Famille franciscaine de l'Est Francilien

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(Lire et sortir)

 

> Le Complexe de Thétis

D.Pleux, Le Complexe de Thétis, Paris, Odile Jacob, 2017, 19€.


Lecteur compulsif de romans ou d’ouvrages flirtant avec l’histoire, la psychologie ne constitue pas l’univers dans lequel évolue mon imaginaire. Toutefois, confortablement installé dans mon véhicule dès potron-minet, je fus interpellé par les propos radiophoniques de Didier Pleux, parfait inconnu pour le béotien que je suis. Béotien…confronté à un ouvrage dont le titre évoquait Thétis… charmante Néréide soucieuse de Zeus, d’Héphaïstos, de Dionysos, de Jason et de ses compagnons. De ses amours avec Pelée naquit Achille qu’elle voulut rendre invulnérable en le plongeant dans le Styx, le tenant par son fatal talon. Voici la mythologique inspiration de Didier Pleux…il émit l’hypothèse que les parents n’avaient plus de nos jours l’énergique éducation aux frustrations, réalités de nos pauvres existences humaines. Sans doute parce que le complexe d’Œdipe cher à Freud, à la charnière des XIX° et XX° siècles, se nourrissait du désintérêt manifesté vis-à-vis des enfants, écrasés par l’autorité sans partage de pères chefs de meute.

Puis vinrent Dolto et d’autres qui, de l’enfant négligé, firent un enfant-roi voire tyran.  En effet, en cette époque de remise en cause de l’autorité, Il convint de cultiver la bienveillance, de ne pas frustrer la créativité du petit humanoïde. Or, l’enfant est un adulte en devenir, égoïste par nature qui aspire au plaisir. Didier Pleux considère que le rôle des parents est de répondre aux besoins de leur progéniture mais de ne pas assouvir tous leurs désirs. Car, las ! La vie de l’homme est dans le monde et ce monde peut le confronter à des obstacles auxquels il n’est pas préparé. Le réel devient violent pour celui qui n’a jamais affronté la frustration. Les jeunes, mais aussi les adultes, ne supportent plus le moindre désagrément : ordinateur capricieux, amours contrariées, anciens déambulant aux heures de pointe dans les transports, attente aux caisses du supermarché, conducteur à la lenteur exaspérante…

Le confort matériel, la société de consommation cultivent une illusoire félicité et nous ne parvenons plus à accepter les contrariétés. Les parents, désormais moins présents,  aspirent à rendre leurs enfants heureux, ils compensent. Ce n’est pas toujours aisé de dire non, mais la frustration contribue à l’éducation. Certes, il ne s’agit pas d’ignorer la psychologie positive qui conduit à l’empathie, à l’attention, à la communication, mais il convient aussi de contrarier, de poser des interdits que le joyeux bambin s’ingéniera parfois à transgresser. Didier Pleux incite les parents à savoir dire non ! L’enfant doit aussi trépigner, pleurer ; le conforter dans un monde virtuel protégé de tout, dépourvu de la moindre difficulté ne le rend pas plus fort…les parents ne doivent pas se prendre pour Thétis car …tout être humain a son talon d’Achille…

Erik Lambert.



> La Prière
Un film de Cédric Kahn (2018)



Thomas, 20 ans, arrive en pleine montagne dans un centre d'accueil pour toxicomanes. Ses yeux meurtris dévorent son visage encore poupin ; ils en disent long sur l'enfer qui l'a amené là. Il prend part, malgré sa rage et ses terreurs, à la vie d'une petite communauté catholique coupée du monde, autogérée dans une solidarité de tous les instants. Ses membres, encadrants compris, sont d'anciens drogués en recherche de rédemption. Ils suivent avec une discipline collective absolue un programme strict de travail agricole harassant et de prière constante.

            L'histoire de Thomas est apparemment celle d'une désintoxication et d'une réadaptation "à la dure". Mais ce n'est qu'une métaphore propice à la narration. La drogue n'est qu'un excès, elle ne rend pas les toxicomanes différents. Chacun de nous, même le plus sain, peut reconnaître en Thomas sa propre intoxication, ce qui le rend étranger à lui-même et l'empêche de communiquer, de partager avec l'autre. Le vrai sujet du film est là : sa découverte de lui-même et de l'autre que fait lentement Thomas grâce à l'amitié aussi indéfectible que sans concessions de ses compagnons, motivée, habitée, éclairée par la prière.

            Ce film infiniment délicat, d'une justesse prenante, réussit le pari impossible de décrire la naissance d'une foi, comment elle travaille l'être, exige de lui toujours plus d'humilité, d'honnêteté envers lui-même et les autres pour enfin éclore, lentement, et ensuite comment elle prend petit à petit consistance en lui, en le guidant et en l'affermissant à travers le doute et l'épreuve, jusqu'à le rendre apte à l'amour des frères, des sœurs, des pères et des mères que nous sommes tous les uns pour les autres sous le regard de Dieu. Jusqu'à la rédemption qui se produit lorsqu'Il accorde à Thomas la grâce de s'aimer suffisamment lui-même pour bien se traiter.

            Dans notre époque d'avis définitifs et de grande confusion sur les questions religieuses, ce film rappelle à chacun, non croyant ou croyant, que la foi n'est pas une réponse positive à la question "Dieu existe-t-il ?" La foi est une question ouverte. Elle ne contient ni ne recherche aucune certitude, elle ne s'arrête jamais sur aucun acquis, elle est une avancée confiante et aimante dans le mystère. Toujours plus profondément. Et comme Pâques nous le redit chaque année, elle est l'aptitude à traverser les mille et mille morts qui jalonnent une vie, comme le fait Thomas devant nos yeux émus.

Jean Chavot.

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