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« Artisans de paix au quotidien »

« La haine, les rancœurs, les disputes familiales, le mépris, les brusqueries, l’omission, sont des armes contre la paix. Tout comme nous pouvons être marchands de ces armes, nous pouvons travailler à les éliminer. »(1)
Lequel d’entre nous n’a pas vécu des tensions dans sa famille, dans son couple, dans son milieu professionnel, et même dans sa fraternité ? Ce sont autant de situations d’incompréhension ou d’injustice qui laissent parfois un goût amer et peuvent être porteuses, au fil du temps, de germes de discorde, beaucoup plus profonds et sournois qu’il n’y parait.
« Il y en a beaucoup qui sont férus de prières et d’offices, et qui infligent à leur corps de fréquentes mortifications et abstinences. Mais pour un mot qui leur semble un affront ou une injustice envers leur cher moi, ou bien pour tel ou tel objet qu’on leur enlève, les voilà aussitôt qui se scandalisent et perdent la paix de l’âme. » (Admonition 14)
A une remarque qui nous semble injustifiée, notre première réaction n’est-elle pas de répondre immédiatement ? Et pour peu que nous ayons le sens de la répartie, cette réponse se fera cinglante et parfois cruelle… Mais qu’avons-nous à y gagner ? La satisfaction d’avoir mouché l’autre, certes, mais cette consolation ou cette petite victoire, nous le savons, sont bien éphémères. Par contre, la relation à l’autre s’en trouvera blessée, et parfois durablement.
Si nous ne pouvons agir directement sur les conflits internationaux, c’est dans le quotidien de nos existences que nous pouvons être véritablement des artisans de paix. Cela suppose d’être soi-même pacifié, de se laisser habiter par une paix qui n’est pas la nôtre mais qui est don de Dieu. Comme l’écrit François : « gardons-nous de tout orgueil et de toute vaine gloire. Gardons-nous de la sagesse de ce monde et de la prudence égoïste…Celui qui est docile à l’esprit du Seigneur…s’applique à l’humilité et à la patience, à la pure simplicité et à la paix véritable de l’esprit » (1 Reg 17) ou encore : « Où règnent patience et humilité, il n’y a ni colère, ni trouble. » (Adm 27,2)
C’est une conversion de chaque jour qui nous attend : apprendre à faire le silence en soi pour mieux se mettre à l’écoute de l’autre, apprendre à entrer en dialogue et non en concurrence, apprendre à recevoir les remarques ou les objections sans en éprouver du ressentiment, accepter de ne pas avoir le dernier mot…Rien de triomphal ou d’éclatant dans tout cela, mais une école de patience et d’humilité, à l’exemple de François d’Assise.
Il ne s’agit pas de fuir ou de renoncer au conflit, celui-ci peut être salutaire, mais il s’agit de l’aborder autrement, en renonçant à tout esprit de domination et à la tentation d’avoir raison coûte que coûte, en recherchant les conditions d’un dialogue fructueux et des solutions justes et équitables pour chacune des parties. Car la paix est toujours le fruit de la justice.
Dans son encyclique Ecclesiam suam, Paul VI décrit les principaux caractères du dialogue, en particulier la douceur : « La douceur, celle que le Christ propose d’apprendre de lui-même : ”Mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur” (Mt 11,29) ; le dialogue n’est pas orgueilleux ; il n’est pas piquant ; il n’est pas offensant. Son autorité lui vient de l’intérieur, de la vérité qu’il expose, de la charité qu’il répand, de l’exemple qu’il propose ; il n’est pas commandement et ne procède pas de façon impérieuse. Il est pacifique, il évite les manières violentes ; il est patient ; il est généreux. » (83)
Être pacifié, c’est aussi convertir son regard sur l’autre : reconnaître en lui un frère pour lequel l’amour bienveillant et miséricordieux du Père, de notre Père, ne peut se démentir. Et croire, par conséquent, qu’il peut lui aussi se laisser convertir. « Que votre douceur incite tous les hommes à la paix, à la bonté et à la concorde…Beaucoup nous paraissent suppôts du diable, qui deviendront disciples du Christ. » (Légende des trois compagnons, 58)

« La paix soit avec vous ! »
Demandons au Seigneur, jour après jour, qu’il fasse sa demeure en nous, qu’il vienne pacifier notre cœur et notre esprit pour que nous puissions devenir, à la suite de François, des artisans de paix pour le monde, et en premier lieu pour tous ceux que nous sommes appelés à rencontrer, comme nous y invite le Projet de Vie des laïcs franciscains : « Porteurs de la paix qu’ils savent devoir construire sans cesse, ils chercheront, dans le dialogue, les voies de l’unité et de l’entente fraternelle, faisant confiance en la présence du germe divin dans l’homme et en la puissance transformante de l’amour et du pardon. » (Projet de Vie 19)

