), ou celui qui contient une gravure de l’artiste (75 €) ou même les mains vides (mais à coup sûr les yeux brillants).

Jean Chavot

Jusqu’au 29 mai. Galerie Guillaume, 32 rue de Penthièvre, 75008 Paris. Ouvert du mardi au samedi de 14h à 19h. https://www.galerieguillaume.com
Pour voir l’exposition, prendre impérativement rendez-vous
au 06 71 00 89 72 ou par e-mail : galerie.guillaume@wanadoo.fr
Le lien du catalogue ici : https://www.galerieguillaume.com/pdf/expo/Franc__ois-Xavier%20de%20boissoudy%202021%20copie_1.pdf
Et ici : https://www.revue-conference.com/index.php?option=com_content&view=article&id=1946:que-ton-regne-vienne-oeuvres-de-francois-xavier-de-boissoudy&catid=156:collection-en-regard&Itemid=56

Un Livre

Ton prochain
Luigi Santucci

Ton Prochain. Luigi Santucci. Éditions conférence.
176 pages. 19 €.
En librairie ou sur le site de l’éditeur : C’est ici
Livraison gratuite.

En quatorze brefs chapitres de son petit (mais grand) livre de 152 pages, Luigi Santucci explore l’essentiel des domaines de relation où s’exprime la magnifique intention de l’amour du prochain. Elle se heurte trop souvent, dans son application active et concrète, à l’échec, imputé le plus fréquemment à l’autre, au prochain, justement. Mais que la rencontre soit fortuite, désirée, obligée par les circonstances ou les liens du sang, l’amour du prochain fait naître le bonheur de toute relation, à condition de ne pas s’en tenir à l’intention, d’accepter et d’assumer la rencontre sans réserves.

Attirant ou repoussant, ou les deux à la fois dans les paradoxes de l’âme humaine, le prochain n’est pas celui qui est proche, au sens de voisin, mais celui qui est autre, une part autre de notre humanité commune. C’est cette humanité toujours complexe que le prochain manifeste devant nous, dans laquelle Luigi Santucci nous invite à voir la nudité de l’enfant qu’il fut ou du vieillard qu’il sera, tout comme nous l’avons été, le sommes et le serons. Sa méditation est guidée par sa foi d’où il observe les occasions d’une générosité non pas recherchée, mais vécue authentiquement, autrement dit spontanément, sans calcul, tout entière dédiée à l’autre tel qu’il se présente, quel qu’il soit, au-delà de toute reconnaissance attendue. À l’instar du Samaritain, pourtant méprisé, qui ouvre un crédit illimité à l’auberge pour celui qu’il a sauvé et soigné, afin que son secours se prolonge au-delà de sa présence.

Ces quatorze chapitres délicieux de lucidité, de sincérité, de tendresse et d’humour, sont autant d’« exhortations chrétiennes », selon les termes de l’auteur qui les entoure de guillemets souriants. Parce qu’il il ne s’agit nullement de leçons de morale, même s’il fait indubitablement œuvre de moraliste (un mot qui fâche de nos jours) : il ne s’agit pas ici d’édicter des préceptes de bonne conduite, mais de prendre conscience que la sainteté, « (…) si elle signifie essentielle-ment amour et identification à Dieu, prend forme concrète, tangible, (…) dans un souci constant et actif du prochain ». L’auteur nous y invite par l’exemple. Pas le sien, bien sûr, car il s’avoue sou-vent dépassé, comme nous tous, par sa faiblesse et sa mesquinerie propres. Il nous entraîne en douceur dans sa méditation aimante, illustrée par une culture profonde, au détour d’anecdotes amusantes, émouvantes, qui comportent leur édification sans besoin de longues analyses.

Le livre se referme sur deux autres textes brefs. Le premier, Fragments d’un autoportrait, est une transcription d’un message que Luigi Santucci enregistra pour ses enfants peu avant de mourir, ode passionnément sereine à la vie et à l’amour qui sont finalement proches d’être la même chose. Et une Postface de Christophe Carraud, traducteur et éditeur du texte. Il nous fait mieux connaître l’auteur, nous documente et nous éclaire sur la signification du terme « prochain ». Il nous alerte aussi sur le peu de place que notre société française, du fait d’un certain chauvinisme culturel et d’un mépris pour la pensée chrétienne, accorde aux grands auteurs italiens contemporains comme Luigi Santucci. Ainsi, Ton Prochain est son premier livre traduit en français. Vivement… le prochain !

