Archives de catégorie : Culture

De Profundis Salvatore Satta

De Profundis. Salvatore Satta. Éditions Conférence. 369 pages. 30 €.
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« Giurascrittore » (juristécrivain), la profondeur et la hauteur de l’apport de Salvatore Satta à la philosophie du droit comme à la littérature du XXième siècle (et du nôtre) sont telles qu’il fallait bien un néologisme pour tenter de présenter cet auteur italien capital, à peu de chose près méconnu en France. Son œuvre plus proprement littéraire se compose d’un roman de jeunesse, La veranda, d’un roman qu’on pourrait dire d’adieu, Il Giorno del giudizio, dont la publication posthume connut un grand retentissement national et international, et de ce livre écrit au milieu de sa vie, entre juin 44 et avril 45, qui est une méditation sur la guerre et les vingt années de fascisme auxquelles la destitution et l’arrestation de Mussolini mirent fin (si l’on néglige la République de Salò) le 25 juillet 1943.

De Profundis, loin de la chronique, est une réflexion métahistorique en vingt-quatre chapitres dont le titre emprunté au psaume 130 dit assez l’inspiration spirituelle, échappant ainsi à tout débat partisan, bien que Satta fût fondamentalement opposé au fascisme. L’axe de cette réflexion est la « formidable revalorisation du péché originel » que constitue le mouvement qu’il voit, au moment où il écrit, culminer dans la destruction de sa patrie. Au-delà de Mussolini, des « hiérarques » complaisants qui l’abritaient et s’abritaient derrière lui, et des combinaisons macropolitiques au nom desquelles le peuple italien est sacrifié, l’artisan de l’atrocité, actif ou passif, est celui qu’il appelle « l’homme traditionnel que chacun porte en lui, et dont seule la destruction permettra d’établir le règne de Dieu sur terre ». L’homme traditionnel, ou « homme-ver », se caractérise par son souci « (…) de se lover dans son cocon, c’est-à-dire de créer autour de lui une sphère juridique, citadelle de son individualité et de son égoïsme ». La conception que Satta a du droit, fil dont est tissé le cocon de l’homme traditionnel, bouscule la représentation qu’on s’en fait, ou dénonce le manque de réflexion à son propos : « L’esprit de la loi résidait dans l’échange des libertés primordiales, mais très inconfortables, de tuer et de voler, avec la liberté de s’emparer, sous certaines conditions, des biens du monde ». Comme est illuminante sa conception de la liberté, synonyme de paix de l’esprit de qui se fie plus à l’observance des devoirs de la vertu qu’au droit, « (…) liberté qui ne se réduit pas à des termes politiques, ni à des termes juridiques, parce qu’elle n’a besoin d’aucune norme pour être protégée : mais chacun la conquiert et la garde dans son cœur, et nul ne peut y attenter ; de la liberté chrétienne, en un mot, faite de renoncement et de sacrifice de soi ». Et comme est dérangeante sa conception de la providence, dont les desseins « sont exécutés par le diable », afin de nous conduire au jugement qui intervient presque par incidence, « (…) devant le tribunal de Dieu, comme devant celui de l’histoire, (qui) se prononce hors du temps, et ne tient pas compte des frissons ni des impatiences d’un individu ni d’un peuple ».

La lecture de cet ouvrage est de celles dont on ne sort pas indemne. Elle est bouleversante non seulement par les idées qu’on y découvre avec étonnement et enthousiasme, mais aussi par la poésie intensément vécue et transmise qu’on reçoit de pages empruntes d’une vérité à nu et à vif, comme seules un homme animé par la liberté en question est capable de produire. Il est traduit avec une belle attention par Christophe Carraud, et complété par lui de notes abondantes et précieuses, ainsi que d’une postface précisant la préface de Remo Bodei, non moins éclairante sur la pensée puissante et originale d’un esprit incomparable.

Jean Chavot

Une Expo

« Que ton règne vienne »
François-Xavier de Boissoudy à la galerie Guillaume

Que ton règne vienne
François-Xavier de Boissoudy
Galerie Guillaume

François-Xavier de Boissoudy n’est pas un peintre catholique, il est, selon ses propres termes, « juste un catholique qui peint ». On comprend la nuance en découvrant sa peinture qui n’est pas un art de convention, mais au contraire l’expression d’un émerveillement authentique, vécu, dit-il, en 2004 « lorsqu’un jour j’ai été touché par Sa présence ». Cette révélation a fait de sa peinture un art religieux au sens retrouvé, ou tout simplement trouvé, dans une inspiration qui est avant tout une aspiration. Car, dit-il encore, « C’est l’essence même de l’art d’être une prière et un dialogue avec le Créateur ».

Ce dialogue rayonne de ses tableaux. Lavis ou peinture à l’huile, peu importe la technique pourtant parfaitement maîtrisée, car elle s’efface devant la force de l’expression, de même que le peintre s’efface devant son sujet pour mieux s’en faire l’instrument. C’est en cela qu’on peut parler d’art religieux retrouvé, car cette humilité vraie est le fait d’artistes devenus rares, religieux ou non : ceux qui se mettent au service de la puissance qu’ils représentent, à contre-courant d’une époque où l’on plébiscite les autres qui, esclaves d’autres nécessités, tentent de se revêtir eux-mêmes des beautés qu’ils convoquent. La peinture de Boissoudy est libre de ces pauvres ambitions-là ; elle est franche, directe, dépouillée, « simple » pourrait-on dire, comme le geste d’un homme au savoir-faire habité, c’est-à-dire exempte de toute sophistication narcissique ou spectaculaire. Ainsi, le thème commun à tous ses tableaux est-il la lumière. Toujours centrale, elle révèle le monde et les personnages qui le peuplent, peints dans des teintes sobres, unifiées et résolument terriennes, comme pour dévoiler que tout est incarnation de la Présence. Boissoudy, en témoignant si simplement, vitalement, de sa prière et de son dialogue avec le Créateur, nous induit, au-delà de son œuvre, à les vivre par nous-mêmes dans la réalité qui nous entoure, à « voir » cette réalité comme sa Création. Et cette prière particulière de l’artiste devient notre prière à tous, par l’effet de sa poésie intense et véridique. L’art y retrouve sa dimension de grâce : création à l’image de la Création comme Dieu nous a faits à son image. Cette universalité fraternelle est encore soulignée par les titres des œuvres, tous des verbes à l’infinitif — Naître, Revenir, Reconnaître, Croire, Guérir, Chercher, Rencontrer, Louer… — qui nous incitent à la pratique, au dialogue et à la conjugaison, pour que s’élève la prière des prières : « Que ton règne vienne » sur la terre où nous vivons comme au ciel auquel nous aspirons.

Les visites d’expositions restant interdites, il est impératif de prendre rendez-vous avec la galerie Guillaume (voir les informations ci-dessous) pour admirer les œuvres en tant qu’acheteur potentiel, dans le cadre du « Click and collect » de rigueur. Le galeriste accueillant, sympathique et passionné ne vous en voudra pas si vous ne repartez qu’avec le beau catalogue (25 €), ou celui qui contient une gravure de l’artiste (75 €) ou même les mains vides (mais à coup sûr les yeux brillants).