(1). viechrétiennne.catholique.org/méditation/La paix du Christ

P. Clamens-Zalay

«François et l’Église de son temps» 3ème Partie

Si François a pu comprendre certaines des aspirations des mouvements religieux contestataires de son époque, il s’est toujours situé dans l’Église romaine, lui témoignant sa fidélité et professant sa foi. Par contre, c’est à travers son itinéraire spirituel, avec l’Évangile comme Règle de vie, qu’il va contribuer à renouveler une institution bien mal en point.
La conversion de François s’est faite en plusieurs étapes, mais l’une d’elles a été décisive : au terme d’une jeunesse dorée, sous le signe de la fête et des plaisirs, le voilà, sous l’impulsion du Seigneur, au milieu des lépreux, figures des laissés pour compte et des exclus de son époque ; le voilà soignant et embrassant ceux-là mêmes qui lui faisaient tant horreur par le passé : « Voici comment le Seigneur me donna, à moi Frère François, la grâce de commencer à faire pénitence. Au temps où j’étais encore dans les péchés, la vue des lépreux m’était insupportable. Mais le Seigneur lui-même me conduisit parmi eux ; je les soignai de tout mon cœur ; et au retour, ce qui m’avait semblé si amer s’était changé pour moi en douceur pour l’esprit et pour le corps. Ensuite j’attendis peu, et je dis adieu au monde. » (Test 1-3) François choisit de suivre les pas de son Bien-Aimé et de vivre pleinement l’idéal de la pauvreté et de la simplicité évangéliques : « Et après que le Seigneur m’eut donné des frères, personne ne me montrait ce que je devais faire; mais le Très-Haut lui-même me révéla que je devais vivre conformément au saint Evangile.» (Test 14)
Il refuse donc de se laisser imposer une Règle, qu’elle soit de saint Augustin, de saint Bernard ou de saint Benoît (LP 114). Ce n’est pas d’une vie monastique, cloîtrée, où tout est ordonné et immuable, dont il rêve. Animé par le souffle de l’Esprit, il aspire à plus d’itinérance, à l’image de ce que le Christ et ses apôtres ont vécu, et c’est l’Évangile sans glose qu’il veut pour forme de vie. S’il passe, aux yeux des sages, pour un illuminé, sa Règle lui donne plus de liberté et de force pour rejoindre son Seigneur dans une vie authentiquement pauvre et humble, au cœur du monde.
Ce retour à l’Évangile conduit le Poverello et ses frères sur les routes, et donc hors des murs de l’Église, pour aller à la rencontre des hommes et des femmes de leur temps. François leur prêche, leur recommande la pénitence ; non pas « des pénitences » ou des actes de contrition, aussi importants soient-ils, mais « la pénitence », autrement dit la conversion. Loin des sermons convenus auxquels était habitué le peuple de Dieu, François annonce à tous une Bonne Nouvelle qui ne peut que transformer leur existence, comme l’a été la sienne, et les mettre en chemin à la suite du Seigneur. « Et le voilà qui, d’une âme brûlante de ferveur et rayonnante d’allégresse, prêche à tous la pénitence, édifiant son auditoire en un langage simple mais avec une telle noblesse de cœur ! Sa parole était comme un feu ardent qui atteignait le fond des cœurs » (1 Cel 23) Et les conversions sont nombreuses…
Imiter le Christ en tout point, c’est faire le choix d’une pauvreté radicale et rompre avec la société marchande que François a si bien connue, rompre également avec les habitudes et les travers d’une Église toujours plus riche. Ainsi, François encourage-t-il ses frères à demander l’aumône : « Mes très chers frères, le Fils de Dieu était beaucoup plus noble que nous, et cependant il s’est, pour nous, fait pauvre en ce monde. Par amour pour lui nous avons choisi le chemin de la pauvreté ; nous ne devons pas avoir honte d’aller mendier. » (2 Cel 74) Il les pousse également à s’employer à un travail honnête, « non pour le cupide désir d’en recevoir salaire, mais pour le bon exemple et pour chasser l’oisiveté. » (Test 19-21)
François renonce à tout bien, y compris à posséder des couvents, et s’abandonne à la divine providence pour imiter le Christ pauvre. Car c’est le Christ qui est premier, et non la pauvreté. Et c’est parce qu’il reconnait en eux le visage du Christ qu’il peut se faire proche de tous les pauvres, qu’il peut avoir un amour préférentiel pour les plus petits.
Alors que l’Eglise affiche sa puissance et son désir accru de domination, François, fidèle à l’Evangile, fait le choix de la minorité. A l’exemple de Jésus, dans l’épisode du lavement des pieds, il invite ses frères à se faire petits, les plus petits parmi les hommes, et à se faire leurs serviteurs. « Jamais nous ne devons désirer d’être au-dessus des autres ; mais nous devons plutôt être les serviteurs et les sujets de toute créature humaine à cause de Dieu. » (1 Let 47) Aussi s’oppose-t-il, devant l’évêque d’Ostie, à ce que ses frères reçoivent des titres ou des dignités : « Seigneur, si mes frères ont reçu le nom de petits (mineurs) c’est pour qu’ils n’aspirent jamais à devenir grands. Leur vocation est des rester en bas et de suivre les traces de l’humilité du Christ…Si vous voulez qu’ils fassent du bon travail dans l’Église de Dieu, maintenez-les et conservez-les dans le cadre de leur vocation, ramenez-les, même contre leur gré, toujours plus bas…ne leur permettez jamais d’accéder aux dignités. » (2 Cel 148) De même, dans l’Ordre, et c’est une nouveauté, les supérieurs sont appelés « ministres », c’est-à-dire serviteurs : « Les ministres et serviteurs se rappelleront que le Seigneur dit : Je ne suis pas venu pour être servi mais pour servir ; ils se rappelleront que l’âme de leurs frères leur a été confiée » « On ne donnera à aucun frère le titre de prieur, mais à tous indistinctement celui de frères mineurs. Ils se laveront les pieds les uns aux autres. » (1Reg 4,6 ; 6,3-4)
Alors que l’Église à son plus haut sommet prend une part active aux conflits et guerres de son époque, François se présente résolument comme un homme de paix. De nombreux exemples dans sa vie en attestent (la rencontre avec le Sultan, le Loup de Gubbio, la réconciliation du podestat et de l’évêque d’Assise…) Libéré de tout esprit de domination, soumis à toute créature à cause de Dieu, c’est en homme pacifié qu’il peut accueillir l’autre dans une attitude ouverte et fraternelle.
« Que le Seigneur vous donne sa paix ! », cette salutation que le Seigneur lui a enseignée, il l’adresse avec conviction à tous ceux qu’il rencontre ou croise sur son chemin et, nous dit Celano, cela aura souvent des effets bénéfiques (1 Cel 23). C’est pourquoi il insiste tant auprès de ses frères : « La paix que vos bouches proclament, il vous faut d’abord et bien davantage l’avoir en vos cœurs : ainsi vous ne serez pour personne occasion de rancœur ou de chute. Tout au contraire, votre paix et votre gentillesse ramèneront la paix et la tolérance parmi les hommes. Car c’est bien là notre vocation » (AP 38c)

«François, va et répare ma maison qui, tu le vois, tombe en ruines ! » Au vu de l’itinéraire spirituel de François, on comprend mieux pourquoi ses premiers biographes ont interprété ces paroles du Crucifix de Saint Damien, ou encore le songe du pape Innocent III (le saint d’Assise soutient la basilique du Latran dangereusement inclinée) comme l’affirmation que le Poverello était sans conteste le réformateur dont l’Église de son temps avait tant besoin…
Le 19 mai 1971, le pape Paul VI s’adressait ainsi aux tertiaires franciscains : « Inspirés par saint François et appelés avec lui à renouveler l’Église, ils s’engageront à vivre en pleine communion avec le pape, les évêques, les prêtres, dans un dialogue confiant et ouvert de créativité apostolique. » (Projet de Vie 6)

P. Clamens-Zalay

«François et l’Église de son temps» 2ème partie

Comme nous l’avons déjà évoqué dans la 1ère partie, l’Église à l’époque de François connait bien des contestations dans sa forme de vie mais aussi dans les fondements de sa foi. Nous avons parlé des Vaudois, les Cathares ont été eux-aussi très influents. En quoi sont-ils considérés comme hérétiques ? Tout d’abord, ils nient l’Incarnation : pour eux, le Christ ne s’est pas fait homme mais a simplement pris l’apparence d’un homme. Ils nient également sa passion et sa mort sur la Croix. Ils rejettent un certain nombre de sacrements parmi lesquels l’Eucharistie car ils refusent de croire à la transsubstantiation (conversion totale du pain et du vin en Corps et Sang du Christ pendant la Consécration, alors que ces espèces visibles restent les mêmes). Enfin, ils croient en l’existence de deux mondes, l’un bon, monde invisible et éternel créé par Dieu et peuplé par les anges, et l’autre mauvais, monde visible qui est l’œuvre du diable. Le Christ, Fils de Dieu, est venu porter un message de salut aux hommes et aux femmes de ce monde, car ils sont eux-mêmes habités par le mal, mais il n’est point le Rédempteur.
On comprend mieux dès lors les « insistances » de François, dont la foi est celle de l’Église.