Jean CHAVOT

Deux livres

La chauve-souris et le capital
Stratégie pour l’urgence chronique
Andreas Malm

La chauve-souris et le capital. Stratégie pour l’urgence chronique.
Andreas Malm
Éditions La Fabrique.
200 pages. 15 €

Corona, Climate, Chronic emergency, le titre original rend davantage justice au livre qu’Andreas Malm, géographe rigoureux, a écrit dès avril 2020. Il y fait preuve d’une lucidité et d’une précision remarquables en ces temps de grande confusion où l’inquiétude pourrait faire passer l’épidémie pour un événement en soi, fortuit, dont découleraient des conséquences incalculables. Or, cette épidémie est elle-même la conséquence d’un contexte de très grand déséquilibres entre la nature et l’activité industrielle et commerciale, mais aussi entre la zone riche tempérée et la ceinture tropicale. D’énormes populations déjà déshéritées y subissent les premiers effets désastreux de la dégradation globale de l’environnement qu’ils ne participent pourtant que très marginalement à créer. L’auteur souligne l’écart entre la promptitude et la force de la réaction des pays riches face à l’épidémie, et leur attentisme, leur passivité face aux défis de l’urgence chronique — comme s‘ils croyaient pouvoir y échapper après l’avoir provoquée. Leur seul souci, le virus une fois maîtrisé, serait-il que le monde reparte comme avant, autrement dit pour le capitalisme mondial : que les affaires reprennent, selon le cynisme destructeur du Business-as-usual qui semble devenu sa seule loi ?

Aucune épidémie n’est jamais tombée d’un ciel vengeur. Elles naissent et s’épanouissent toutes dans des situations favorables où l’on retrouve les mêmes facteurs depuis qu’elles existent : surpeuplement, tension entre ressources et subsistance, promiscuité avec la faune sauvage et domestique, propagation par les voies commerciales. Ces conditions sont créées et réunies par l’homme, ou plutôt aujourd’hui par une petite frange de l’humanité qui en tire un profit colossal au prix de l’appauvrissement général, de l’épuisement des ressources naturelles, de la destruction quasi méthodique de la nature. Andreas Malm nomme « capitalisme fossile « cet ordre — plutôt ce désordre — qui marche au charbon et au pétrole pour ponctionner massivement les ressources naturelles et humaines de la ceinture tropicale, multipliant les transports, les déforestations à grande échelle, les élevages industriels qui sont des incubateurs à virus, les trafics en tout genre, et provoquant l’entassement dans des mégapoles, la promiscuité des populations locales avec la faune sauvage en même temps que cette dernière disparaît du fait de la réduction de son habitat naturel. Telles sont les conditions déclencheuses de la « crise sanitaire » actuelle. On peut soigner la maladie — et c’est tant mieux ! — avec des médicaments ou des vaccins, mais il faudra plus que ça pour soigner la Terre et l’humanité : une vraie prise de conscience, une vraie volonté d’agir à la racine du mal, un vrai et profond changement.

Réformisme, socialisme, léninisme, communisme, anarchisme… pour finir, Andreas Malm nous invite à revisiter les propositions de l’histoire contemporaine, sans parti pris, afin d’élaborer la stratégie d’un changement politique qui pourrait réparer les déséquilibres dans lesquels notre monde s’enfonce, puisque le régime de l’actuel capitalisme globalisé ne semble apte qu’à les aggraver. Cette recherche d’autres perspectives est indispensable, car la force du capitalisme est de faire croire qu’il est le seul ordre possible, et urgente, si l’on veut éviter la catastrophe. Finalement, le titre français de ce livre éclairant est peut-être bien vu, pris comme une question : qui est le plus nuisible : la chauve-souris, ou le capital ?