Jean Chavot

Jusqu’au 29 mai. Galerie Guillaume, 32 rue de Penthièvre, 75008 Paris. Ouvert du mardi au samedi de 14h à 19h. https://www.galerieguillaume.com
Pour voir l’exposition, prendre impérativement rendez-vous
au 06 71 00 89 72 ou par e-mail : galerie.guillaume@wanadoo.fr
Le lien du catalogue ici : https://www.galerieguillaume.com/pdf/expo/Franc__ois-Xavier%20de%20boissoudy%202021%20copie_1.pdf
Et ici : https://www.revue-conference.com/index.php?option=com_content&view=article&id=1946:que-ton-regne-vienne-oeuvres-de-francois-xavier-de-boissoudy&catid=156:collection-en-regard&Itemid=56

Un Livre

Ton prochain
Luigi Santucci

Ton Prochain. Luigi Santucci. Éditions conférence.
176 pages. 19 €.
En librairie ou sur le site de l’éditeur : C’est ici
Livraison gratuite.

En quatorze brefs chapitres de son petit (mais grand) livre de 152 pages, Luigi Santucci explore l’essentiel des domaines de relation où s’exprime la magnifique intention de l’amour du prochain. Elle se heurte trop souvent, dans son application active et concrète, à l’échec, imputé le plus fréquemment à l’autre, au prochain, justement. Mais que la rencontre soit fortuite, désirée, obligée par les circonstances ou les liens du sang, l’amour du prochain fait naître le bonheur de toute relation, à condition de ne pas s’en tenir à l’intention, d’accepter et d’assumer la rencontre sans réserves.

Attirant ou repoussant, ou les deux à la fois dans les paradoxes de l’âme humaine, le prochain n’est pas celui qui est proche, au sens de voisin, mais celui qui est autre, une part autre de notre humanité commune. C’est cette humanité toujours complexe que le prochain manifeste devant nous, dans laquelle Luigi Santucci nous invite à voir la nudité de l’enfant qu’il fut ou du vieillard qu’il sera, tout comme nous l’avons été, le sommes et le serons. Sa méditation est guidée par sa foi d’où il observe les occasions d’une générosité non pas recherchée, mais vécue authentiquement, autrement dit spontanément, sans calcul, tout entière dédiée à l’autre tel qu’il se présente, quel qu’il soit, au-delà de toute reconnaissance attendue. À l’instar du Samaritain, pourtant méprisé, qui ouvre un crédit illimité à l’auberge pour celui qu’il a sauvé et soigné, afin que son secours se prolonge au-delà de sa présence.

Ces quatorze chapitres délicieux de lucidité, de sincérité, de tendresse et d’humour, sont autant d’« exhortations chrétiennes », selon les termes de l’auteur qui les entoure de guillemets souriants. Parce qu’il il ne s’agit nullement de leçons de morale, même s’il fait indubitablement œuvre de moraliste (un mot qui fâche de nos jours) : il ne s’agit pas ici d’édicter des préceptes de bonne conduite, mais de prendre conscience que la sainteté, « (…) si elle signifie essentielle-ment amour et identification à Dieu, prend forme concrète, tangible, (…) dans un souci constant et actif du prochain ». L’auteur nous y invite par l’exemple. Pas le sien, bien sûr, car il s’avoue sou-vent dépassé, comme nous tous, par sa faiblesse et sa mesquinerie propres. Il nous entraîne en douceur dans sa méditation aimante, illustrée par une culture profonde, au détour d’anecdotes amusantes, émouvantes, qui comportent leur édification sans besoin de longues analyses.

Le livre se referme sur deux autres textes brefs. Le premier, Fragments d’un autoportrait, est une transcription d’un message que Luigi Santucci enregistra pour ses enfants peu avant de mourir, ode passionnément sereine à la vie et à l’amour qui sont finalement proches d’être la même chose. Et une Postface de Christophe Carraud, traducteur et éditeur du texte. Il nous fait mieux connaître l’auteur, nous documente et nous éclaire sur la signification du terme « prochain ». Il nous alerte aussi sur le peu de place que notre société française, du fait d’un certain chauvinisme culturel et d’un mépris pour la pensée chrétienne, accorde aux grands auteurs italiens contemporains comme Luigi Santucci. Ainsi, Ton Prochain est son premier livre traduit en français. Vivement… le prochain !

Jean CHAVOT

Deux livres

La chauve-souris et le capital
Stratégie pour l’urgence chronique
Andreas Malm

La chauve-souris et le capital. Stratégie pour l’urgence chronique.
Andreas Malm
Éditions La Fabrique.
200 pages. 15 €

Corona, Climate, Chronic emergency, le titre original rend davantage justice au livre qu’Andreas Malm, géographe rigoureux, a écrit dès avril 2020. Il y fait preuve d’une lucidité et d’une précision remarquables en ces temps de grande confusion où l’inquiétude pourrait faire passer l’épidémie pour un événement en soi, fortuit, dont découleraient des conséquences incalculables. Or, cette épidémie est elle-même la conséquence d’un contexte de très grand déséquilibres entre la nature et l’activité industrielle et commerciale, mais aussi entre la zone riche tempérée et la ceinture tropicale. D’énormes populations déjà déshéritées y subissent les premiers effets désastreux de la dégradation globale de l’environnement qu’ils ne participent pourtant que très marginalement à créer. L’auteur souligne l’écart entre la promptitude et la force de la réaction des pays riches face à l’épidémie, et leur attentisme, leur passivité face aux défis de l’urgence chronique — comme s‘ils croyaient pouvoir y échapper après l’avoir provoquée. Leur seul souci, le virus une fois maîtrisé, serait-il que le monde reparte comme avant, autrement dit pour le capitalisme mondial : que les affaires reprennent, selon le cynisme destructeur du Business-as-usual qui semble devenu sa seule loi ?

Aucune épidémie n’est jamais tombée d’un ciel vengeur. Elles naissent et s’épanouissent toutes dans des situations favorables où l’on retrouve les mêmes facteurs depuis qu’elles existent : surpeuplement, tension entre ressources et subsistance, promiscuité avec la faune sauvage et domestique, propagation par les voies commerciales. Ces conditions sont créées et réunies par l’homme, ou plutôt aujourd’hui par une petite frange de l’humanité qui en tire un profit colossal au prix de l’appauvrissement général, de l’épuisement des ressources naturelles, de la destruction quasi méthodique de la nature. Andreas Malm nomme « capitalisme fossile « cet ordre — plutôt ce désordre — qui marche au charbon et au pétrole pour ponctionner massivement les ressources naturelles et humaines de la ceinture tropicale, multipliant les transports, les déforestations à grande échelle, les élevages industriels qui sont des incubateurs à virus, les trafics en tout genre, et provoquant l’entassement dans des mégapoles, la promiscuité des populations locales avec la faune sauvage en même temps que cette dernière disparaît du fait de la réduction de son habitat naturel. Telles sont les conditions déclencheuses de la « crise sanitaire » actuelle. On peut soigner la maladie — et c’est tant mieux ! — avec des médicaments ou des vaccins, mais il faudra plus que ça pour soigner la Terre et l’humanité : une vraie prise de conscience, une vraie volonté d’agir à la racine du mal, un vrai et profond changement.

