Famille franciscaine de l'Est Francilien

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> L'été des quatre rois.


C.Pascal, L’Été des quatre rois, Plon, Paris, 2018, 662 pages.


            Avec la « grande révolution », la France entre dans une longue période d’incertitude à la recherche d’un régime politique. Inclinera-t-elle vers la monarchie ? Sera-t-elle dès lors légitimiste ou orléaniste ? S’engagera-t-elle dans l’aventure républicaine ? Bourgeoise comme celle de 89-92 ou sociale telle celle de 93 ? À moins qu’elle ne préfère l’Empire ! La France entre dans la modernité politique avec force chaos, les soubresauts populaires, les accès de colère font la politique ; la rue est actrice des changements. Cette instabilité dura un siècle jusqu’à l’Union sacrée et la victoire définitive de la république dans la boue et le sang des tranchées où tous moururent pour Marianne. Temps agités renouvelant le personnel politique et nourrissant toutes les ambitions.

L’affable Charles X rêve des temps où le pouvoir absolu était de mise, préfère le cheval à la charrette, évolue dans un monde virtuel qui a cessé d’exister depuis 50 ans. La France d’antan se meurt,  engoncée dans l’étiquette d’un autre temps, et le Roi vit de ses chimères. « Les dames d’oeuvre du noble faubourg, bêtes comme des paniers et mariées pour la saillie comme des pouliches de race… »  ne voient pas que leur univers agonise. Magnifique théâtre des ambitions dans lequel les acteurs occupent la scène ; la duchesse de Berry abandonnée un soir de 1820 par Charles Ferdinand d'Artois espère une couronne pour son fils ; le duc d’Angoulême affligeant de bêtise n’existe que par Madame Royale , La Fayette court après sa jeunesse, Talleyrand intrigue, Chateaubriand ne sait sur quel cheval miser,  Louis Adolphe Thiers aspire à entrer dans l’histoire nationale, les banquiers et francs-maçons, faiseurs de rois et de présidents, complotent ; la comtesse de Boigne devient diplomate et le 1er Prince de sang atermoie.  Et puis, il y a Marmont, duc de Raguse, témoin de ces bouleversements qui fut, « en peu d'années, deux fois dans des circonstances qui ne se renouvellent ordinairement qu'après des siècles… témoin actif de la chute de deux dynasties. »

Comme un certain 29 mai 1968, le pouvoir durant trois jours du bel et chaud été 1830, n’est plus à prendre mais à ramasser. 643 pages ciselées, concentré d’érudition, menées d’une plume vive, précise alerte et non dénuée d’humour ; portraits acérés et caustiques. Polignac plongé dans d’absurdes illusions entraîne à sa perte un Charles X qui « faisait l’honneur de … régaler ses peuples de sa poussière » lorsque passait son carrosse. Camille Pascal met en scène avec malice les acteurs d’une pantomime ou d’une tragi-comédie digne de Plaute. À Vienne, en ces années, Strauss fit danser la cour ; à Paris ce fut la valse des rois !


Erik Lambert.



> Willy Ronis par Willy Ronis


Le pavillon Carré de Baudoin qui fête ses dix ans d’existence prolonge l’exposition consacrée à Willy Ronis jusqu’au 2 janvier prochain. Il ne faut pas la rater ! Avant tout, bien sûr, pour sa beauté et sa qualité qui ont suscité l’enthousiasme au point de la prolonger de trois mois, mais aussi pour des raisons qui tiennent au lieu lui-même.
Situé au carrefour de la rue de Ménilmontant avec la rue des Pyrénées, le pavillon Carré de Baudoin est une ancienne « folie » (demeure de villégiature aristocratique du XVIIIème siècle) rachetée par la Ville de Paris et transformée en lieu artistique et citoyen géré par la mairie du XXème arrondissement. L’élégant bâtiment accueille, entre autres activités, une université populaire et des expositions gratuites, comme celle consacrée au grand photographe Willy Ronis. A l’heure où les expositions tendent à devenir des événement commerciaux, il semble important que de tels lieux existent, à même de proposer gratuitement des contenus artistiques et culturels que le marché du loisir dédaigne et de prendre des libertés désintéressées, comme celle de prolonger pour contenter le public.

            A travers ses magnifiques photos, le regard humaniste de Willy Ronis (1910-2009) couvre presque tout le XXème siècle. Celles qu’il a prises du Belleville et du Ménilmontant d’après guerre sont particulièrement mises en valeur in situ, mais ces quartiers dont la vie populaire et parfois misérable d’alors ont profondément touché l’artiste sont loin d’être ses seules sources d’inspiration. Il pratique l’autoportrait avec humour, le nu avec une poésie délicate comme pour ce chef d’oeuvre intime intitulé Le nu provençal, le reportage avec une prédilection marquée pour le monde ouvrier, les combats du Front Populaire, les âpres grèves d’après la Libération, et aussi le travail dans les mines, les filatures, les hauts-fourneaux, les chaînes de montage automobile…
Dès le début de sa carrière, ce Parisien enraciné photographie également la province et la nature du même oeil attentif et sensible avec lequel il guette la beauté dans les situations ordinaires dont il se montre respectueux et proche. Et au-delà des frontières, celui qui ne met pas en scène ses photos, mais « négocie l’aléatoire » continue de laisser sa curiosité se faire surprendre par l’humanité quotidienne et de pratiquer « la poésie de l’authenticité ».

            Toutes les splendides photos exposées sont éclairées par des commentaires de Willy Ronis lui-même sur les circonstances, intentions, hésitations, tentatives, méthodes qui leurs sont associées, comme autant de documents exceptionnels où l’artiste livre une réflexion précieuse sur son art avec une conscience et une intelligence aiguisées par le sens de son utilité pour la collectivité humaine. C’est cette lucidité, cette humilité et cette générosité qui lui font dire :
« Je ne crois pas du tout qu’une fée spécialement attachée à ma personne ait, toute ma vie, semé des petits miracles sur mon chemin. Je crois plutôt qu’il en éclot tout le temps et partout, mais que nous oublions de regarder. Quel bonheur d’avoir eu si souvent les yeux dirigés du bon côté ! »

            A notre tour, dirigeons les nôtres vers le pavillon Carré de Baudouin !


Jean Chavot.

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