Jean Chavot

M, l’enfant du siècle
Antonio Scurati

M. L’enfant du siècle,
A.Scurati,
Paris, Les Arènes, 2020, 861p., 24,90 Euros.

Benito Mussolini naquit le 29 juillet 1883 en Romagne, dans une région à tradition militante « rouge ». Un père forgeron anarchiste, une mère institutrice très pratiquante, une enfance misérable mais une éducation chrétienne chez les Salésiens firent de ce jeune homme un militant socialiste. Directeur d’un hebdomadaire de gauche, La Lotta di classe, il souhaitait l’émergence d’un homme nouveau au service de la Nation et de l’État. Devenu directeur du quotidien du parti socialiste Avanti ! à Milan, il bascula dans le nationalisme en créant un nouveau journal, Il Popolo d’Italia, grâce au soutien financier d’une de ses multiples maîtresses. En novembre 1921, il fonda le Parti National fasciste, premier parti d’Europe occidentale ouvertement non-démocratique avant d’accéder au pouvoir dans des conditions grandguignolesques le 29 octobre 1922. Qui était-il ?  Répondre à cette question constitue l’ambition du singulier ouvrage d’Antonio Scurati, avide d’appréhender le personnage complexe de Mussolini. Ce livre, pertinemment intitulé M, l’enfant du siècle, fut primé en Italie. La forme choisie par l’auteur peut être déconcertante. Ce n’est pas tout à fait un roman, ce n’est pas non plus vraiment un ouvrage historique ; on pourrait considérer qu’il s’agit d’une chronique. L’« intrigue » court des années de naissance du fascisme à la mise en place effective de la dictature après l’assassinat du député Giacomo Matteotti en juin 1924.

Nombre de protagonistes s’expriment par la plume de Scurati : Mussolini, mais aussi le poète nationaliste Gabriele d’Annunzio, Marinetti, fondateur du futurisme, Margherita Sarfatti, maîtresse, égérie et généreuse donatrice. S’expriment aussi les adversaires du futur Duce ; le tout ponctué d’archives, de discours, de citations, d’articles de presse. Il est plus aisé de naviguer dans ce volumineux ouvrage (de 842 pages[1]) lorsque l’on a des connaissances historiques ou lorsque Google est à proximité. L’ambiance particulière des bonimenteurs de cette époque, propice à toutes les ambitions, même celles des plus médiocres, est perceptible. L’incroyable expédition de Fiume, la violence des squadristes, les gesticulations du dictateur romagnol ne sont que le prélude d’un siècle gourmand en bateleurs de foire. Il est vrai que le dictateur, par ses mimiques, par son verbe, par ses tenues, confine au personnage de la Commedia dell’arte dépourvu de masque. Organisé en saynètes d’une dizaine de pages sous un chapeau comportant le nom d’un acteur, une date et un lieu, il faut être concentré pour ne pas perdre le fil du roman-journal d’autant que, tout d’un coup[2], la configuration initiale s’efface au profit de titres offerts aux chapitres, alors que la narration alterne avec les postures introspectives.

Mussolini fut parfois perçu comme un aimable dictateur comparé à Hitler, peut-être par les mécomptes militaires du César de carnaval[3] ; mais ne nous y trompons pas ; il sut exploiter efficacement les angoisses, les peurs et les frustrations de tout un peuple.

Ne sourions pas au souvenir des pantomimes ou des outrances de l’homme de Predappio car les solutions et promesses simplistes nourrissent toujours les attentes de ceux qui ont besoin de certitudes.

Un livre intéressant, mais il est parfois difficile d’empêcher l’esprit de s’évader vers des horizons moins complexes.

Érik Lambert.


[1] Hors annexes ! C’est le premier volume d’une trilogie.
[2] Page 779.
[3] L’armée italienne fut souvent mise en échec durant toute la guerre et ce, dès juin 1940 lors de la bataille des Alpes. César de carnaval, qualificatif attribué par Joseph Paul-Boncour, Entre-deux-guerres. Souvenirs de la IIIe République, t. II, Les lendemains de la Victoire, Paris, Plon, 1945, p. 338.


Un Livre

Gloire et misère de l’image après Jésus-Christ
Olivier Rey

Gloire et misère de l’image après Jésus-Christ.
Olivier Rey.
Éditions Conférence. Collection Choses humaines. 306 pages. 25 €

Olivier Rey propose une passionnante étude de la représentation religieuse, de Jésus à nos jours, dans un livre de grande qualité, abondamment illustré, d’un prix extraordinairement modique (25 €) pour un travail aussi soigné. La réflexion de l’auteur nous fait visiter ou revisiter l’Histoire de l’art, et nous éveille également à une réflexion profonde et plus que jamais opportune sur ses rôles, ses dérives, son avenir.