Réformisme, socialisme, léninisme, communisme, anarchisme… pour finir, Andreas Malm nous invite à revisiter les propositions de l’histoire contemporaine, sans parti pris, afin d’élaborer la stratégie d’un changement politique qui pourrait réparer les déséquilibres dans lesquels notre monde s’enfonce, puisque le régime de l’actuel capitalisme globalisé ne semble apte qu’à les aggraver. Cette recherche d’autres perspectives est indispensable, car la force du capitalisme est de faire croire qu’il est le seul ordre possible, et urgente, si l’on veut éviter la catastrophe. Finalement, le titre français de ce livre éclairant est peut-être bien vu, pris comme une question : qui est le plus nuisible : la chauve-souris, ou le capital ?

Jean Chavot

M, l’enfant du siècle
Antonio Scurati

M. L’enfant du siècle,
A.Scurati,
Paris, Les Arènes, 2020, 861p., 24,90 Euros.

Benito Mussolini naquit le 29 juillet 1883 en Romagne, dans une région à tradition militante « rouge ». Un père forgeron anarchiste, une mère institutrice très pratiquante, une enfance misérable mais une éducation chrétienne chez les Salésiens firent de ce jeune homme un militant socialiste. Directeur d’un hebdomadaire de gauche, La Lotta di classe, il souhaitait l’émergence d’un homme nouveau au service de la Nation et de l’État. Devenu directeur du quotidien du parti socialiste Avanti ! à Milan, il bascula dans le nationalisme en créant un nouveau journal, Il Popolo d’Italia, grâce au soutien financier d’une de ses multiples maîtresses. En novembre 1921, il fonda le Parti National fasciste, premier parti d’Europe occidentale ouvertement non-démocratique avant d’accéder au pouvoir dans des conditions grandguignolesques le 29 octobre 1922. Qui était-il ?  Répondre à cette question constitue l’ambition du singulier ouvrage d’Antonio Scurati, avide d’appréhender le personnage complexe de Mussolini. Ce livre, pertinemment intitulé M, l’enfant du siècle, fut primé en Italie. La forme choisie par l’auteur peut être déconcertante. Ce n’est pas tout à fait un roman, ce n’est pas non plus vraiment un ouvrage historique ; on pourrait considérer qu’il s’agit d’une chronique. L’« intrigue » court des années de naissance du fascisme à la mise en place effective de la dictature après l’assassinat du député Giacomo Matteotti en juin 1924.

Nombre de protagonistes s’expriment par la plume de Scurati : Mussolini, mais aussi le poète nationaliste Gabriele d’Annunzio, Marinetti, fondateur du futurisme, Margherita Sarfatti, maîtresse, égérie et généreuse donatrice. S’expriment aussi les adversaires du futur Duce ; le tout ponctué d’archives, de discours, de citations, d’articles de presse. Il est plus aisé de naviguer dans ce volumineux ouvrage (de 842 pages[1]) lorsque l’on a des connaissances historiques ou lorsque Google est à proximité. L’ambiance particulière des bonimenteurs de cette époque, propice à toutes les ambitions, même celles des plus médiocres, est perceptible. L’incroyable expédition de Fiume, la violence des squadristes, les gesticulations du dictateur romagnol ne sont que le prélude d’un siècle gourmand en bateleurs de foire. Il est vrai que le dictateur, par ses mimiques, par son verbe, par ses tenues, confine au personnage de la Commedia dell’arte dépourvu de masque. Organisé en saynètes d’une dizaine de pages sous un chapeau comportant le nom d’un acteur, une date et un lieu, il faut être concentré pour ne pas perdre le fil du roman-journal d’autant que, tout d’un coup[2], la configuration initiale s’efface au profit de titres offerts aux chapitres, alors que la narration alterne avec les postures introspectives.

Mussolini fut parfois perçu comme un aimable dictateur comparé à Hitler, peut-être par les mécomptes militaires du César de carnaval[3] ; mais ne nous y trompons pas ; il sut exploiter efficacement les angoisses, les peurs et les frustrations de tout un peuple.

Ne sourions pas au souvenir des pantomimes ou des outrances de l’homme de Predappio car les solutions et promesses simplistes nourrissent toujours les attentes de ceux qui ont besoin de certitudes.

Un livre intéressant, mais il est parfois difficile d’empêcher l’esprit de s’évader vers des horizons moins complexes.

Érik Lambert.


[1] Hors annexes ! C’est le premier volume d’une trilogie.
[2] Page 779.
[3] L’armée italienne fut souvent mise en échec durant toute la guerre et ce, dès juin 1940 lors de la bataille des Alpes. César de carnaval, qualificatif attribué par Joseph Paul-Boncour, Entre-deux-guerres. Souvenirs de la IIIe République, t. II, Les lendemains de la Victoire, Paris, Plon, 1945, p. 338.


Un Livre

Gloire et misère de l’image après Jésus-Christ
Olivier Rey

Gloire et misère de l’image après Jésus-Christ.
Olivier Rey.
Éditions Conférence. Collection Choses humaines. 306 pages. 25 €

Olivier Rey propose une passionnante étude de la représentation religieuse, de Jésus à nos jours, dans un livre de grande qualité, abondamment illustré, d’un prix extraordinairement modique (25 €) pour un travail aussi soigné. La réflexion de l’auteur nous fait visiter ou revisiter l’Histoire de l’art, et nous éveille également à une réflexion profonde et plus que jamais opportune sur ses rôles, ses dérives, son avenir.

Dès sa naissance, le christianisme est confronté à l’interdit judaïque sur les représentations de Dieu dont la communication est conçue comme verbale, à l’exclusion de toute autre. Mais devenu témoin de l’incarnation en Jésus, l’homme peut dès lors se voir à l’image de Dieu, en tant que copie. « Voici donc l’immense « défi » auquel le christianisme confronte l’image : par la figuration, introduire à la transfiguration de l’ici-bas en ici-haut. » La contemplation de l’image de Jésus porte à se rapprocher du Père par la voie de la ressemblance commune et à le contempler dans le visage du frère humain, du prochain. L’image comporte le danger du fétichisme, c’est-à-dire d’adorer l’œuvre elle-même au lieu de ce qu’elle invite à contempler. C’est oublier que la fonction de l’art religieux n’est pas d’évoquer le sensible, mais l’intelligible. Ainsi, l’image artistique de Jésus représente non pas son humanité sensible, mais ce qui est intelligible, divin, dans son humanité. Ce défi fut relevé différemment en Orient avec l’icône et en Occident avec la relique ; plus d’ici-haut, en somme, en Orient, et plus d’ici-bas en occident, mais aussi plus de liberté. Chacune des traditions assume à sa manière un rôle de dévotion conjugué à une fonction ornementale. En Occident, la peinture assume également une fonction de pédagogie populaire en remplacement de la lecture inabordable des textes, et celle de favoriser la méditation privée des lettrés, à travers les enluminures par exemple.

