Famille franciscaine de l'Est Francilien

> Culture

(Lire et sortir)

 

> La Nature exposée

E.de Luca, La Nature exposée. Paris Gallimard 2017, 170 pages, 16,50 €.

 

Au cœur de l’actualité pour certains habitants de la vallée de la Roya, la fraternité court au fil de l’ouvrage d’Erri de Luca La Nature exposée. En effet, un homme, abandonné par une femme pour cause de modestie excessive, aide bénévolement des réfugiés qu’il considère comme des  voyageurs d’infortune à franchir cette montagne qui les sépare d’une vie meilleure. Tuant le « petit commerce », il est rejeté par un boucher et un boulanger qui profitent financièrement de cette misère. Quittant sa montagne pour rejoindre la baie de Naples, ce sculpteur rencontre un curé qui lui demande de  restaurer une croix de marbre en enlevant le pagne du Christ qui protège la « gêne », sa virilité humaine. Un rabbin, un ouvrier musulman, une organisatrice de voyage participent à sa quête d’une certaine vérité. Une relation quasi charnelle se noue entre cet homme et la statue ou plutôt entre l’artiste et le Christ. Le souci qui l’anime est de s’approcher de la réalité de ce que fut l’agonie. Le sculpteur s’approprie le corps du Christ, l’observe, le frôle, le touche et essaie de s’imprégner de la pensée du sculpteur qui l’a précédé. Le Christ est mort en homme, agité de spasmes et sans doute d’une érection mécanique; il est mort en humain, condamné par la seule création qui inventa le supplice : l’homme. Le corps de Jésus n’est pas sacré ; seules ses paroles le sont. Emporté par son souci de demeurer fidèle à ce que fut le crucifié, l’artiste se fait circoncire. Travail sur la matière, travail de l’esprit, il en vient à considérer que les quatre Evangiles sont des livres de l’Ancien Testament et que le Nouveau commence avec les Actes des Apôtres. Le corps du Christ est le pont entre les deux. Et si le vin de messe enivrait les fanatiques ? Fraternel avec les hommes, le sculpteur est miséricordieux avec la statue.

Trois sujets de réflexion en un court ouvrage : le politique, le religieux et l’art. Le théologique et le profane se croisent et se mêlent dans l’esprit de de Luca.

Dans ce roman la création est omniprésente, celle du premier sculpteur, celle du narrateur, celle de l’homme, celle de Dieu. De Luca pose la question de la nature du Christ, de son identité qui agita la christologie et les conciles depuis Nicée et conduisit à tant d’hérésies et de massacres. Passeur de montagne et passeur d’idées, de Luca offre un roman très court mais dense au style vif non dénué d’humour.

Erik Lambert.

> La Villa
Film de Robert Guédiguian (2017)

 

La villa est sise au centre d'une calanque marseillaise. C'est le personnage principal du dernier film de Robert Guédiguian, sorte de huis-clos à ciel ouvert avec pour seuls témoins la Méditerranée d'un côté et un viaduc ferroviaire de l'autre. Une sœur et deux frères s'y retrouvent autour de leur père réduit à l'état végétatif par une attaque qu'il a sciemment provoquée après avoir prononcé, comme jetés à la mer, les seuls mots qu'on entendra de sa bouche : "Tant pis".

            Tant pis pour la calanque dont les ouvriers construisirent les cabanons qui abritaient leurs jours de repos, de fête et leurs projets de retraite paisible, tant pis pour les espérances révolutionnaires si cruellement démenties par la gentrification - le mot poli pour dire que les riches chassent les pauvres de l'endroit qu'ils avaient défriché et bâti de leurs mains, tant pis pour le rêve de ce père dont l'âme semble avoir déjà déserté le corps, image de l'espoir d'un monde plus juste et plus humain qui n'a plus sa place dans le pragmatisme libéral généralisé où se brisent les promesses des parents auxquelles les enfants ne se sentent plus tenus, tant pis aussi pour les regrets et les deuils, car la vie continue.

            La Villa parle d'amour et d'espoir, de leurs manières de se partager et de se propager entre les êtres et entre les générations, parfois difficilement, cahotiquement, d'autres fois, pêche miraculeuse, comme une évidence offerte par la mer toujours présente. Quoi faire de la villa, quoi faire du restaurant populaire qu'elle abrite, quel héritage les humbles peuvent-ils laisser quand ils n'ont plus que l'amertume d'un rêve non réalisé à transmettre, quoi faire de son passé, quoi faire de son avenir ? La solution tient peut-être dans la réponse du frère qui n'a jamais quitté la calanque : dans la "bonté choisie". A moins qu'elle vienne, comme une enfance retrouvée, de la mer infatigable qui rend de nouveau tout possible.

            On peut faire quelques reproches au film : il développe trop de thèmes à la fois, il n'est pas toujours exempt d'une théâtralité inutile à sa beauté cinématographique et les dialogues vrais et touchants sont occasionnellement un peu trop explicatifs. Mais ce n'est rien à côté de la justesse de son ton, de son jeu, de sa mise en scène et de la puissance de son contenu symbolique qui vous emmènent dans une douce et "bienheureuse mélancolie" aussi propice à la réflexion qu'à l'émotion. Si bien que cette villa ressemble à la Vie, là.


Jean Chavot.

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