Foi en l’Incarnation, ce mystère d’amour dans lequel Dieu, le « roi du ciel et de la terre », s’abaisse humblement pour prendre chair de notre chair : « Ce Verbe du Père, si digne, si saint et si glorieux, le très haut Père du ciel annonça, par son saint ange Gabriel, qu’il viendrait dans le sein de la glorieuse Vierge Marie ; et de fait il reçut vraiment, dans son sein, la chair de notre fragile humanité » (Lettre à tous les fidèles, 4) Ainsi, trois ans avant sa mort, alors que « l’Enfant-Jésus était, de fait, endormi dans l’oubli au fond de bien des cœurs » François organise à Greccio une crèche vivante, la nuit de Noël, pour voir de ses propres yeux l’Enfant tel qu’il était à Bethléem et mieux percevoir, dans ce mystère de l’Incarnation, l’humanité et l’humilité de Dieu. « C’était le triomphe de la pauvreté, la meilleure leçon d’humilité ; Greccio était devenu un nouveau Bethléem. La nuit se fit aussi lumineuse que le jour et aussi délicieuse pour les animaux que pour les hommes. Les foules accoururent, et le renouvellement du mystère renouvela leurs motifs de joie. » (1 Cel 85-86)

Foi en l’Eucharistie, prolongement de l’Incarnation et sacrement privilégié de la présence du Christ, qui lui donne à voir et à contempler son Bien-Aimé : « du très haut Fils de Dieu, je ne vois rien de sensible en ce monde, si ce n’est son Corps et son Sang très saints » (Test 10) « Voyez : chaque jour il s’abaisse, exactement comme à l’heure où, quittant son palais royal, il s’est incarné dans le sein de la Vierge ; chaque jour c’est lui-même qui vient à nous, et sous les dehors les plus humbles ; chaque jour il descend du sein du Père sur l’autel entre les mains du prêtre. Et de même qu’il se présentait aux saints apôtres dans une chair bien réelle, de même se montre-t-il à nos yeux maintenant dans du pain sacré… Lorsque, de nos yeux de chair, nous voyons du pain et du vin, sachons voir et croire fermement que c’est là, réels et vivants, le Corps et le Sang très saints du Seigneur. Tel est en effet le moyen qu’il a choisi de rester toujours avec ceux qui croient en lui, comme il l’a dit lui-même : Je suis avec vous jusqu’à la fin du monde. » (Adm1, 16-22) Pour François, il y a véritablement un lien profond entre l’Incarnation du Verbe dans le sein de la Vierge et la venue du Christ chaque jour, depuis le sein du Père, dans le pain consacré.

Vénération pour la Croix, parce qu’elle symbolise les souffrances du Christ mais aussi parce qu’elle est le signe de la puissance et du salut de Dieu, non pas dans la gloire et la richesse, mais dans la faiblesse, l’abandon, l’humiliation, le dénuement le plus total. « Ce dont nous pouvons tirer gloire, c’est de nos faiblesses. C’est de notre part quotidienne à la sainte Croix de notre Seigneur Jésus-Christ » (Adm 5, 8)
En recevant les stigmates, François vit la Passion du Christ dans sa chair, mais aussi dans son cœur, lui qui ne peut retenir ses larmes et reste inconsolable au souvenir des plaies du Christ. (2 Cel 10-11)

Louange de la Création et de son Créateur. « Il savait, dans une belle chose, contempler le Très Beau ; tout ce qu’il rencontrait de bon lui chantait : Celui qui m’a fait, celui-là est le Très Bon. » (2 Cel 165)
Pour François, aucun doute, la Création tout entière est l’œuvre de Dieu, elle reflète en toute chose, en tout être, la beauté et la bonté de l’amour divin. François ne se contente pas de la célébrer, comme dans le Cantique des Créatures, il porte aussi sur elle un regard nouveau, il reconnait en elle la sagesse et la bienveillance d’un Père pour chacune de ses créatures. Il peut alors fraterniser avec l’ensemble de la Création et devenir le chantre de la fraternité universelle.

Ainsi donc, François ne remet pas en cause la foi de l’Église, il en est même un ardent défenseur. Par contre, et nous le verrons dans la 3ème partie, c’est à travers son itinéraire spirituel et la forme de vie qu’il choisit pour son Ordre qu’il va contribuer à renouveler cette Église de l’intérieur et à lui donner un nouveau souffle.

P. Clamens-Zalay

«François et l’Église de son temps» 1ère partie

Saint François est né à la fin du XIIe siècle, dans une période bouillonnante d’activités : la production agricole s’est intensifiée, les échanges se sont multipliés, y compris avec les pays voisins, favorisant le développement des villes et la naissance d’une classe de nouveaux riches : les bourgeois. La concurrence entre cités et un commerce florissant sont venus bouleverser l’ordre établi et disputer le pouvoir jusque-là réservé aux seuls seigneurs. Une autre société a vu le jour, qui ne s’est pas révélée plus juste que la précédente à l’égard des « minores » car, très vite, l’argent a creusé les différences et accentué les inégalités entre les hommes. Rivalités et guerres en tous genres ont jalonné la vie de ces cités ; et, parmi elles, Assise n’a pas été épargnée.
A la même époque, l’Église est traversée par de profonds mouvements de contestation. L’institution est remise en cause dans sa volonté de pouvoir temporel et ses richesses démesurées et elle est perçue comme très éloignée du peuple de Dieu. Les ordres monastiques s’apparentent à de grands propriétaires terriens car leurs biens et possessions, accordés à l’origine pour assurer leur subsistance, ne cessent de s’accroître. Le clergé n’échappe pas non plus à la critique : absence de zèle ou de formation, concubinage, trafic de reliques, achats de charges ecclésiastiques…
De cette Église, qui cherche peu à peu à se réformer, émergent des groupes contestataires, radicaux et parfois hérétiques. Ces mouvements ont tous en commun la soif d’un retour à une vie évangélique, basée sur la pauvreté, la simplicité et la prédication. Cependant, ce n’est pas comme religieux, mais comme laïcs, hommes et femmes, qu’ils veulent suivre le Christ pauvre et abandonné, et en cela rejoindre tous les laissés- pour-compte de la société. Or, certains vont mettre en avant cet idéal pour s’opposer à l’Église, non seulement à son autorité mais aussi à ses fondements, et se verront excommuniés.
Citons, par exemple, les Vaudois, très implantés dans le sud de la France, le nord et le centre de l’Italie. Ce qui les caractérise : le choix volontaire de la pauvreté, le rejet de la hiérarchie ecclésiale et le refus des sacrements administrés par des prêtres « indignes », la prédication itinérante, le retour à la seule autorité de l’Écriture. Mais aussi la négation du purgatoire, de la prière pour les morts, du culte des saints…
C’est dans ce contexte qu’apparait François, mais comment s’y inscrit-il ?
Pour commencer, c’est la rencontre avec Dieu, avec son Bien-aimé, qui est à l’origine de sa conversion et de son itinéraire spirituel, et non le désir de fonder un Ordre pour réformer l’Église ou pour combattre des hérésies.
Ainsi, chez François, le choix de la pauvreté ne répond pas à des aspirations sociales ou même religieuses, il épouse Dame Pauvreté car en chacun des pauvres, des petits, des exclus, il reconnait le visage du Christ pauvre et humble auquel il veut tant se conformer.
Son seul « programme » est celui-ci : suivre les traces du Christ en basant sa vie sur l’Évangile : « La règle de vie des Frères Mineurs est la suivante: observer le saint Evangile de notre Seigneur Jésus-Christ, en vivant dans l’obéissance, sans avoir rien en propre et dans la chasteté. » (2 Reg1)
Vivre l’Évangile au cœur du monde, certes, mais en demeurant au sein de l’Église. François se démarque donc en bien des points de tous ces mouvements contestataires.
Le Seigneur lui ayant donné des frères, dont le nombre de cesse de grandir, il lui faut rédiger une première Règle « en peu de mots bien simples, et le seigneur pape me l’approuva » (Test 15) puis vient la Règle définitive, qui reçoit l’approbation du pape en 1223.
François est donc résolument d’Église : s’il est bien conscient des faiblesses ou des dérives de l’institution, il n’y a chez lui ni jugement, ni procès de la hiérarchie ou du clergé. Dans le prologue de la Règle, il « promet obéissance et respect au Seigneur Pape Honorius et à ses successeurs, et à l’Église romaine ». Dans ses écrits, il témoigne de sa foi dans les églises et dans les prêtres en précisant que c’est le Seigneur qui lui donne cette foi : « Le Seigneur me donna une grande foi aux églises…Ensuite le Seigneur m’a donné et me donne encore, à cause de leur caractère sacerdotal, une si grande foi aux prêtres qui vivent selon la règle de la sainte Église romaine, que, même s’ils me persécutaient, c’est à eux malgré tout que je veux avoir recours. » (Test 4-6) et à propos des prêtres vivant dans le péché : « Eux et tous les autres, je veux les respecter, les aimer et les honorer comme mes seigneurs. Je ne veux pas considérer en eux le péché ; car c’est le Fils de Dieu que je discerne en eux, et ils sont réellement mes seigneurs. » (Test 8-9)
Si François a cette attitude, ce n’est pas parce qu’il a une haute opinion du prêtre et de sa personne, mais c’est parce qu’il voit en lui le serviteur d’un mystère qui le dépasse, le ministre dont les mains, souillées ou non, ne peuvent rendre impur le corps du Seigneur, et c’est à ce titre qu’il le vénère.
S’adressant aux frères, il écrit dans le Testament de Sienne : « Que toujours ils se montrent fidèles et soumis aux prélats et à tous les clercs de notre sainte Mère l’Église. » (Test Si 5)
Sa dévotion à l’Eucharistie le pousse également à demander aux frères de tout faire pour conserver le Corps du Christ et les manuscrits qui contiennent ses paroles dans un lieu décent, alors que trop souvent, dans les églises, ils sont négligés. (Test 11-13)
Enfin, François affirme son respect pour les théologiens, car ils sont porteurs et serviteurs de la Parole divine : « Tous les théologiens, et ceux qui nous communiquent les très saintes paroles de Dieu, nous devons les honorer et les vénérer comme étant ceux qui nous communiquent l’Esprit et la Vie. » (Test 13)