Dès sa naissance, le christianisme est confronté à l’interdit judaïque sur les représentations de Dieu dont la communication est conçue comme verbale, à l’exclusion de toute autre. Mais devenu témoin de l’incarnation en Jésus, l’homme peut dès lors se voir à l’image de Dieu, en tant que copie. « Voici donc l’immense « défi » auquel le christianisme confronte l’image : par la figuration, introduire à la transfiguration de l’ici-bas en ici-haut. » La contemplation de l’image de Jésus porte à se rapprocher du Père par la voie de la ressemblance commune et à le contempler dans le visage du frère humain, du prochain. L’image comporte le danger du fétichisme, c’est-à-dire d’adorer l’œuvre elle-même au lieu de ce qu’elle invite à contempler. C’est oublier que la fonction de l’art religieux n’est pas d’évoquer le sensible, mais l’intelligible. Ainsi, l’image artistique de Jésus représente non pas son humanité sensible, mais ce qui est intelligible, divin, dans son humanité. Ce défi fut relevé différemment en Orient avec l’icône et en Occident avec la relique ; plus d’ici-haut, en somme, en Orient, et plus d’ici-bas en occident, mais aussi plus de liberté. Chacune des traditions assume à sa manière un rôle de dévotion conjugué à une fonction ornementale. En Occident, la peinture assume également une fonction de pédagogie populaire en remplacement de la lecture inabordable des textes, et celle de favoriser la méditation privée des lettrés, à travers les enluminures par exemple.

L’image religieuse fait entrer l’invisible dans le visible, à l’imitation de l’incarnation, selon l’assertion de Denys l’aéropagite : « Dieu n’est rien de ce qui n’est pas, rien de ce qui est ». Elle associe donc longtemps figuratif et non-figuratif de manière à inviter à regarder au-delà de la représentation explicite, matérielle, car « (…) en même temps que chaque créature fait signe vers le Créateur, elle manifeste aussi la distance qui l’en sépare ». Mais peu à peu, avec la Renaissance, un certain naturalisme — une attention grandissante portée aux éléments naturels et à leur interprétation — fait reculer le symbolisme, induisant une perte de la dimension religieuse au profit de la dimension esthétique, et la peinture qui nourrissait la méditation vise dès lors à provoquer la sensation. C’est l’époque de la Réforme ou l’iconoclasme protestant, paradoxalement, contribue à sa manière à l’avènement de l’ère artistique en générant le collectionnisme des œuvres qu’il a révoquées. L’Église réagit en accroissant encore le caractère artistique des représentations, s’éloignant ainsi radicalement et définitivement de l’icône. Et les représentations de Dieu, humanisées ou au contraire éthérées, disparaissent à mesure que le monde se désenchante et que la relation entre art et dévotion se dissout pour ne plus devenir qu’une abstraction tout humaine.

Dans son achèvement contemporain, l’évolution aboutit à ce constat dont chacun fera la part de la perte ou du progrès : « Le sacré n’est plus dans les figures à peindre mais dans la figure de l’artiste ».

Un livre

Et si le vivant était anarchique
Jean-Jacques Kupiec

Et si le vivant était anarchique.
Jean-Jacques Kupiec.
Ed : Les liens qui libèrent. 244 pages. 20 €

La biologie a connu des avancées spectaculaires au cours des deux derniers siècles. Elle donne aujourd’hui lieu à des applications technologiques, d’ordre médical en particulier, qui exigent une très grande attention philosophique et éthique car elles touchent, avec la génétique et la biologie moléculaire, au cœur même du vivant. Le livre de Jean-Jacques Kupiec, chercheur émérite, est une étude épistémologique extrêmement bienvenue pour soutenir cette réflexion collective urgente, bien que son titre et son sous-titre à sensation (politique éditoriale ?) ne lui rendent pas bien justice.

L’auteur éclaire l’histoire de la génétique depuis la vision essentialiste d’Aristote (la forme préside à l’existence) ou de Descartes (le corps-machine) en passant par les précurseurs naturalistes de Darwin (Linné, Buffon, Lamarck) jusqu’à sa naissance et son développement initial (Mendel, de Vries, Morgan). Mais le terme même de génétique pose question dès l’origine, car comme Kupiec le rappelle, le gène ne représente qu’une unité de travail hypothétique dont on n’a toujours pas la définition précise ni même la description matérielle, comme pour la notion de « caractère » qui lui est associée. Il s’appuie entre autres sur l’étude du développement embryonnaire pour renouer avec l’observation de la « tendance inhérente à varier des êtres vivants » mise en évidence par Darwin dont ses successeurs ont amputé l’œuvre pour n’en retenir que la sélection naturelle, orientant ainsi la biologie sur la voie d’un déterminisme réducteur autant qu’erroné où n’interviendrait que l’environnement, « défaut originel de la génétique : la projection d’un ordre sur le vivant ». Pourtant, la variabilité stochastique (aléatoire) est présente à toutes les échelles : variabilité du développement embryonnaire, de la différentiation cellulaire, de l’expression des gènes et de leur constitution, jusqu’à la variabilité moléculaire avec la « non-spécificité des protéines (qui) sape la théorie de l’information génétique » et restitue dans son intégralité la théorie de l’évolution en détruisant la vision fixiste des espèces, d’inspiration aristotélicienne à la vie dure, alors qu’elles ne sont que des projections arbitraires, qu’on les attribue à un plan de la nature ou à Dieu. La variabilité est première à la classification qui n’en est que la généalogie. Elle dément également le finalisme selon lequel l’évolution aurait pour but l’être humain qui serait son achèvement. La variabilité est au contraire la constante et le principe même de l’évolution autant ontogénétique que phylogénétique : « Un être vivant n’est pas un « organisme » qui réalise un ordre (plan) préétabli mais une communauté qui se construit par les relations des cellules qui la composent ». Ainsi, « (…) l’espèce et l’individu ne sont pas des entités premières, mais des entités secondaires abstraites du flux du vivant ».