L’image religieuse fait entrer l’invisible dans le visible, à l’imitation de l’incarnation, selon l’assertion de Denys l’aéropagite : « Dieu n’est rien de ce qui n’est pas, rien de ce qui est ». Elle associe donc longtemps figuratif et non-figuratif de manière à inviter à regarder au-delà de la représentation explicite, matérielle, car « (…) en même temps que chaque créature fait signe vers le Créateur, elle manifeste aussi la distance qui l’en sépare ». Mais peu à peu, avec la Renaissance, un certain naturalisme — une attention grandissante portée aux éléments naturels et à leur interprétation — fait reculer le symbolisme, induisant une perte de la dimension religieuse au profit de la dimension esthétique, et la peinture qui nourrissait la méditation vise dès lors à provoquer la sensation. C’est l’époque de la Réforme ou l’iconoclasme protestant, paradoxalement, contribue à sa manière à l’avènement de l’ère artistique en générant le collectionnisme des œuvres qu’il a révoquées. L’Église réagit en accroissant encore le caractère artistique des représentations, s’éloignant ainsi radicalement et définitivement de l’icône. Et les représentations de Dieu, humanisées ou au contraire éthérées, disparaissent à mesure que le monde se désenchante et que la relation entre art et dévotion se dissout pour ne plus devenir qu’une abstraction tout humaine.

Dans son achèvement contemporain, l’évolution aboutit à ce constat dont chacun fera la part de la perte ou du progrès : « Le sacré n’est plus dans les figures à peindre mais dans la figure de l’artiste ».

Un livre

Et si le vivant était anarchique
Jean-Jacques Kupiec

Et si le vivant était anarchique.
Jean-Jacques Kupiec.
Ed : Les liens qui libèrent. 244 pages. 20 €

La biologie a connu des avancées spectaculaires au cours des deux derniers siècles. Elle donne aujourd’hui lieu à des applications technologiques, d’ordre médical en particulier, qui exigent une très grande attention philosophique et éthique car elles touchent, avec la génétique et la biologie moléculaire, au cœur même du vivant. Le livre de Jean-Jacques Kupiec, chercheur émérite, est une étude épistémologique extrêmement bienvenue pour soutenir cette réflexion collective urgente, bien que son titre et son sous-titre à sensation (politique éditoriale ?) ne lui rendent pas bien justice.

L’auteur éclaire l’histoire de la génétique depuis la vision essentialiste d’Aristote (la forme préside à l’existence) ou de Descartes (le corps-machine) en passant par les précurseurs naturalistes de Darwin (Linné, Buffon, Lamarck) jusqu’à sa naissance et son développement initial (Mendel, de Vries, Morgan). Mais le terme même de génétique pose question dès l’origine, car comme Kupiec le rappelle, le gène ne représente qu’une unité de travail hypothétique dont on n’a toujours pas la définition précise ni même la description matérielle, comme pour la notion de « caractère » qui lui est associée. Il s’appuie entre autres sur l’étude du développement embryonnaire pour renouer avec l’observation de la « tendance inhérente à varier des êtres vivants » mise en évidence par Darwin dont ses successeurs ont amputé l’œuvre pour n’en retenir que la sélection naturelle, orientant ainsi la biologie sur la voie d’un déterminisme réducteur autant qu’erroné où n’interviendrait que l’environnement, « défaut originel de la génétique : la projection d’un ordre sur le vivant ». Pourtant, la variabilité stochastique (aléatoire) est présente à toutes les échelles : variabilité du développement embryonnaire, de la différentiation cellulaire, de l’expression des gènes et de leur constitution, jusqu’à la variabilité moléculaire avec la « non-spécificité des protéines (qui) sape la théorie de l’information génétique » et restitue dans son intégralité la théorie de l’évolution en détruisant la vision fixiste des espèces, d’inspiration aristotélicienne à la vie dure, alors qu’elles ne sont que des projections arbitraires, qu’on les attribue à un plan de la nature ou à Dieu. La variabilité est première à la classification qui n’en est que la généalogie. Elle dément également le finalisme selon lequel l’évolution aurait pour but l’être humain qui serait son achèvement. La variabilité est au contraire la constante et le principe même de l’évolution autant ontogénétique que phylogénétique : « Un être vivant n’est pas un « organisme » qui réalise un ordre (plan) préétabli mais une communauté qui se construit par les relations des cellules qui la composent ». Ainsi, « (…) l’espèce et l’individu ne sont pas des entités premières, mais des entités secondaires abstraites du flux du vivant ».

Pour l’auteur, le rôle éminent de la variabilité remettrait en question la conception chrétienne de la création selon lui à l’origine des conceptions déterministes qui faussent l’observation scientifique du vivant. Mais ce n’est à mon avis qu’un préjugé dû à une réduction plus qu’erronée de la théologie à un créationnisme auquel elle s’oppose profondément. Au contraire, la variabilité stochastique corrobore pour moi magnifiquement la vision — franciscaine mais pas seulement — d’une création constante, en perpétuel renouvellement, dans un « ordre » divin qui se réinvente lui-même avec une liberté qui est la forme d’un amour dont toute hiérarchie entre les êtres est absente. La pensée franciscaine pourrait donc accueillir avec une curiosité bienveillante la conclusion de ce livre passionnant : « Le darwinisme et l‘anarchisme s’opposent à l’idée d’un ordre préétabli qui s’imposerait à la nature et aux sociétés humaines. Tous deux mettent en avant la vision d’une autoconstruction à partir de relations directes entre les êtres vivants ou les humains, dans laquelle la dépendance mutuelle et la coopération sont des éléments clés. »

Jean Chavot

Un livre, un film

Anarchie et christianisme
Jacques Ellul

Anarchie et christianisme. Ed. La Table ronde.
158 pages. 8,70 €

Anarchie et christianisme : voilà un titre qui sonne comme une provocation. On imagine mal en effet réunir deux termes aussi éloignés, voire opposés. En apparence du moins : ils ont pourtant en commun la force des préjugés qui entourent chacun, et à travers lesquels chacun voit l’autre.

Pour l’anarchiste, le chrétien est un suppôt de l’ordre établi dealer d’opium (« du peuple » — même si la formule est de Marx qui n’était pas anarchiste) et pour le chrétien, l’anarchiste est un suppôt de Satan poseur de bombes. Même si, incontestablement, certains anarchistes comme certains chrétiens ont incarné ces caricatures, elles sont loin de les représenter tous dans leurs réalités comme dans leurs intentions. C’est l’objet du livre : passer outre les préjugés afin qu’anarchistes et chrétiens se découvrent, dans leurs vérités et leur diversité, des convergences surprenantes pour les deux. Car l’auteur, Jacques Ellul, philosophe, politologue et théologien converti au protestantisme à dix-huit ans, en avertit dès les premières lignes : « (…) les certitudes à ce sujet sont établies depuis longtemps des deux côtés, et jamais soumises à la moindre interrogation ». Il puise pourtant dans l’Ancien, le Nouveau Testament et les enseignements pratiques de Jésus (qui, jusque devant Ponce Pilate, traite le pouvoir par le mépris) matière à démontrer le refus chrétien de toute domination hors celle de Dieu. Conjointement, il voit dans l’aspiration anarchiste le refus de toute violence et de toute oppression nées de la domination de l’homme par l’homme. Car seul Dieu est tout-puissant, et sa puissance est le contraire de la domination qu’il n’a exprimée qu’en trois occasions : Babel, le déluge, Sodome et Gomorrhe. Car « (…) le vrai visage du Dieu biblique c’est l’Amour ! Et je ne crois pas que les anarchistes seraient d’accord avec une formule qui serait « Ni amour, ni Maître ! ».