P. Clamens-Zalay

« Étranger, mon frère »

A l’origine de tout être, de toute chose, il y a un seul et même principe, Dieu. L’amour divin qui unit le Père, le Fils et l’Esprit est à la source de la Création et il en est la finalité : « L’amour a donné l’être à la création et c’est l’amour qui l’amènera à son accomplissement, à célébrer l’amour éternel de la Trinité et à y participer. » (Ilia Delio, L’humilité de Dieu) Dieu a donc voulu l’homme avant qu’il ne soit, il l’a modelé à son image et à sa ressemblance et lui a insufflé la vie. « Béni soit Dieu, le Père de notre Seigneur Jésus-Christ…Il nous a choisis en lui avant la fondation du monde…Il nous a prédestinés à être des fils adoptifs par Jésus Christ. » (Ep 1, 3-5) C’est en Christ que nous est révélé cet amour du Père pour toute créature, amour bienveillant et débordant qui fait de nous des fils, et donc des frères.
« Comme je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres », tel est le commandement que le Seigneur nous livre et qui nous engage…non pas simplement à aimer nos proches ou ceux qui nous font du bien, mais à aimer tout homme, toute femme, qu’il nous est donné de rencontrer, comme le Christ nous a aimés, jusqu’à donner sa vie pour nous. « Nous savons, nous, que nous sommes passés de la mort à la vie, parce que nous aimons nos frères. Celui qui n’aime pas demeure dans la mort. Quiconque hait son frère est un homicide… A ceci nous avons connu l’Amour : celui-là a donné sa vie pour nous. Et nous devons, nous aussi, donner notre vie pour nos frères. Si quelqu’un, jouissant des biens de ce monde, voit son frère dans la nécessité et lui ferme ses entrailles, comment l’amour de Dieu demeurerait-il en lui ? Petits enfants, n’aimons ni de mots ni de langue, mais en actes et en vérité. » (1Jn 3, 14-18)
L’étranger, plus que tout autre, incarne ce frère vers lequel nous ne sommes pas portés naturellement. Trop souvent, il est perçu comme une menace, comme celui qui pourrait mettre en danger des valeurs qui nous sont chères, qu’elles soient culturelles, religieuses, sociales ou politiques. La peur nous conduit à un repli communautaire et à l’exclusion, convaincus que nous sommes, d’avoir à défendre ce qui nous est propre, ce qui nous appartient. Le pape François n’a de cesse de nous mettre en garde contre cette attitude : « Respectant l’indépendance et la culture de chaque nation, il faut rappeler toujours que la planète appartient à toute l’humanité et est pour toute l’humanité, et que le seul fait d’être nés en un lieu avec moins de ressources ou moins de développement ne justifie pas que des per¬sonnes vivent dans une moindre dignité. Il faut répéter que les plus favorisés doivent renoncer à certains de leurs droits, pour mettre avec une plus grande libéralité leurs biens au service des autres ». (Pape François, Evangelii gaudium 190)
L’Ancien Testament, d’ailleurs, appelait déjà le peuple juif à ne pas rejeter l’étranger et à lui ouvrir son cœur : « Si un étranger réside avec vous dans votre pays, vous ne le molesterez pas. L’étranger qui réside avec vous sera pour vous comme un compatriote et tu l’aimeras comme toi-même, car vous avez été étrangers au pays d’Égypte. » (Lv 19,33-34)
C’est bien l’amour qui doit nous animer, qui doit convertir notre regard pour découvrir en cet étranger un frère à aimer « en actes et en vérité ». La parabole du bon Samaritain nous invite à nous faire le prochain de tous ceux qui souffrent, quelles que soient nos différences. « Cette rencontre miséricordieuse entre un Samaritain et un Juif est une interpellation puissante qui s’oppose à toute manipulation idéologique, afin que nous puissions élargir notre cercle pour donner à notre capacité d’aimer une dimension universelle capable de surmonter tous les préjugés, toutes les barrières historiques ou culturelles, tous les intérêts mesquins. » (Pape François, Fratelli tutti 83)
« J’étais un étranger et vous m’avez accueilli » (Mt 25, 35)…accueillir ce frère que tout sépare de moi, en apparence, c’est se faire proche de lui, dans un esprit de service qui rejette toute tentation de domination ou d’exclusion, c’est lui redonner sa dignité d’enfant de Dieu, c’est reconnaître en lui le visage du Christ car, nous dit Jésus, « chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits, qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait ! » (Mt 25,40)
Concluant le séminaire de Liverpool sur la migration, en 2008, les évêques africains et européens réaffirmaient la dignité du migrant et rappelaient qu’il « est une occasion de grâce qui vient de Dieu et porte avec lui une nouvelle richesse de culture, de spiritualité, d’intellect et d’intelligence, de créativité et surtout d’humanité ».
A l’exemple de François d’Assise qui « appelait frères et sœurs les créatures même les plus petites, car il savait qu’elles et lui procédaient du même et unique principe » (LM 8,6), construisons « un monde plus fraternel et plus évangélique » en accueillant « d’un cœur humble et courtois tout homme comme un don du Seigneur et une image du Christ ». (Projet De Vie 13.14)

P. Clamens-Zalay

« Claire d’Assise, un exemple lumineux pour le monde… » 2ème partie

Bien des aspects de la vocation et de la spiritualité de celle qui aime à se nommer « la petite plante de saint François » peuvent éclairer notre vie de foi aujourd’hui. Après avoir abordé, dans la 1ère partie, la pauvreté et la symbolique du miroir, arrêtons-nous, dans cette seconde partie, sur la joie et l’action de grâce.