Pour l’auteur, le rôle éminent de la variabilité remettrait en question la conception chrétienne de la création selon lui à l’origine des conceptions déterministes qui faussent l’observation scientifique du vivant. Mais ce n’est à mon avis qu’un préjugé dû à une réduction plus qu’erronée de la théologie à un créationnisme auquel elle s’oppose profondément. Au contraire, la variabilité stochastique corrobore pour moi magnifiquement la vision — franciscaine mais pas seulement — d’une création constante, en perpétuel renouvellement, dans un « ordre » divin qui se réinvente lui-même avec une liberté qui est la forme d’un amour dont toute hiérarchie entre les êtres est absente. La pensée franciscaine pourrait donc accueillir avec une curiosité bienveillante la conclusion de ce livre passionnant : « Le darwinisme et l‘anarchisme s’opposent à l’idée d’un ordre préétabli qui s’imposerait à la nature et aux sociétés humaines. Tous deux mettent en avant la vision d’une autoconstruction à partir de relations directes entre les êtres vivants ou les humains, dans laquelle la dépendance mutuelle et la coopération sont des éléments clés. »

Jean Chavot

Un livre, un film

Anarchie et christianisme
Jacques Ellul

Anarchie et christianisme. Ed. La Table ronde.
158 pages. 8,70 €

Anarchie et christianisme : voilà un titre qui sonne comme une provocation. On imagine mal en effet réunir deux termes aussi éloignés, voire opposés. En apparence du moins : ils ont pourtant en commun la force des préjugés qui entourent chacun, et à travers lesquels chacun voit l’autre.

Pour l’anarchiste, le chrétien est un suppôt de l’ordre établi dealer d’opium (« du peuple » — même si la formule est de Marx qui n’était pas anarchiste) et pour le chrétien, l’anarchiste est un suppôt de Satan poseur de bombes. Même si, incontestablement, certains anarchistes comme certains chrétiens ont incarné ces caricatures, elles sont loin de les représenter tous dans leurs réalités comme dans leurs intentions. C’est l’objet du livre : passer outre les préjugés afin qu’anarchistes et chrétiens se découvrent, dans leurs vérités et leur diversité, des convergences surprenantes pour les deux. Car l’auteur, Jacques Ellul, philosophe, politologue et théologien converti au protestantisme à dix-huit ans, en avertit dès les premières lignes : « (…) les certitudes à ce sujet sont établies depuis longtemps des deux côtés, et jamais soumises à la moindre interrogation ». Il puise pourtant dans l’Ancien, le Nouveau Testament et les enseignements pratiques de Jésus (qui, jusque devant Ponce Pilate, traite le pouvoir par le mépris) matière à démontrer le refus chrétien de toute domination hors celle de Dieu. Conjointement, il voit dans l’aspiration anarchiste le refus de toute violence et de toute oppression nées de la domination de l’homme par l’homme. Car seul Dieu est tout-puissant, et sa puissance est le contraire de la domination qu’il n’a exprimée qu’en trois occasions : Babel, le déluge, Sodome et Gomorrhe. Car « (…) le vrai visage du Dieu biblique c’est l’Amour ! Et je ne crois pas que les anarchistes seraient d’accord avec une formule qui serait « Ni amour, ni Maître ! ».