Alors qu’ill devient urgent aux yeux de la plupart d’entre nous de réinventer nos institutions politiques usées, dépassées par les réalités nouvelles de nos sociétés et incapables de relever les défis de l’avenir, peut-être est-il temps de revoir nos préjugés afin de tenter des rapprochements autrefois inconcevables et, pourquoi pas, à travers ce petit livre plaisamment écrit, de s’intéresser à la longue tradition, aussi riche que méconnue, d’anarchistes chrétiens et de chrétiens anarchistes.

Jean Chavot


Hold-up
Pierre Barnérias et Christophe Cossé

Film-documentaire Hold-up
Pierre Barnérias et Christophe Cossé

Produit et réalisé grâce à un financement participatif par un journaliste et un producteur expérimentés, le film-documentaire Hold-up a défrayé la chronique après que trois millions de personnes l’ont vu, en version officielle ou piratée, dès le jour de sa sortie (11 novembre). Un record absolu ! C’est dire, quoi qu’on en pense, combien il répondait à une attente dans une période où il est difficile d’y voir clair, et où la confiance de la population dans ses institutions politiques, scientifiques, sanitaires et journalistiques est pour le moins émoussée. Mais répond-il vraiment à cette attente ?

Son objectif premier et proclamé — alerter l’opinion sur les manipulations, les tenants et aboutissants qui marquent la « crise sanitaire » — s’est rapidement retourné contre lui puisque ses auteurs se sont vus taxés eux-mêmes de « manipulateurs complotistes », et cela aussi bien par ceux qui approuvent sans réserves la gestion gouvernementale de l’épidémie que par ceux qui à l’opposé la remettent sévèrement en cause. Le film qui dure environ trois heures est constitué de deux grandes parties. La première expose — à charge contre l’État — les controverses sur les données de l’épidémie et leurs interprétations officielles. La seconde tire argument de la première pour dévoiler et dénoncer un projet (pour ne pas dire un complot) international — le « Reset » — qui mettrait l’épidémie à profit pour opérer une refonte complète des institutions sociales, politiques et économiques de la planète au seul profit d’une mince oligarchie représentée par un gouvernement mondial. C’est dans cette deuxième partie et dans son articulation avec la première, qui semble la justifier, que le film pèche principalement. Il n’en reste pas moins que la première partie pose des questions légitimes et fournit des données solides pour étayer la critique de l’approche gouvernementale de l’épidémie en France, marquée dès l’origine par des approximations, des incohérences et même des mensonges éhontés, de la question des masques à la falsification ou à la manipulation de conclusions « scientifiques » hâtives motivées par des conflits d’intérêt patents, le tout se combinant avec une posture autocratique inquiétante au sommet de l’État, qui disqualifie les institutions démocratiques et locales au profit d’un « conseil de défense » opaque, dont on peut se demander qui il défend exactement, et contre quoi. Mais au lieu de traiter sereinement et honnêtement cette problématique ô combien sensible, le film tombe dans les pires pièges de l’actualité à sensation, en utilisant tous les effets classiques du genre : musique de catastrophe, enchaînements spectaculaires, effets de clair-obscur, démagogie de l’émotion, témoignages suspects mêlés à des témoignages authentiques, experts autoproclamés validés par le côtoiement de personnalités respectables dans un montage si peu honnête que certaines se sont récusées après avoir visionné le film.

On ne peut pourtant pas se contenter de ranger dans la catégorie « complotiste » un documentaire qui connaît un tel retentissement, comme l’ont fait la plupart des grands médias (eux-mêmes propriété d’une dizaine de milliardaires). Parce que tout n’est pas inexact dans la première partie, loin s’en faut, mais surtout parce que la vraie question est : pourquoi les Français se précipitent-ils par millions pour le voir ? La réponse ne peut pas être simple, bien sûr. Mais il semble qu’une des raisons en soit une perte grandissante de confiance, un fossé qui s’élargit entre, d’une part, la population dont trop de catégories sont dans une grande souffrance économique et morale, qui peinent à comprendre des décisions qui leur apparaissent confuses et irrationnelles, et d’autre part un monde politique et médiatique perçu comme enfermé dans ses certitudes et coupé du réel. Comment ne pas comprendre le désarroi de la population devant l’approfondissement de ce fossé ? Rien d’étonnant à ce qu’elle aille chercher ailleurs que dans les canaux officiels la description acceptable du réel indispensable au dialogue. Qu’elle s’en voie privée comporte le risque de compromettre à terme la pérennité des institutions et la stabilité de la société. Vu comme une tentative de sauter ce fossé, le « complotisme » peut aussi exprimer le désir fécond de quelque chose…

Jean Chavot

Un film, Un Livre

Un pays qui se tient sage
David Dufresne

Des dizaines de lycéens à genoux, les mains sur la tête pendant des heures. Un des policiers qui les surveille les filme longuement avant de lâcher ce commentaire satisfait : « Voilà une classe qui se tient bien sage ! ». Loin au-delà de Mantes-la-Jolie où elles avaient été prises en décembre 2018 à l’issue d’une manifestation tumultueuse, ces images avaient glacé par leur cruauté gratuite et par les mauvais souvenirs qu’elles évoquaient. David Dufresne a choisi de paraphraser ce policier mal inspiré pour le titre de son premier film documentaire. Bâti avec les vidéos prises sur le vif par des journalistes ou des manifestants des divers mouvements sociaux entre octobre 2018 et février 2020 — des Gilets-Jaunes à l’opposition à la réforme de retraites — il est consacré aux violences policières.

Le thème est certes controversé, mais avec un bilan de 2 500 blessés, 25 éborgnés, 5 mains arrachées et 2 morts, la condamnation par l’ONU, la Cour européenne des droits de l’homme et Amnesty International de l’usage disproportionné de la force, les faits ne peuvent pas être éludés, et encore moins niés, comme le prouvent les images : les pratiques de maintien de l’ordre se sont incontestablement durcies en France ces dernières années.  De plus, le climat social, très mouvementé à la veille du confinement de l’hiver dernier, risque de se tendre avant longtemps, alors que la sagesse du préfet Grimaud en 1968 ne semble pas partagée par les autorités actuelles, et encore moins par des individus comme le préfet Lallement nommé à Paris au plus fort du mouvement des Gilets Jaunes.