La joie et l’action de grâce

Toute la vie de Claire est action de grâce. Il y a, ancrée en elle, une joie profonde que ni la maladie, ni les épreuves ne sauraient ternir.
Joie, tout d’abord, d’avoir été appelée : « Entre autres bienfaits que nous avons reçus et que nous recevons chaque jour de notre donateur, le Père des miséricordes, et pour lesquels nous devons davantage rendre des actions de grâces au glorieux Père du Christ, il y a notre vocation , dont nous lui sommes d’autant plus redevables qu’elle est plus parfaite et plus grande. » (TestCl 2-3) Claire rappelle d’ailleurs dans son Testament que, sur le chantier de Saint-Damien, François, sous l’action de l’Esprit-Saint, lança cette prophétie que le Seigneur ensuite accomplit : « Il y aura là des dames dont la vie renommée et la sainte conduite glorifieront notre Père céleste dans toute sa sainte Église. » « En cela, nous pouvons considérer la très copieuse bienveillance de Dieu pour nous, Lui qui, à cause de son abondante miséricorde et de sa charité, a daigné, par son saint, parler ainsi de notre vocation et de notre élection. » (TestCl 14-16)

Joie de suivre le Seigneur Jésus-Christ sur le chemin de la pauvreté pour s’unir à lui, joie de celle qui a fait don de tout son être pour répondre à l’amour de Celui qui la fait vivre, épouse du souverain Roi. Joie de contempler dans le miroir du Christ la lumière divine au point d’en être irradiée ; sœur Aimée en témoigne lors du Procès de canonisation : « Quand elle revenait de prière, son visage paraissait plus clair et plus beau que le soleil ; de ses paroles émanait une douceur inénarrable, au point que sa vie paraissait toute céleste. » (PCl IV, 4) Joie de découvrir les dons de Dieu en tout et en tous ; sœur Angeluccia nous dit que, lorsque les sœurs sortaient du monastère, « elle les exhortait à ce que, quand elles voyaient les arbres beaux, fleuris et feuillus, elles louent Dieu ; semblablement, quand elles voyaient les hommes et les autres créatures, toujours, de tout et en tout, elles louent Dieu. » (PCl XIV, 9)

Claire se réjouit tout au long de ses Lettres des progrès spirituels d’Agnès et souligne que le bien accompli par l’une des sœurs rejaillit sur toutes : « A la nouvelle de ta bonne santé, de ton heureux état et de tes succès favorables – ils me font comprendre que tu es pleine de vigueur dans la course que tu as entreprise pour obtenir la récompense céleste – je suis d’autant plus remplie de joie et exulte d’autant plus dans le Seigneur que, je le sais et en suis convaincue, tu supplées admirablement à ce qui fait défaut, en moi comme dans nos autres sœurs, pour suivre les traces de Jésus-Christ pauvre et humble. En vérité, je puis me réjouir et personne ne pourrait me rendre étrangère à une joie si grande » (3LAg 3-5) Elle la supplie donc de ne pas laisser s’éteindre en elle cette joie : « Toi aussi, réjouis-toi donc toujours dans le Seigneur, très chère, et que ne t’enveloppent pas l’amertume et la brume, ô dame bien-aimée dans le Christ, joie des anges et couronne des sœurs. » (3LAg 10-11) Elle l’invite à marcher vers le Seigneur dans l’allégresse et la confiance, en embrassant la pauvreté du Christ, et à persévérer sur ce chemin, malgré les obstacles : « Tiens ce que tu tiens, fais ce que tu fais et ne le lâche pas ; mais d’une course rapide, d’un pas léger, sans entrave aux pieds, pour que tes pieds ne prennent pas même la poussière, sûre, joyeuse et alerte, marche prudemment sur le chemin de la béatitude, sans croire à rien, sans consentir à rien qui voudrait te détourner de ce propos, qui mettrait sur ta route de quoi te faire tomber pour que tu n’accomplisses pas tes vœux au Très-Haut dans la perfection où t’a appelée l’Esprit du Seigneur. » (2 LAg 11-14)

Ainsi, toute sa vie, Claire n’a cessé de louer le Seigneur et de rendre grâce « au dispensateur de la grâce ». A l’exemple du bienheureux François, auquel elle se réfère si souvent, elle a choisi de suivre comme lui le Christ pauvre. Elle a découvert combien vivre sans « rien en propre » rend libre. Une liberté intérieure, source de joie et d’espérance, qui lui a donné de pouvoir tout accueillir comme un don du Seigneur, de pouvoir accueillir sa propre vie comme une grâce et d’en faire une action de grâce. Peu de temps avant sa mort, elle adresse ces dernières paroles à son âme : « Va en paix car tu as une bonne escorte pour le voyage. Va car Celui qui t’as créée t’a sanctifiée et, te protégeant toujours comme une mère son fils, il t’a chérie d’amour tendre. Seigneur, bénis sois-tu, toi qui m’as créée. » (Vie 46)

Qu’à son école nous apprenions à contempler Dieu et à le louer dans toutes ses œuvres, à nous réjouir de la vie reçue de ses mains, en lui disant à notre tour : « Seigneur, bénis sois-tu, toi qui m’a créé. »

P. Clamens-Zalay

« Claire d’Assise, un exemple lumineux pour le monde… » (1ère partie)

Bien des aspects de la vocation et de la spiritualité de celle qui aime à se nommer « la petite plante de saint François » peuvent éclairer notre vie de foi aujourd’hui. Dans cette 1ère partie nous nous attacherons à la pauvreté et à la symbolique du miroir, avant d’aborder dans la seconde partie la joie et l’action de grâce.