Alors qu’ill devient urgent aux yeux de la plupart d’entre nous de réinventer nos institutions politiques usées, dépassées par les réalités nouvelles de nos sociétés et incapables de relever les défis de l’avenir, peut-être est-il temps de revoir nos préjugés afin de tenter des rapprochements autrefois inconcevables et, pourquoi pas, à travers ce petit livre plaisamment écrit, de s’intéresser à la longue tradition, aussi riche que méconnue, d’anarchistes chrétiens et de chrétiens anarchistes.

Jean Chavot


Hold-up
Pierre Barnérias et Christophe Cossé

Film-documentaire Hold-up
Pierre Barnérias et Christophe Cossé

Produit et réalisé grâce à un financement participatif par un journaliste et un producteur expérimentés, le film-documentaire Hold-up a défrayé la chronique après que trois millions de personnes l’ont vu, en version officielle ou piratée, dès le jour de sa sortie (11 novembre). Un record absolu ! C’est dire, quoi qu’on en pense, combien il répondait à une attente dans une période où il est difficile d’y voir clair, et où la confiance de la population dans ses institutions politiques, scientifiques, sanitaires et journalistiques est pour le moins émoussée. Mais répond-il vraiment à cette attente ?

Son objectif premier et proclamé — alerter l’opinion sur les manipulations, les tenants et aboutissants qui marquent la « crise sanitaire » — s’est rapidement retourné contre lui puisque ses auteurs se sont vus taxés eux-mêmes de « manipulateurs complotistes », et cela aussi bien par ceux qui approuvent sans réserves la gestion gouvernementale de l’épidémie que par ceux qui à l’opposé la remettent sévèrement en cause. Le film qui dure environ trois heures est constitué de deux grandes parties. La première expose — à charge contre l’État — les controverses sur les données de l’épidémie et leurs interprétations officielles. La seconde tire argument de la première pour dévoiler et dénoncer un projet (pour ne pas dire un complot) international — le « Reset » — qui mettrait l’épidémie à profit pour opérer une refonte complète des institutions sociales, politiques et économiques de la planète au seul profit d’une mince oligarchie représentée par un gouvernement mondial. C’est dans cette deuxième partie et dans son articulation avec la première, qui semble la justifier, que le film pèche principalement. Il n’en reste pas moins que la première partie pose des questions légitimes et fournit des données solides pour étayer la critique de l’approche gouvernementale de l’épidémie en France, marquée dès l’origine par des approximations, des incohérences et même des mensonges éhontés, de la question des masques à la falsification ou à la manipulation de conclusions « scientifiques » hâtives motivées par des conflits d’intérêt patents, le tout se combinant avec une posture autocratique inquiétante au sommet de l’État, qui disqualifie les institutions démocratiques et locales au profit d’un « conseil de défense » opaque, dont on peut se demander qui il défend exactement, et contre quoi. Mais au lieu de traiter sereinement et honnêtement cette problématique ô combien sensible, le film tombe dans les pires pièges de l’actualité à sensation, en utilisant tous les effets classiques du genre : musique de catastrophe, enchaînements spectaculaires, effets de clair-obscur, démagogie de l’émotion, témoignages suspects mêlés à des témoignages authentiques, experts autoproclamés validés par le côtoiement de personnalités respectables dans un montage si peu honnête que certaines se sont récusées après avoir visionné le film.

On ne peut pourtant pas se contenter de ranger dans la catégorie « complotiste » un documentaire qui connaît un tel retentissement, comme l’ont fait la plupart des grands médias (eux-mêmes propriété d’une dizaine de milliardaires). Parce que tout n’est pas inexact dans la première partie, loin s’en faut, mais surtout parce que la vraie question est : pourquoi les Français se précipitent-ils par millions pour le voir ? La réponse ne peut pas être simple, bien sûr. Mais il semble qu’une des raisons en soit une perte grandissante de confiance, un fossé qui s’élargit entre, d’une part, la population dont trop de catégories sont dans une grande souffrance économique et morale, qui peinent à comprendre des décisions qui leur apparaissent confuses et irrationnelles, et d’autre part un monde politique et médiatique perçu comme enfermé dans ses certitudes et coupé du réel. Comment ne pas comprendre le désarroi de la population devant l’approfondissement de ce fossé ? Rien d’étonnant à ce qu’elle aille chercher ailleurs que dans les canaux officiels la description acceptable du réel indispensable au dialogue. Qu’elle s’en voie privée comporte le risque de compromettre à terme la pérennité des institutions et la stabilité de la société. Vu comme une tentative de sauter ce fossé, le « complotisme » peut aussi exprimer le désir fécond de quelque chose…

Jean Chavot