Famille franciscaine de l'Est Francilien

> Culture

(Lire et sortir)

 

> Dédale, Icare, Thésée, Alicia et Julian.



C.R.Zafon, Le labyrinthe des esprits, Paris, 2018, Actes Sud, 848 p., 27 euros. Page 701.


Ce n’est pas le Ring des Nibelungen, ce n’est pas Euripide mais c’est une vraie tétralogie avec ses tragédies et ses drames qui s’achève. Le dernier roman de Zafon est l’épilogue du cycle du Cimetière des livres oubliés. Adepte de L'Ombre du vent, on s’était précipité sur les deux opus suivants qui avaient suscité une certaine déception. Avec Le Labyrinthe des esprits, on retrouve l’ardent imaginaire de l’élève des jésuites.  Julian achève le périple engagé par Daniel Sempere. Ce dernier récit baigne dans les remugles d’une guerre d’Espagne dont les cicatrices demeurent vives ; ne serait-ce que par le poids de la dictature franquiste qui rôde à Barcelone durant les années 1960. Comme souvent, les parangons de vertu d’une Espagne conservatrice et moralisatrice ont nourri un scandale étatique, celui des bébés volés évoqué en 2016 dans un téléfilm.

Le Labyrinthe des esprits est en effet aussi l’histoire de ces 30 000 enfants arrachés à leur mère « républicaine », déclarés « mort-nés » et vendus à des familles franquistes afin de satisfaire les théories fumeuses du psychiatre Antonio Vallejo Nagera. Les personnels médicaux et l’Eglise catholique participèrent à cette abomination. Zafon plonge donc dans l’actualité alors que commence le procès du docteur Eduardo Vela, ancien gynécologue de 82 ans, soupçonné d'avoir participé à cette entreprise idéologico-vénale. L’écrivain catalan navigue dans les miasmes nés de la noirceur des esprits humains, peint des scènes sordides qui pourraient inspirer le cinéma. Ses personnages sont ceux d’un roman noir, le truculent Fermin Rovero de Torres, le maussade Vargas, l’obscur Léandro, l’attachant Fernandito, l’abominable et ambitieux déchu Valls mais surtout l’énigmatique et sulfureuse Alicia Gris. On l’imagine belle, diaphane, charmeuse, boiteuse, intrépide et impitoyable.

Alicia ou Alice passée de l’autre côté du miroir, dans le labyrinthe du pays des merveilles littéraires pour rejoindre la reine de cœur. Les meurtres et exécutions se succèdent dans l’antique Barcino à l’univers glauque, à l’histoire mystérieuse et mutilée, aux rues froides et sombres, aux hôtels douteux. Il y a de l’épique, du surnaturel, des secrets enfouis, des vengeances, des fantômes, un vrai et savoureux cauchemar qui envoûte le lecteur au fil des 848 pages dévorées avec avidité. Quelques touches d’humour dans ce monde sinistre et toujours une ode au livre autel de la pensée, du rêve et de la liberté.

« Les livres ont l’âme de ceux qui les ont écrits, lus, vécus, rêvés, … », les ouvrages qui sont oubliés demeurent dans le labyrinthe, peut-être celui que créa Eco. Au gré des lignes, on s’attend à trouver frère Guillaume et l’on rencontre Isaac Montfort. Guidé par une Ariane-Ariadne, abandonnée, on découvre un roman passionnant, ensorcelant. Une œuvre engagée qui dénonce les turpitudes, les souillures d’un régime et de ses affidés et n’ignore pas l’actualité la plus brûlante : « Rien n’effraie davantage un barbare qu’une femme sachant lire, écrire et penser. Et qui, en outre, montre ses genoux »

Erik Lambert.



> Cinq méditations sur la mort
Autrement dit sur la vie


Cinq méditations sur la mort. Autrement dit sur la vie. Ed. Le livre de Poche. 164 p. 6,50 €


Le titre peut décourager de glisser ce petit livre dans son sac de vacances. Ce serait dommage car c'est avant tout un livre sur la vie (comme l'indique son sous-titre) d'une grande beauté et utilité. Avec la douceur pénétrante qui le caractérise François Cheng, dans la quatre-vingt dixième année de sa longue existence de poète, y livre de profondes méditations, à la fois argumentées et contemplatives.

Évoquant le Cantique des créatures dans lequel François d'Assise l'appelle "notre sœur la Mort", la première méditation nous invite à un retournement : ne plus envisager la mort comme des avares du temps qu'il nous reste, rabaissant ainsi la vie à une "chiche épargne dont on compterait les dépenses sou par sou, au jour le jour", mais faire de la mort "la dimension la plus intime, la plus secrète, la plus personnelle de notre existence". François Cheng propose ainsi d'accéder à "l'Ouvert", espace infini qui contient la mort mais qui ne se limite pas à elle, et de ressentir ainsi à quel point vivre, c'est devenir.

La deuxième méditation s'ouvre sur le thème de "l'Origine". L'absolu de la mort ne peut venir d'elle-même, il vient de la même source dont la vie est issue. François Cheng s'appuie sur la tradition chinoise pour parler de la vie comme d'un "mandat du Ciel" qui comporte une immense promesse et implique une alliance et des responsabilités, en particulier celles du partage, de la maîtrise de l'instant, de faire acte d'être à partir du non-être, c'est-à-dire d'accepter de mourir à soi-même afin d'être empli de la présence de Dieu. Vivre, qui signifie devenir, devient une aventure, un dépassement de soi qu'on ressent dans l'amour, et qui dans la transcendance se rapproche de la sainteté (telle qu'en parle un autre François, pape celui-là) quand l'âme de l'homme à lui révélée communie avec l'âme de l'univers.

La troisième méditation s'interroge sur les mystères de la beauté et du mal, la première définie comme plénitude de la présence au monde et le second vu comme un absolu. La beauté a à voir avec la mort en ce qu'elle ne peut durer et nous échappe toujours, comme Euridyce à Orphée, archétype de l'artiste. "Malheureusement, quelque chose en l'être empêche la musique. À cette faille essentielle les hommes ont donné un nom : le mal." Et ils ont fait de la mort un instrument radical au service de ce dernier, jusqu'à tuer des âmes et créer ainsi le néant, insulte à la Création.

La quatrième méditation débute sur une citation de Spinoza : "L'essence de la vie est éternelle." Elle pose la question de notre mort individuelle qui nous taraude tous et visite les conceptions de l'immortalité de l'âme dans les différentes religions. Mais au fond, "Dieu seul sait", et "les convictions spécifiques ont peu d'importance." La terre est un lieu d'initiation dont la mort cueille le fruit. Nous sommes et nous devenons, l'univers est et devient, car Dieu lui-même est et devient, il "accompagnera tout, recueillera tout, pour finalement tout transformer".

La cinquième méditation est un recueil de poèmes de l'auteur qui reprennent le contenu des quatre premières exprimé cette fois sur une registre libre et métaphorique, parfois lyrique. La lecture de ce qui précède éclaire le sens de ces textes dont toute la profondeur et la grande richesse auraient pu nous échapper.

Jean Chavot.


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