La pauvreté et la symbolique du miroir

Si Claire au eu le souci des plus pauvres dès son enfance, sa rencontre avec François a été un véritable révélateur : elle a reconnu dans la Forme de vie qu’il avait choisie ce qu’elle portait et désirait au plus profond d’elle-même depuis toujours : suivre la vie et la pauvreté du très haut Seigneur Jésus Christ et de sa très sainte Mère. Guidée par les conseils et l’exemple de François, elle place la pauvreté au cœur de sa vie évangélique. La pauvreté qu’elle prône est radicale et exigeante, mais Claire a cette intuition, qu’elle expérimentera tout au long de sa vie, qu’en se dépossédant de tout bien, qu’en s’abandonnant à la volonté du Père et à la divine Providence, elle accède à une joie bien plus grande, à des richesses éternelles. Le dépouillement, donc, mais pas la misère ; la pauvreté, non pas comme une fin en soi, mais comme une vertu qui rend totalement libre et ouvre le cœur pour mieux aimer le Seigneur et chacune de ses créatures, pour tout recevoir de Dieu et se recevoir de lui qui est le « Tout Bien ».
Traditionnellement, les monastères possédaient des biens et des titres de propriété qui garantissaient leur existence et leur permettaient de se vouer à la prière ; Claire, elle, se bat pour obtenir le « privilège de la très sainte pauvreté » pour son Ordre. Rien ne peut l’en détourner, pas même le Pape, sa détermination et son audace ont raison de tous les obstacles : ce privilège lui est accordé, personne ne pourra forcer les Sœurs Pauvres à recevoir des possessions. La pauvreté tient également une place importante dans la Règle qu’elle se décide à écrire, et elle est la première femme à le faire, pour asseoir la Forme de vie qu’elle a choisie et ne plus dépendre de textes rédigés pour d’autres communautés monastiques et qui ne la satisfont pas. « Que les sœurs ne s’approprient rien, ni maison, ni lieu, ni quoi que ce soit. Et comme des pèlerines et des étrangères en ce siècle, qu’elles envoient à l’aumône avec confiance ; et il ne faut pas qu’elles en aient honte, car le Seigneur s’est fait pauvre pour nous en ce monde. Telle est la hauteur de la très sainte pauvreté qui vous a instituées, vous mes sœurs très chères, héritières et reines du royaume des cieux, qui vous a faites pauvres en biens, qui vous a élevées en vertus. Qu’elle soit votre part, elle qui conduit dans la terre des vivants. Totalement attachées à elle, sœurs bien-aimées, pour le nom de notre Seigneur Jésus-Christ et de sa très sainte mère, veuillez ne posséder à jamais rien d’autre sous le ciel. » (Reg Cl 8, 1-6) L’approbation tant attendue de cette Règle, qui est largement inspirée de celle de François, lui parvient la veille de sa mort.
Celano nous dit que deux sujets occupaient toutes les pensées de François : l’humilité manifestée par l’Incarnation et l’amour manifesté par la Passion. De même, Claire en regardant le visage du Christ y découvre « … la pauvreté de celui qui a été déposé dans une crèche et enveloppé de petits langes. Ô admirable humilité, Ô stupéfiante pauvreté ! Le Roi des anges, le Seigneur du ciel et de la terre est couché dans une crèche », « … l’humilité, du moins la bienheureuse pauvreté, les labeurs sans nombre et les peines qu’il supporta pour la rédemption du genre humain », « … l’ineffable charité par laquelle il voulut souffrir sur le poteau de la croix et mourir là du genre de mort le plus honteux de tous. » (4 LAg 19-23) Elle ne peut que s’émerveiller du chemin que le Seigneur a emprunté pour nous rejoindre dans notre humanité, du don qu’il a fait de sa vie pour nous révéler son amour et nous faire participer à la gloire de Dieu.
Son expérience de la contemplation du Christ, elle la traduit en utilisant la symbolique du miroir, très présente dans ses Lettres à Agnès de Prague. « Dans ce miroir resplendit la bienheureuse pauvreté, la sainte humilité et l’ineffable charité, comme, avec la grâce de Dieu, tu pourras le contempler par tout le miroir. » (4 LAg 18) Le Christ est le miroir qu’il nous faut contempler car il nous rend visible le Père, il est « la splendeur de la gloire éternelle, l’éclat de la lumière éternelle et le miroir sans tache. » (4 LAg 14) Le contempler, c’est se laisser transformer par lui, en lui, pour devenir à son tour miroir pour les autres, pour être reflet de la divinité dans ce monde. « Pose ton esprit devant le miroir de l’éternité, pose ton âme devant la splendeur de la gloire ; pose ton cœur devant l’effigie de la substance divine et transforme- toi tout entière par la contemplation en l’image de la divinité elle-même ». (3 LAg 13-14) C’est la vocation de Claire et de ses sœurs : « Le Seigneur lui-même, en effet, nous a placées comme une forme en exemple et miroir, non seulement pour les autres, mais aussi pour nos sœurs que le Seigneur appellera à notre vocation, pour qu’elles aussi soient un miroir et un exemple pour ceux qui vivent dans le monde. » (TestCl 19-20) Le Pape Alexandre IV écrit dans la Bulle de canonisation de Claire : « Ô admirable clarté de la bienheureuse Claire ! […] Elle a scintillé pendant sa vie : après sa mort elle rayonne ; elle a éclairé sur terre : au ciel elle luit ! »
C’est aussi la vocation de tout chrétien : être lumière pour ses frères et sœurs en humanité et leur donner à voir dès ici-bas l’amour miséricordieux du Père qui transfigure toute chose et tout être.

P. Clamens-Zalay

« Orgueil et humilité »

« Les laïcs franciscains accueilleront, d’un cœur humble et courtois, tout homme comme un don du Seigneur et une image du Christ. » (Projet de Vie 13)

2nde partie : L’humilité selon St François

Un épisode des Fioretti, en apparence anodin, nous en donne une première approche. Le frère Massée, voulant éprouver l’humilité du Saint, l’interroge ainsi : « Pourquoi tout le monde court-il après toi et pourquoi chacun semble-t-il désirer te voir, et t’entendre, et t’obéir ? De corps, tu n’es pas bel homme, tu n’as pas grande science, tu n’es pas noble ; d’où te vient-il donc que tout le monde court après toi ? » Et François de lui répondre : « Dieu n’a pas trouvé sur terre de plus vile créature, il m’a, pour cette raison, choisi pour confondre la noblesse et la grandeur et la force et la beauté et la science du monde, afin que l’on connaisse que toute vertu et tout bien viennent de lui et non de la créature, et que nul ne puisse se glorifier en sa présence, mais que quiconque se glorifie dans le Seigneur, à qui appartient tout honneur et gloire dans l’éternité. » (Fior 10) Ces paroles pourraient s’apparenter à de la fausse humilité, il n’en est rien ; François n’attend aucun démenti, aucune protestation de Massée car il a le sentiment profond de sa pauvreté, de son insignifiance, de sa « petitesse ». Être humble, c’est d’abord pouvoir se placer en vérité sous le regard de Dieu, et non sous le regard des hommes qui n’a jamais la juste mesure. « Heureux le serviteur qui, lorsqu’on le félicite et qu’on l’honore, ne se tient pas pour meilleur que lorsqu’on le traite en homme de rien, simple et méprisable. Car tant vaut l’homme devant Dieu, tant vaut-il en réalité, sans plus. » (Adm 20,1-2) Être humble n’est pas se dévaloriser, se rabaisser, car cela reviendrait à rester centré sur soi-même, or l’humilité a le narcissisme en horreur. Être humble, c’est contempler Dieu pour mettre en lumière, certes, le fossé qui sépare la créature de son Créateur, mais surtout l’amour incommensurable du Père pour celui qu’il a tiré du néant, et c’est pouvoir se réjouir d’un tel amour. L’humilité se vit donc dans la vérité, la sérénité et la joie pour celui, et c’est le cas de François, qui accepte devant Dieu et devant ses frères de s’accueillir tel qu’il est, avec ses grandeurs et ses faiblesses.

