Famille franciscaine de l'Est Francilien

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> La toile du monde


A.Varenne, La Toile du monde, Albin Michel, 2018, 347 pages, 21,50 €


            Plonger le lecteur dans l’ambiance d’un début de siècle qui semble être l’aurore du progrès perpétuel, l’entraîner dans un tourbillon d’événements qui agitèrent Paris en 1900, telle est l’ambition du roman d’Antonin Varenne. Pourquoi 1900 ? L’Exposition Universelle, 6ème du nom, s’ouvrit à Paris au gré de la ligne 1 du métropolitain cher à Fulgence Bienvenüe. Des millions de visiteurs parcoururent les allées flanquées de pavillons éphémères, de spectacles folkloriques, de zoos indigènes et de distractions singulières telles celles offertes par les seconds Jeux Olympiques modernes qui virent pour la première fois concourir des femmes et des noirs ; mais qui se souvient encore des exploits des Américains Alvin Kraenzlein et Ray Ewry ?
Aileen Bowman guide le lecteur au cœur de ce nouveau Paris, phare d’un monde qui ignore alors courir à sa perte. Ardente journaliste américaine avide d’expériences, soucieuse de bousculer le carcan d’une société parfois figée face aux assauts de la modernité. Autorisée par le préfet à porter pantalons, osant enfourcher une bicyclette, elle rencontre un peintre-dandy sensible aux modèles féminins qui hantent son atelier, un ingénieur du métropolitain, un richissime compatriote accompagné de sa troublante épouse, un inventeur allemand assailli par la dépression et un « acteur » indien du Pawnee Bill’s show.

Mûre trentenaire, célibataire saphique, la jolie rousse ne délaisse pas pour autant les hommes. Farouchement indépendante et résolument féministe, chroniqueuse d‘un monde qui brille de tous ses feux ; prélude à l’apocalypse, elle côtoie la trépidante Marguerite Charlotte Durand et s’engage dans une course effrénée au coeur de la ville-lumière, bruyante, industrielle, insouciante ouvrant ses entrailles pour accueillir le monde nouveau. Prométhée lutte contre Épiméthée ; Paris, demi-mondaine, ville de tous les excès, cité en éternel mouvement, celle des grands espaces et des grands boulevards qui s’ouvre et s’offre aux appétits cinétiques.  Un roman au rythme galopant des chevaux perdus au cœur des véhicules à moteur, avides d’atteindre des vitesses auxquelles les hommes ne pourront survivre ; pensez-donc…100 kilomètres à l’heure !
La fantasque Aileen en fait sans doute trop ; un brin caricaturale, elle est prétexte à une ode au combat féministe, à la liberté sexuelle, à la fugacité des sentiments. Roman d’aventures, le lecteur galope du Nevada à l’île de Bréhat entre deux mondes l’un figé et l’autre en ébullition, mondes en équilibre précaire tel le funambule de Paul Klee. Le verbe est juste, le rythme effréné est celui de la modernité. Un voyage dans ce temps qui passe au rythme du siècle en mouvement.

Erik Lambert.



> Les Invisibles

Brigitte Bardot, Simone Veil, Lady Di, Beyoncé, Dalida… les femmes dont le film croque des portraits puissamment attachants empruntent à des célébrités les pseudonymes sous lesquels dissimuler leur identité malmenée par la rue, l’exclusion et la misère comme si, n’étant plus rien aux yeux de la société — c’est-à-dire invisibles — elles ne pouvaient plus être que les ombres disloquées de celles qui ont tout.

            Le film a été inspiré par le travail de Claire Lajeunie, auteure d’un documentaire intitulé Femmes invisibles - survivre dans la rue, sur les femmes SDF qui représentent 40 % des sans-abri. Après avoir passé lui-même plusieurs mois dans un foyer de SDF, le réalisateur Louis-Julien Petit a su en faire une « comédie sociale » avec beaucoup de sensibilité et d’humour, « Seul moyen de rendre accessible un sujet dur qui fait peur ».
L’émotion et le rire sont magnifiquement servis par des comédiennes issues de la rue qui jouent leur propre rôle. Connue pour incarner la Capitaine Marleau à la télévision, Corinne Masiero qui tient un des premiers rôles sait de quoi elle parle pour être passée par la même galère avant de devenir une actrice très populaire. Son personnage d’assistante sociale — Manu — dirige avec Audrey et Hélène le centre d’accueil de jour d’une ville du Nord, interdit de pratiquer l’accueil de nuit par l’absurdité de règlements administratifs qui ignorent les terribles réalités concrètes de la misère, conçus non pas pour la résoudre mais pour la reléguer à la lointaine périphérie des agglomérations (comme dirait le pape François), là où elle est invisible à ceux dont elle pourrait déranger le confort et incommoder la bonne conscience.
Le centre est voué à la fermeture dans les trois mois par la même injuste, inefficace et détestable politique du chiffre et de la règle. Dès lors, un peu à l’instar des protagonistes du film Merci patron avec laquelle Les Invisibles a une proximité au moins régionale, Manu, Audrey et Hélène n’ont plus que la ressource d’une saine et joyeuse désobéissance civile pour aider leurs sœurs à retrouver non pas une dignité qu’elles n’ont jamais perdue qu’aux yeux de ceux qui prétendent en avoir plus qu’elles, mais simplement un toit et un travail dont cette société inhumaine les a brutalement privées.

            Il faut voir les invisibles, et pas seulement au cinéma ! Telle est la poignante nécessité avec laquelle on ressort de ce film émouvant et drôle avant de rentrer dans son chez soi dont on mesure soudain mieux le privilège.


Jean Chavot.

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