Le maintien de l’ordre n’est pas un simple sujet technique ; c’est d’abord un sujet citoyen. Le considérer comme tel en va du bon fonctionnement de la démocratie qui, comme le rappelle une intervenante, n’est pas fondée sur le consensus, mais sur le dissensus, c’est à-dire sur la confrontation libre des points de vue, par, et par-delà, les élections. Le film place le débat sous l’augure d’une phrase de Max Weber : « L’État détient le monopole de la violence légitime ». Il est alimenté par des victimes, des syndicalistes policiers, des juristes, des historiens, des sociologues et des anthropologues qui commentent les images et les éclairent selon leurs disciplines et leurs points de vue. Le sujet clé est la légitimité de l’État à employer la violence, une légitimité qui ne se résume pas à la simple légalité. En effet, si la légalité est la prérogative du gouvernement, sa légitimité n’est acquise que dans la mesure où le contrat social est respecté, car si l’État gouverne, le peuple, lui, reste souverain. En démocratie du moins. La réflexion se prolonge (de manière un peu trop théorique, peut-être) en explorant le concept de violence qu’à son tour il ne faut pas confondre avec la brutalité puisque la violence est inscrite dans la nature tandis que la brutalité, elle, est un choix. Son usage, quelles que soient les circonstances, est donc avant tout une décision politique.

Le documentaire a deux manques importants : d’abord les images ne rendent pas suffisamment compte des stratégies de maintien de l’ordre sur le terrain, souvent remises en cause par des policiers eux-mêmes qui en souffrent dramatiquement, ensuite les hautes instances juridiques et policières ont refusé de témoigner. Ce dernier regret montre à quel point il est important que ce film existe, et combien il est urgent d’aller le voir, car les violences policières commises, avérées, continuent d’être renvoyées à leurs victimes, ou minimisées, ou simplement niées par le gouvernement. C’est inadmissible pour le passé, et très inquiétant pour l’avenir, alors que l’État central qui décrète unilatéralement des couvre-feux préfère embaucher 12 000 agents de police plutôt que 12 000 infirmières…

Jean Chavot


Fratelli tutti

Pape François, Fratelli tutti, Cerf, Paris, 2020, 216 pages. 4,50€

Nul doute que la lettre encyclique Fratelli tutti du Pape François sera l’objet de débats et de controverses. Mais n’est-elle pas guidée par le souffle de l’Évangile qui bouscule ?
J’imagine déjà les partisans d’un ordre établi crier à la naïveté voire au communisme cosmopolite ; bref…tout fout le camp ! Pourtant ceux-là même qui arguent, lorsque cela les arrange, de l’infaillibilité pontificale n’hésitent pas à cultiver l’incohérence dans leurs commentaires acerbes et vengeurs. Souvenez-vous du motu proprio favorable au rite tridentin que vous défendiez au nom de cette infaillibilité !
Structurée en huit chapitres aux titres évocateurs, Fratelli tutti est une encyclique sociale, digne de Rerum Novarum (Léon XIII), et puisée à la même inspiration que de Laudato si’ : nous sommes tous dans la même barque !
À la faveur de ces huit thèmes, le Saint-Père nous enjoint à la fraternité universelle et à un monde ouvert. Le souci de développer une éthique sociale qui se nourrit de solidarité, d’accueil doit animer l’action des chrétiens en chemin, présents et engagés dans le monde, afin de délivrer un message évangélique de charité sociale.

Souvent, il est reproché à l’Église de ne pas s’engager dans les grandes questions du temps excepté lorsqu’il s’agit de gérer les alcôves des fidèles. Désormais, l’Institution exprime sa perception de la vie de la cité, comme le souhaitait le père dominicain Chenu : « Le chrétien, c’est celui qui a un œil sur l’Évangile et un œil sur le journal. ». L’Église doit constituer un poil à gratter qui rappellerait aux politiques ce qu’est le bien commun qu’ils devraient cultiver avec résolution : « Si l’Église respecte l’autonomie du politique, elle ne limite pas sa mission au domaine privé » (276)
Le néo-libéralisme, doxa contemporaine, pour laquelle seules comptent les lois du marché (209) favorise les comportements individualistes, fruits pervers des espoirs des années 60. Dans ce document, François constate par ailleurs que notre monde se claquemure, abandonnant sur le chemin tant de petits. Il y a ces étrangers devant lesquels sont dressées des barrières, et pourtant François estime qu’ « Il y a de la place pour tout le monde » (99). Il affirme que le sens de l’existence est « le droit de se réaliser intégralement comme personne » (128). Il va même jusqu’à envisager la « pleine citoyenneté pour tous les migrants » (129-130). La critique des dérives d’un néo-libéralisme dérégulé qui abandonne tant de frères sur le bord de la route ne saurait ouvrir la voie aux populismes. Ériger des frontières ne saurait convenir (80-83), rejeter l’autre par un populisme simplificateur contraire à la foi ne constitue pas une solution : « La foi, de par l’humanisme qu’elle renferme, doit garder un vif sens critique face à ces tendances et aider à réagir rapidement quand elles commencent à s’infiltrer… » (86)
Rencontre, dialogue, bienveillance ; ce ne peut être audible que si l’on accepte d’affronter les ombres de l’histoire. Oui, il y a des mémoires historiques cachées ; oui, il convient de les dévoiler (Shoah 247, esclavage 86) ; le rétablissement de la paix est à ce prix. « La vérité est une compagne indissociable de la justice et de la miséricorde. » (227) À l’encontre de ce que prônait l’Église, François remet en cause le concept cher à Saint-Augustin et Saint-Thomas d’Aquin de « guerre juste » Il doit être possible de trouver la paix sans passer par le conflit.

Il n’y a pas de doute, ce texte est une critique du système « néolibéral », des « populismes » et des dérives « individualistes » de la mondialisation ; ces pandémies économico-sociales qui se propagent dans le monde actuel. François d’Assise ouvre la réflexion et Charles de Foucault, l’artisan du dialogue avec les musulmans la clôt. Ces deux inspirateurs illustrent la volonté pontificale de promouvoir une Église accueillant tout être humain. Une Église du dialogue, ouverte à l’autre même s’il n’est pas catholique. C’est aussi ce souci qui conduit François à solliciter d’autres « frères » : Martin Luther King, Desmond Tutu, Mahatma Mohandas Gandhi. (286). Testament spirituel, utopie ou vision prophétique ? Le Pape bouscule les lignes, secoue le monde englué dans une globalisation sans frein et engage un ambitieux défi évangélique :« changer le cours de l’histoire en faveur des pauvres » (165),

ÉRIK LAMBERT.


Un livre, un film

La disparue de Saint-Maur
Jean-Christophe Portes

J.C.PORTES, La Disparue de Saint-Maur,
Paris, City Poche, mai 2019, 8,50 €.