L’humilité de François nait de sa contemplation du Christ qui lui découvre l’humilité de Dieu : « le Très-Haut », « le roi tout puissant », le « roi du ciel et de la terre » s’est penché vers nous, s’est courbé bien bas et s’est donné tout entier à nous en prenant chair de notre chair. De l’incarnation à la crucifixion, dans l’Eucharistie comme dans le Lavement des pieds, c’est un Dieu humble et pauvre qui nous est révélé dans le Christ. « Voyez: chaque jour il s’abaisse, exactement comme à l’heure où, quittant son palais royal, il s’est incarné dans le sein de la Vierge; chaque jour c’est lui-même qui vient à nous, et sous les dehors les plus humbles; chaque jour il descend du sein du Père sur l’autel entre les mains du prêtre.» (Adm 2,16-18) C’est dans ce même mouvement d’abaissement que le Christ se met à genou devant ses disciples pour leur laver les pieds. A l’école du Christ, François a compris que l’humilité ne consiste pas à être petit ou à se sentir petit, mais à se faire petit, à se faire le serviteur de tous.

C’est pourquoi il en fait une vertu centrale dans sa vie, comme dans celle de ses frères, appelés chaque jour à faire l’expérience de la minorité et du service. Tout d’abord, s’agissant de leurs relations fraternelles, il les exhorte à ne pas calomnier, ne pas envier les autres, ne pas les jalouser, à éviter les disputes, à accepter les reproches, à se montrer patient, obéissant, compatissant…Mais surtout, il les invite à adopter une attitude de désappropriation : ne rien s’attribuer à soi-même, mais reconnaître que tout vient de Dieu, les biens, les honneurs, les bonnes actions…Il recommande à ses frères « de s’appliquer à l’humilité en tout, de ne pas se glorifier, se réjouir, s’enorgueillir intérieurement des bonnes paroles et bonnes actions, ni même d’aucun bien que Dieu dit, fait ou accomplit parfois en eux ou par eux [ …] Soyons-en fermement convaincus : nous n’avons à nous que les vices et les péchés. » (1 R 17,5-7)

L’humilité qu’il prône rejette toute forme de domination et se refuse à asservir une autre créature, la plus petite soit-elle, au nom d’une fraternité partagée et reçue d’un même Père, Lui, le Très Haut qui se fait, par amour pour nous, le Très Bas. « O humilité sublime, ô humble sublimité ! Le maître de l’univers, Dieu et Fils de Dieu, s’humilie pour notre salut, au point de se cacher sous une petite hostie de pain ! Voyez, frères, l’humilité de Dieu, et faites lui l’hommage de vos cœurs. Humiliez-vous, vous aussi, pour pouvoir être exaltés par lui. Ne gardez pour vous rien de vous, afin que vous reçoive tout entiers Celui qui se donne à vous tout entier.» (Lettre à tout l’Ordre 27-29)

P. Clamens-Zalay

« Orgueil et humilité »

« Les laïcs franciscains accueilleront, d’un cœur humble et courtois, tout homme comme un don du Seigneur et une image du Christ. » (Projet de Vie 13)

1ère partie : Que nous dit la Bible ?

L’orgueil se manifeste, le plus fréquemment, par un sentiment de supériorité à l’égard de tous ou de certains en particulier. L’orgueilleux aspire aux honneurs et aux meilleures places, qu’il pense lui être dus (Mt 23,6s ; Lc 14,7-11), il cherche à s’élever à tout prix, bien souvent au mépris de ses semblables. La figure du pharisien, dans les Évangiles, en est le meilleur exemple : dans la parabole qui les présente, lui et le publicain, priant au Temple (Lc 18,9-14), il s’exprime ainsi : « Mon Dieu, je te rends grâces de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes, qui sont rapaces, injustes, adultères, ou bien encore comme ce publicain » . Le pharisien, confiant en sa propre justice, établit des comparaisons pour affirmer sa supériorité et rabaisser ses congénères. Il s’arroge même le droit de les critiquer et de les juger. A multiples reprises, Jésus condamne sévèrement cette prétention : « tout homme qui s’élève sera abaissé, mais celui qui s’abaisse sera élevé. » (Lc 18,14 ; 14,11 ; Mt 23,12). Les textes bibliques fustigent l’orgueil des puissants de ce monde (les princes, les riches, les scribes, les pharisiens, les prêtres, les docteurs de la Loi) car il éteint en eux toute forme de justice et de charité. L’orgueil se traduit de diverses manières : dédain et insolence (Ps 6,17 ; 21,24), envie et jalousie, forfanterie et arrogance (Jc 4, 13-17), refus d’écouter ou de se soumettre, volonté de s’imposer, animosité et ironie, vanité et hypocrisie de ceux qui se donnent pour modèles mais dont le cœur est corrompu : « Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, qui fermez aux hommes le Royaume des cieux ! Vous n’entrez certes pas vous-mêmes, et vous ne laissez pas entrer ceux qui le voudraient ! […] Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, qui acquittez la dîme de la menthe, du fenouil et du cumin, après avoir négligé les points les plus graves de la Loi, la justice, la miséricorde et la bonne foi […] au-dehors vous offrez aux yeux des hommes l’apparence des justes, mais au-dedans vous êtes pleins d’hypocrisie et d’iniquité. » (Mt 23,13 ; 23 ; 28)
Mais l’orgueil peut aussi affecter la relation à Dieu : l’homme cherche à s’élever face à Dieu et prétend être son égal (Gn 3,5). L’orgueil lui fait refuser toute forme de dépendance à son Créateur et le pousse à s’attribuer le seul mérite de ce qu’il est, de ce qu’il a, à se suffire à lui-même. « Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? Et si tu l’as reçu, pourquoi te glorifies-tu comme si tu ne l’avais pas reçu ? » (1 Co 4,7).
Le Siracide dépeint l’orgueil comme détestable aux yeux de Dieu car il éloigne l’homme de son Seigneur : « L’orgueil déplait à Dieu […] Pourquoi tant d’orgueil pour qui est terre et cendre, un être qui, vivant, a déjà les tripes dégoûtantes ? […] Le principe de l’orgueil, c’est d’abandonner le Seigneur et de tenir son cœur éloigné du Créateur. Car le principe de l’orgueil, c’est le péché, celui qui s’y adonne répand l’abomination […] L’orgueil n’est pas fait pour l’homme » (Si 10, 6-18)
A l’inverse de l’orgueil, l’humilité est l’attitude de celui qui reconnait avoir tout reçu de Dieu et qui admet n’être rien par lui-même (Ga 6,3) si ce n’est un serviteur inutile, un être pécheur, sauvé par pure grâce et non par ses mérites. « C’est Yahvé qui fait mourir et vivre, qui fait descendre au shéol et en remonter. C’est Yahvé qui appauvrit et qui enrichit, qui abaisse et aussi qui élève. Il retire de la poussière le faible, du fumier il relève le pauvre, pour les faire asseoir avec les nobles et leur assigner un siège d’honneur. » (1 S 2,6-8) « La crainte de Yahvé est discipline de sagesse, avant la gloire, il y a l’humilité. » (Pr 15,33) Au long de son histoire, Israël traverse toutes sortes d’épreuves qui vont lui enseigner l’humilité. Les humiliations subies, personnelles ou collectives, lui font prendre conscience de sa totale impuissance et de sa misère spirituelle dès lors qu’il s’écarte de son Seigneur. Il peut alors revenir à lui avec un cœur brisé (Ps 51(50), 19) et s’abandonner à lui dans la confiance, en se reconnaissant pauvre et pécheur (Ps 25 ; 106 ; 130). Le pauvre des psaumes est celui qui craint Yahvé, il est son ami et son serviteur (Ps 86). Avec Sophonie, pauvreté et humilité se rejoignent (So 2,3), les « Pauvres de Yahvé » sont les « humbles de la Terre » et au Jour du Seigneur le Reste d’Israël sera « un peuple humble et pauvre » (So 3,12).
Enfin, l’humilité est le signe du Christ. Il est le Messie humble annoncé par Zacharie (9,9) ; mais surtout, nous dit St Paul, « Lui, de condition divine, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’anéantit lui-même, prenant condition d’esclave, et devenant semblable aux hommes. S’étant comporté comme un homme, il s’humilia plus encore, obéissant jusqu’à la mort et à la mort sur une croix ! » (Ph 2,6-8). Jésus est un maître « doux et humble de cœur » qui invite à se mettre à son école (Mt 11,29) car c’est aux tout-petits, aux humbles de ce monde, que Dieu choisit de manifester sa sagesse (1 Co 1,27-31). Dans le Nouveau Testament, l’humilité apparait comme un fruit de l’Esprit qui se conjugue avec la charité. A la suite du Christ, l’humilité parfaite consiste donc à se faire petits par amour de Dieu, et, au nom de cet amour, à se mettre à l’écoute de ses frères et de ses sœurs, à revêtir la tenue de service pour leur laver les pieds. « Si quelqu’un veut être le premier, il sera le dernier de tous et le serviteur de tous. » (Mc 9, 35).

