Famille franciscaine de l'Est Francilien

> Culture

(Lire et sortir)





> Quand sort la recluse

F.Vargas, Quand sort la recluse, Paris, Flammarion, 480 p., 21 euros.



            La nouvelle livraison de Fred Vargas distille quelques clins d’œil aux lecteurs familiers de polars. En effet, l’incontournable commissaire Jean-Baptiste Adamsberg revient d’Islande, terre d’inspiration de nombreux romanciers  adeptes d’une île propice aux mystères.  Le lecteur est conduit sur une fausse piste : le commissaire est sollicité pour identifier le conducteur parisien indélicat d’un 4X4 dont les roues ont aplati mortellement une femme. C’est un peu James Bond, qui achève une aventure avant de s’engager dans la suivante. En réalité, l’ « attrapeur de nuages » débusque des dresseurs d’araignées tant les victimes âgées de la recluse se multiplient anormalement. Pauvre commissaire qui affronte un criminel inhabituel alors qu’il est torturé par ses souvenirs d’enfance, secoué par des émanations gazeuses perturbantes, confronté aux doutes et dissensions au sein de son équipe.  Si l’on est rapidement envoûté par l’affaire, force est de reconnaître que la trame est parfois difficile voire compliquée à suivre. Si on adhère aux fulgurances de Jean Baptiste, les élans psychanalytiques du commissaire qui expurge son  traumatisme d’enfance paraissent superflus. On ne peut qu’être surpris lorsque Adamsberg se lance dans une hypothétique et peu vraisemblable fouille archéologique à la recherche …d’un cheveu. Il est vrai que l’on retrouve à cette occasion l’un des « Évangélistes » … de Debout les morts, souvenir ancien du savoureux roman.

A la suite d’un titre énigmatique, nous sommes entraînés dans les arcanes de ce polar par une valse de mots, de bons mots maniant humour et dérision, de dialogues baroques. On cherche la recluse qui est de sortie et on se demande ce qui l’a attirée à la lumière. On retrouve une galerie de personnages familiers et cinégéniques qui hantent ce commissariat parisien, décor privilégié de « Jean-Bapt » comme le surnomme familièrement une dame d’un âge certain. La confortable Violette Retancourt que l’on découvre sensible à la gent masculine, le Béarnais Veyrenc portant les stigmates capillaires des tourments de son enfance, le dubitatif Kernokian, le doux et débonnaire brigadier Estalère, l’encyclopédique Danglard, enfilant le costume du traître, la boulimique Froissy observée par un pervers.

Nos amies les bêtes traversent la scène : de l’araignée omniprésente au chat amoureux de la photocopieuse en passant par l’affamée famille merle, par le « delermesque » et vagabond pigeon, par la glauque et odorante tête de murène ; bref, un décor… franciscain.

Que dire de l’annexe culinaire du commissariat dans lequel se déguste la solide garbure pyrénéenne mêlant choux et pommes de terre, avec parfois confit de canard ou jarret de porc séché ?
Improbable intuition d’Adamsberg, collectionneur compulsif de boules à neige, au cerveau embrumé dans ses bulles qui se lance à la recherche, non pas du diamant vert, mais d’une tueuse singulière, la Loxosceles rufescens, arme d’une implacable vengeance. Le scenario est presque abracadabrant car cette sympathique « arachné » fuit l’homme, c’est une  « recluse » dont la piqûre nécrosante n’est mortelle que si la horde sauvage attaque. La solitaire bestiole partie seule revint trois mille pour être meurtrière. Or la mortalité due à cette rebutante, quoique discrète, violoniste explose en ce brûlant été.

La découverte du passé des protagonistes entraîne le lecteur dans un océan de turpitudes, dans l’adolescence atrocement turbulente d’une bande d’affreux pensionnaires psychopathes adeptes de tortures sordides, de viols, qui n’ont guère fait repentance. Un père voyeur, allusion à l’affaire Kampusch, qui profite de ses filles, des témoins qui ne dénoncent pas les crimes, des mamies aux comportements étranges.

Fred Vargas puise dans son histoire personnelle, et dans le socle déjà conséquent de son œuvre romanesque pour délivrer quelques clins d’œil, pour jouer avec les mots et produire un livre créant un univers presque onirique. Polar dont l’histoire n’est sans doute que prétexte pour évoquer l’existence des  étocs, des immondes blaps qui sont si proches des blattes honnies et bien sûr des recluses. Recluses sont ces araignées, recluses furent ces femmes en reclusoir avec fenestrelle et hagioscope, clin d’œil d’une historienne médiéviste spécialiste de la peste.

Il y a certes nombre d’invraisemblances dans cette histoire contée par notre auteure archéozoologue qui compose et mijote ses scenarii avec une belle dose d’insolite, une pincée de science, et un soupçon d’archéologie.  Mais on se laisse entraîner dans le souffle de cet univers étrange.

 

Erik Lambert


> Deux expositions sur Camille Pissarro
« Le Premier des Impressionnistes »
« La Nature Retrouvée »


Humilité, générosité, fidélité, ces trois vertus pourraient constituer les trois couleurs fondamentales de la vie de Camille Pissarro dont l'œuvre est exposée au Musée Marmottan et au Musée du Luxembourg jusqu'au début juillet. Marmottan, sous le titre "Le Premier des Impressionnistes" lui consacre une rétrospective complète, la première depuis trente-six ans, et le Luxembourg se concentre sur la dernière période de sa vie à Eragny-sur-Epte où il peint "La Nature Retrouvée". Les deux Musées réunissent des toiles éparpillées dans le monde entier pour constituer un événement majeur autour de celui que Cézanne - son élève avec, entre autres, Gauguin - appelait "L'humble et colossal Pissarro… Quelque chose comme le bon Dieu".

Humilité car Pissarro n'a jamais recherché les honneurs qui l'auraient éloigné de ses sujets et privé de son entière et vitale liberté, générosité car il s'est donné sans réserve à la peinture, à ses amis, à sa famille et à ses convictions morales et politiques, fidélité car il n'a jamais cédé aux sirènes de l'opportunisme, qu'elles l'aient invité à quitter sa voie où à s'arrêter dans sa recherche pour en recueillir les dividendes. Au contraire, il a toujours su concilier créativité esthétique et responsabilité de père de famille nombreuse, cela avec un égal amour et un bonheur longanime, perceptibles dans ses toiles.

Ce grand ami de Monet (plus jeune d'une dizaine d'années) est le seul à participer aux huit expositions des Impressionnistes. Il est aussi, au-delà, l'inspirateur et le défenseur de ceux qui, comme les jeunes Seurat et Signac, poursuivent le mouvement d'innovation à l'origine de la peinture du XXème siècle.

C'est donc à la fois le peintre majeur et l'homme d'une rare valeur que ces deux expositions nous invitent à rencontrer. Les collections permanentes du Musée Marmottan permettent, en outre, de jouir des œuvres magnifiques de ceux qui l'ont côtoyé, comme Monet, bien sûr, mais aussi Manet, Degas, Renoir, Sisley et d'autres, sans oublier les très belles œuvres de Berthe Morisot.
Mais attention, les toiles de Camille Pissarro repartiront le 2 et le 9 juillet pour leurs collections d'origine. Il reste tout le mois de juin pour profiter d'un bonheur rare.


Jean Chavot.

http://www.marmottan.fr/fr/Exposition_en_cours-musee-2576
http://museeduluxembourg.fr/expositions/pissarro-eragny


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