Paris en novembre 1791 ; tel est le cadre du roman historico-policier de Jean-Christophe Portes. Plongé dans les convulsions d’une Révolution qui s’emballe depuis l’arrestation de Louis XVI à Varennes, d’un pouvoir qui vacille et qui est à ramasser, des menaces qui grondent aux frontières ; le jeune Victor Dauterive se lance dans une nouvelle enquête. L’officier de gendarmerie essaie de découvrir pourquoi Anne-Louise Ferrières, fille d’une famille noble désargentée, a disparu. Tout serait simple s’il n’était aussi sollicité par le marquis Gilbert du Mortier de La Fayette, de retour de ses terres auvergnates de Chavaniac, afin de discréditer Jérôme Pétion lancé à la conquête de la mairie de Paris.

Deux histoires distinctes sans lien entre elles si ce n’est Dauterive. Le lecteur attend qu’elles se rencontrent mais J.C.Portes profite de l’une pour dénoncer les turpitudes d’une société hiérarchisée d’Ancien Régime peu soucieuse de la condition féminine, et de l’autre pour évoquer les menaces qui pesaient sur la nouvelle France. Le gendarme affronte de multiples dangers, aidé par une intrépide Olympe de Gouges.
L’ambiguïté d’Orléans et de François Sergent, le clin d’œil aux Genevois Mallet, les intrigues d’une monarchie acculée, les affrontements au sein des factions révolutionnaires constituent le décor !

L’auteur a le souci de décrire ses personnages et la générosité d’en proposer une mince biographie en début d’ouvrage. C’est d’une Révolution dont il s’agit ; un changement des élites qui nourrit rancoeurs et appétits.

Ce roman a l’ambition d’être historico-social. Alexandre Dumas a offert à Portes une espionne : Lady Arrabella Winter et Eugène Sue lui a suggéré les enfants miséreux, abandonnés des Mystères de Paris*. L’auteur s’attache à présenter la capitale française et Londres à la fin du XVIIIème siècle. On comprend que les distances entre « la ville lumière », ainsi qualifiée depuis que Nicolas de la Reynie eût installé des lanternes et des flambeaux dans beaucoup de rues et demandé aux habitants d’éclairer leurs fenêtres à l’aide de bougies et lampes à huile, et ce que nous appelons désormais la banlieue**, étaient longues à parcourir…point de RER. Le héros avale les kilomètres, affronte les périls, subit cachot et tortures ; est menacé, se fait tirer dessus et tout cela en 560 pages ! On découvre aussi les doutes qui animent le héros sur cette Révolution qu’il appelle de ses vœux tout en craignant les excès qu’elle semble porter. Avec Dauterive, on perçoit ce que les sentiments humains peuvent amener à faire : jalousie, ambition, envie,…

Sur la forme, on peut regretter des fautes de frappe voire les erreurs orthographiques. On peut déplorer l’utilisation de termes adaptés à l’époque côtoyant d’autres qui paraissent très anachroniques. On décèle des entorses à la chronologie des événements, des opinions personnelles que l’on pourrait discuter sur la manière dont sont évoqués les événements de cette année 1791. Que ce soit le décret contre les prêtres réfractaires, la pression des émigrés, le décret d’Allarde abolissant les corporations au nom de la liberté d’entreprendre ou la loi Le Chapelier interdisant la reconstitution de toute association professionnelle de patrons et de salariés. Quant au fond, l’apparition fugitive d’une femme aperçue dans l’atelier de David n’apporte pas grand chose à l’intrigue, à moins que dans de prochaines péripéties, …
Mais soyons indulgents, le roman historique n’a d’autre ambition que de nous permettre d’entrer dans l’intimité d’une époque, d’imaginer ce que vécurent les gens d’alors, petits et puissants. Ce n’est pas Dumas, mais c’est épique. Les deux intrigues sont un peu convenues et le dénouement alambiqué mais on se laisse entraîner dans cette aventure échevelée qui ne fut qu’une parenthèse. En effet, Farcy court toujours et on se demande si Victor parviendra à le rattraper en 1792, année qui marque la fin d’un monde.

Un livre agréable à lire, d’autant plus que vous serez peut-être tentés de lire les trois autres aventures du ci-devant Victor Brunel de Saulon, chevalier d’Hauteville.

* « Ce 16 novembre 1717, a été ramassé un garçon nouvellement né, trouvé exposé et abandonné dans une boîte de sapin blanc exposé dans le parvis de Notre-Dame, sur les marches de l’église Saint-Jean le Rond, que nous avons fait à l’instant porter à la Couche des Enfants Trouvés pour y être nourri et allaité en la manière accoutumée ». Ce bébé baptisé le lendemain sous le nom de Jean le Rond, ce fut …d’Alembert.
** Banlieue, Au Moyen Âge, banlieue désigne la distance d’une lieue où les habitants vivent sous la même autorité, où s’exerce le droit de ban.


Erik Lamert


La Femme des steppes, le Flic et l’œuf
Wang Quanan

Sur l’océan d’herbes roussies par le vent et le gel navigue une bergère tout emmitouflée, bien calée entre les deux bosses de son chameau asiatique, ou juchée haut sur son petit cheval, comme un centaure, son fusil d’un autre âge à portée de main, si quelquefois elle croisait un loup (dans ce pays, il ne pourrait être que solitaire, comme elle). La femme des steppes suit des pistes invisibles, ou visibles à elle seule et aux êtres qui vivent dans l’intimité de la plaine immense : des animaux, moutons, chevaux, et de rares hommes, selon des parcours rectilignes, comme l’inexorable horizon. Des histoires de vie et de mort naissent et finissent aux croisées de ces droites patientes ; elles se révèlent tantôt fertiles et joyeuses, tantôt tordues par les hasards, effacées par les pièges du temps. La naissance, la vie, le travail, la langue, la musique, l’amour, la mort, tout est rudimentaire, comme une ascèse, un équilibre fondé sur l’essentiel, sur une émotion qui ne fait pas de sentiment, sur l’obstination à parcourir son propre destin.
Les acteurs n’en sont plus, tellement ils portent en eux leur humanité universelle et la vérité de leur terre mongole ; ce n’est pas une moto, une voiture, une radio qui chante Elvis Presley ni la lointaine Oulan Bator qui les compromettra. Pour l’instant, car qui sait ce que l’avenir réserve. Il est encore contenu dans un œuf de dinosaure, dans le désir d’enfant d’une bergère, dans le corps d’un jeune flic ingénu, dans les attentions d’un proche, dans un couple formé malgré lui et celui qui tarde à s’accomplir dans son évidence.
La caméra discrète cadre le plus souvent des plans larges qui laissent deviner l’immensité tout entière ; et quand l’objectif se resserre sur l’intimité de la yourte, du poêle ou d’un feu de camp, on n’oublie pas l’infini dans laquelle toute vie, si minuscule soit-elle, se déroule.
Le film ne repose pas sur une intrique policière ou sociétale, ni sur le charme apprêté d’acteurs connus et reconnus, encore moins sur les effets spéciaux ; il n’est pas soutenu par le mode d’emploi émotionnel d’une musique envahissante ou par d’autres artifices spectaculaires. Il est tout en recherche de vérité et de simplicité, et il élève tout ce qu’il montre à la dimension symbolique. En un mot, c’est une œuvre d’art, et c’est devenu suffisamment rare pour se précipiter au cinéma prendre ce bain de nature et d’humanité.