P. Clamens-Zalay

Dieu est-il pour nous « le Consolateur » ? 2nde partie

Après avoir abordé la notion de « consolation » dans les textes bibliques, il s’agit, dans cette seconde partie, d’en découvrir le sens dans la spiritualité ignatienne car elle en est l’un des fondements. Une autre vision de la consolation, pour éclairer notre foi…
Ignace disait, à la fin de sa vie, qu’il ne pouvait vivre «sans consolation, c’est-à-dire sans éprouver en son âme quelque chose qui ne venait et ne pouvait venir de lui-même, mais avait sa source en Dieu seul».
C’est durant sa jeunesse (dont certains épisodes ne sont pas sans rappeler ceux de la vie du jeune François d’Assise) qu’il va faire cette expérience. Blessé en défendant la citadelle de Pampelune assiégée par les Français, il passe sa convalescence dans le château familial. Sans projet, sans envie, il trompe son ennui dans des lectures, non pas des romans de chevalerie qu’il affectionne tant, mais des ouvrages pieux, les seuls disponibles en ce lieu. Il se rêve alors réalisant, tantôt les exploits d’un chevalier au service d’une grande dame, tantôt les miracles et les hauts faits d’un nouveau saint, à l’image de Saint François et de Saint Dominique. Peu à peu, il comprend que si ses rêves de grandeur en ce monde l’enthousiasment sur le moment, ils le laissent ensuite « sec et mécontent. Mais quand il pensait aller nu-pieds à Jérusalem […], non seulement il était consolé quand il se trouvait dans de telles pensées, mais encore, après les avoir laissées, il restait content et allègre. » (Ignace de Loyola, Récit) Il prend conscience que la vraie consolation, celle qui vient de Dieu, procure une joie et une quiétude que rien ne peut éteindre, contrairement aux fausses consolations. Ainsi, s’opère en lui une conversion qui n’échappe pas à son entourage et qui le conduit à suivre le dessein de Dieu.
Pour Ignace, la consolation n’est donc pas simplement le baume que Dieu vient apposer sur nos souffrances pour nous permettre de les dépasser. Il expérimente la consolation comme un temps privilégié de rencontre avec le Seigneur ; les jésuites parlent des « visites de l’Esprit dans l’âme humaine ». De cette union au Seigneur naissent une joie et une paix profondes, inaltérables, même si les douleurs et les épreuves sont encore présentes. Ignace écrit dans les Exercices spirituels : « j’appelle consolation toute augmentation d’espérance, de foi et de charité, et toute joie intérieure qui appelle et attire l’âme aux choses célestes et au soin de son salut, la tranquillisant et la pacifiant dans son Créateur et Seigneur. » (ES n°316) A la consolation, il oppose la désolation, c’est à dire : « les ténèbres et le trouble de l’âme, l’inclination aux choses basses et terrestres, les diverses agitations et tentations qui la portent à la défiance, et la laissent sans espérance et sans amour, triste, tiède, paresseuse, et comme séparée de son Créateur et Seigneur. » (ES n°317) Certes, la désolation peut ruiner tout ce que la consolation avait établi jusque-là, mais il est intéressant de noter qu’elle ne se définit pas en elle-même, mais uniquement en tant que le contraire de la consolation. Le Christ, par sa mort et sa résurrection, a vaincu définitivement le mal, la consolation peut donc ressurgir à tout moment. C’est pourquoi Ignace conseille, au temps de la désolation, de prier, de méditer, de s’adonner à la pénitence, de conserver la patience et de croire toujours dans le secours d’un Dieu qui nous demeure attaché, quand bien même sa présence ne nous est plus sensible.
Enfin, pour Ignace, la consolation, en tant qu’elle est union à Dieu, ne se limite pas à une contemplation statique et ne doit pas conduire à un retrait du monde, bien au contraire, elle est un élan, elle porte à l’action, à la mise en œuvre de la volonté divine, pour l’amour de Dieu et le service du prochain. Guilhem Causse en parle ainsi : « La contemplation n’est pas d’abord le fait de prier ou de regarder avec émerveillement, mais une attitude de réceptivité à l’action de Dieu, attitude à vivre aussi bien dans la prière que dans le service des frères. L’action est la manière dont l’homme se joint à l’activité divine, dans la louange ou dans le service. Et notre première et fondamentale expérience de cette activité divine est ce qu’Ignace appelle la « consolation ». Ainsi la consolation est ce qui porte à et dans l’action. » (G. Causse, Consolation et action, la spiritualité jésuite pour aujourd’hui)
« Contemplatifs dans l’action », les jésuites se sont donné pour but de porter à ce monde la consolation, avec les fruits qu’elle produit : la joie et la paix. Et ce, à travers le sacrement de la réconciliation d’une part, mais aussi à travers leurs nombreuses œuvres, dans l’éducation, dans l’aide aux plus pauvres, dans l’aide aux migrants… Citons, entre autres, le Service Jésuite des Réfugiés (JRS) lancé en 1980 et présent aujourd’hui dans une cinquantaine de pays.
Qu’à leur exemple, nous puissions goûter ces visites de l’Esprit en notre cœur et découvrir la consolation spirituelle qu’Ignace a expérimentée, pour la partager à nos frères et sœurs, car « tout ce qui n’est pas donné est perdu », selon l’expression favorite de Pierre Ceyrac, jésuite qui fut longtemps engagé auprès des Indiens les plus pauvres dans l’État du Tamil Nadu.

P. Clamens-Zalay