Jean Chavot

Un livre, un film

Pacifique
Stéphanie Hochet

Stéphanie Hochet, Pacifique,
Paris, Rivages, 2020,
142 pages. 16€.

Il est toujours intellectuellement intéressant d’appréhender certaines périodes de l’histoire sous le regard d’une culture autre que la nôtre. Ainsi, avec nos yeux d’Européens ; comment comprendre le sacrifice de tant de jeunes Japonais ; certains d’offrir leur vie pour sauver le Japon d’une inéluctable défaite ? Le bushido (La voie du guerrier), ce code d’honneur remontant au XIIème siècle et la conviction d’être le vent divin (Kamikaze)(1) qui souffla le 13 août 1281 pour balayer l’armada forte de 4 200 navires et 140 000 hommes du grand khan Kubilaï.
Des volontaires étaient préparés à une unique mission aux commandes d’appareils vétustes ou de Yokosuka MXY-7 Ohka « fleur de cerisier ». Le commandement militaire avait même mis au point le Nakajima Ki-115 Tsurugi, surnommé Tōka, « Fleur de Wistéria » qui n’eut pas le temps d’être utilisé.
L’enfance de Ikao Kaneda est celle d’un jeune Japonais accompagné par une grand-mère issue d’une famille de samouraïs, avec le glorieux souvenir d’un arrière grand-père héroïque, emporté dans la guerre russo-japonaise du début du siècle. Pourtant, un précepteur lui fait découvrir la culture occidentale. Cultivé, baigné de lettres antiques, curieux, Ikao accepte de mourir; c’est là son destin. Pourtant, le doute s’empare de son esprit. Le culte de l’héroïsme cultivé depuis son plus âge, l’obéissance aveugle et la fidélité à l’Empereur doivent le conduire au sacrifice ultime. N’est-ce pas Kosugi, le marginal qui trouve enfin un but à son existence qui a raison ? Mais comment imaginer sa propre mort ? « Il ne me reste que deux jours à vivre. Les douleurs intestinales commencent. A l’époque de ma grand-mère, on appelait cela les herbes de lâcheté » Faut-il privilégier devoir et honneur ?(2) Le « jibaku »(3) est-il l’aboutissement ? Le fils aîné des Kaneda va disparaître ; est-ce légitime ? L’histoire de sa courte vie se glisse au fil des chapitres, semant les racines du doute qui l’étreint. On perçoit un garçon fragile, qui pleure et n’a de relation « intime » qu’avec son doux lapin. Il peut enfin plonger dans cet univers auquel il aspire à appartenir.

Las ! Le carburant manque et Kaneda s’écrase sur une île qui paraît coupée du monde, au mode de vie simple qui semble inspirée par La Balade de Narayama(4) . Et si son destin n’était pas celui du sacrifice ultime ? L’île paradisiaque, la rencontre avec Izumi, l’espoir d’un monde meilleur s’évanouissent face à la réalité de la nature humaine, à la défaite, à l’ère atomique. Ikao demeure sur l’île et disparaît ainsi. Il y a du Yukio Mishima(5) dans Ikao mais la fin n’est pas la même et il atteint son satori, son être véritable.

Beaucoup de ces jeunes n’étaient pas volontaires mais contraints par leur éducation et le poids des traditions d’un monde insulaire replié sur lui-même depuis le XIII°siècle. Les kamikazes participaient à une courte cérémonie durant laquelle leur était offert un verre de saké, nouaient leur hachimaki(6) puis s’envolaient pour leur première et ultime mission.

C’est un roman « japonais » au style ciselé, avec cet univers qui nous échappe : la rigueur de l’héritage médiéval, le respect de la nature, le Nô, les haïkus et le Kendo.
Très documentée, sans doute imprégnée de mentalité japonaise, Stéphanie Hochet offre un ouvrage remarquable, une expérience déstabilisante pour le lecteur qui plonge dans ce qui est pour lui un monde inconnu presque onirique.

ÉRIK LAMBERT

(1) Mot japonais (composé de kami « seigneur, dieu » (v. kami) et de kaze « vent ») désignant à l’origine deux tempêtes qui, en 1274 et 1281, détruisirent la flotte d’invasion des Mongols.
(2) Page 31.
(3) Suicide en se jetant sur un bateau,
(4) Ouvrage de Schichiro Fukazawa et film de 1983 de Shohei Imamura.
(5) Il serait intéressant de lire : Y. Mishima, La Mer de la fertilité.
(6) Bandeau que les Japonais mettent autour de leur tête pour éponger la sueur, comme symbole de détermination, de courage ou de travail pénible qui fait transpirer.


Effacer l‘historique
Gustave Kervern et Benoît Delépine

Neuvième film de Gustave Kervern et Benoît Delépine, Effacer l’historique met en scène trois amis, trois voisins d’un lotissement perdu au fond d’une plaine agricole des Hauts-de-France. Ils se sont rencontrés sur le rond-point occupé naguère avec les gilets jaunes dont ils gardent la nostalgie. Leur contact avec le monde se résume peu ou prou à une addiction partagée aux « réseaux sociaux » et à leurs corollaires consuméristes regroupés dans les GAFAM (acronyme des géants d’Internet) dont le film se présente comme la critique.

Son point fort est le talent et la complicité des acteurs. Denis Podalydès apporte sa sensibilité lunaire, Blanche Gardin son naturel séduisant et Corinne Masiero son abattage unique. Mais le choix de les faire vivre hors de tout contexte crédible provoque vite un manque de « profondeur de champ » dommageable à ce qui semblait une bonne intention. Les personnages apparaissent comme des Pieds Nickelés 2.0 lâchés dans un monde irréel, caricatures de « losers magnifiques » (dixit Kervern lui-même) sans véritable identité à laquelle on s’attacherait ; la mince trame scénaristique peine à justifier ce qui tourne à l’enchaînement de situations comiques sans vraie tension dramatique ; et finalement, la critique des GAFAM, annoncée et attendue, ne reste que très superficiellement effleurée. Il est révélateur à ce propos que ces géants américains ne soient jamais nommés, sans doute pour éviter aux producteurs du film de se trouver attaqués par des armées d’avocats. Ça n’arrivera pas avec les petites gens représentés — moqués ? — par le film. Mais la cible populaire pourrait ne pas s’y reconnaître ; en tout cas Effacer l’historique ne lui proposera ni alternative ni valeur d’alerte contre le mercantilisme destructeur des GAFAM.

La qualité des acteurs sauve tout juste l’opus de l’ennui car ils réussissent l’exploit de donner chair et relief à leurs personnages. Même si l’on rit parfois de bon cœur, grâce à eux, on ressort du cinéma avec une impression confuse de tristesse improductive. Et plus tard, on repense aux Temps modernes, à Miracle à Milan, à Invisibles ou à tant d’autres œuvres par lesquelles des cinéastes ont su dépeindre la misère de leur temps. Leur humour était profond, tendre et subversif, parce qu’il était empreint de conscience du monde, de poésie, de solidarité et de vérité humaines. Mais c’étaient des artistes.

Jean Chavot