Famille franciscaine de l'Est Francilien

> Culture

(Lire et sortir)

 

> Les Saints vont en enfer.


Roman de Gilbert Cesbron.


            Le roman de Gilbert Cesbron paru en 1952 relate l’engagement de Pierre, prêtre ouvrier fictif, à Sagny, une banlieue industrielle tout aussi fictive de « la Ceinture Rouge », comme on a longtemps appelé les communes limitrophes de Paris, alors peuplées d’ouvriers qui y vivaient et y travaillaient. Pour être fictifs, le personnage et le lieu n’en sont pas moins parfaitement réalistes, dans la tradition du naturalisme zolien que l’auteur semble revendiquer dès le prologue en évoquant l’enfance de Pierre sur un carreau de mine tout droit sorti de Germinal.

            Le livre décrit à la fois la vie des travailleurs pauvres de l’après-guerre et celle du jeune prêtre qui a fait le choix évangélique de la partager quotidiennement. Lui subit cette existence précaire de sa propre volonté, pour servir. Il n’y est pas condamné à perpétuité comme ses petits et grands voisins - ses prochains - de l’impasse de la rue Zola auprès de qui il remplace le père Bernard, usé par le poids surhumain de la lutte contre une misère toujours renouvelée, comme les vagues qui attaquent la falaise jusqu’à l’effondrement. Après sa journée de travail à l’usine, Pierre s’attache à trouver des solutions aux problèmes de tous ordres qui assaillent les habitants de l’impasse tenue par des marchands de sommeil, dans le contexte de la « crise du logement » contre laquelle l’abbé Pierre appellera à réagir par « l’Insurrection de la bonté » au cours de l’hiver 54. Heureusement soutenu par l’archevêque de Paris, notre prêtre ouvrier affronte l’hostilité des « bons chrétiens » prompts à lui reprocher des défaillances dans ses fonctions sacerdotales, délaissées pour assister un bébé mangé par les rats, secourir un enfant battu à mort par son père alcoolique, reloger une famille jetée à la rue, dissuader du suicide un ouvrier licencié pour fait de grève, etc, etc, etc.

            La litanie des malheurs qui s’abattent inlassablement sur les habitants de l’impasse peut sembler un artifice romanesque à certains qui préfèrent ignorer la dure réalité de la « France d’en-bas ». Pourtant véridique, elle nous rappelle que les « Trente Glorieuses », contrairement aux récits idylliques de l’avant-crise, ne se sont pas faites toute seules. L’effort de la classe ouvrière pour reconstruire le pays au sortir de la guerre fut aussi considérable que peu et mal reconnu en termes de salaires, de conditions de travail et de vie. Plus souvent que la gratitude, elle a reçu la réponse d’une répression patronale, étatique et policière parfois féroce à ses mouvements qui réclamaient la justice, et, ne l’oublions pas, la paix, alors que les gouvernants engageaient la France dans des guerres coloniales absurdes et criminelles dont les fils du peuple fournissaient le contingent.

            Pierre, dans son action quotidienne contre la misère et dans son encouragement constant à puiser courage et espoir dans la présence du Christ, ne peut manquer de rencontrer son voisin communiste, Henri, dont il devient l’ami malgré - et peut-être aussi grâce à - leurs divergences fondamentales dont ils apprennent à s’enrichir l‘un l’autre. Si Henri doit rendre compte de cette amitié à un parti dogmatique plus soucieux de l’appareil que de la cause, Pierre, lui doit en répondre devant une hiérarchie complaisante envers une bourgeoisie bien pensante qui considère l’Église comme son chez soi avec vue imprenable sur le Royaume. La lecture du roman de Cesbron (qui dirigea le Secours Catholique) nous rappelle incidemment que Pie XII ordonnera aux prêtres ouvriers de se retirer des usines en 1954. Il fallut attendre 1965 pour que Paul VI les autorise de nouveau à vivre leur appel.

            Depuis, les prêtres ouvriers devenus les « prêtres au travail » continuent leur mission évangélique au sein des « classes laborieuses », parmi les chômeurs, les sans-papiers, ceux qui n’ont pas de quoi se loger, se nourrir suffisamment bien qu’ils travaillent. Trente Glorieuses ou crise, après-guerre ou mondialisation, rien ne change pour les victimes de l’injustice sociale. L’honneur de l’Église, aujourd’hui comme hier, est d’être comme les prêtres ouvriers, aux côtés de ceux qui en souffrent sans s’y résigner. 


Jean Chavot.



> Journal d'un observateur

Alain Duhamel, Journal d’un observateur, Paris, éditions de l’Observatoire, 2018, 330 p, 20€.

Peut-être peut-on y voir un clin d’œil, car ma chronique précédente L’Eté des quatre rois de Camille Pascal évoquait un de ces événements qui furent accélérateurs de l’Histoire de notre pays : les chauds mois de l’été 1830. Or, il y a comme un air de Viansson-Ponté, avec une pincée de Lamartine lorsque l’on lit avec crainte l’antépénultième page du Journal d’un observateur d’Alain Duhamel.  Dans l’éditorial de Viansson-Ponté du 15 mars 1968, « Quand la France s’ennuie » pointaient les événements du printemps. Or, en lisant Le Journal d’un observateur, on a la sensation étrange que la crise dite des « gilets jaunes » couvait sous Duhamel. Sensible au climat étouffant de regain des populismes, il s’inquiétait en effet dès cet été en évoquant le Président qui ne marche pas mais court : « Il faut souhaiter qu’il réussisse car, s’il échoue, c’est l’heure du populisme qui risque fort de sonner, …hélas, la société française s’agite et parfois s’enfièvre. »*.

Européen réformiste, il s’affirme libéral en économie mais plus colbertiste que thatchérien, girondin plus que jacobin … Il ne cache ni ses idées modérées ni ses racines protestantes. Né professionnellement et intellectuellement il y a 60 ans avec « cette étrange Ve République, à la fois monarchique, frondeuse, solide par ses institutions, inconstante par son peuple, unique en son genre dans le monde démocratique »,il fut et est un journaliste soucieux de la déontologie propre à son métier. Au crépuscule d’une carrière qui épousa la V°République, Alain Duhamel livre avec sa coutumière élégance, en observateur policé style Sciences Po, une galerie de portraits de politiques et de journalistes qui firent l’Histoire des soixante dernières années.  Usant d’un vocabulaire ciselé, précis, parfois obscur pour le béotien, qualifiant ainsi l’intelligence de Simon Nora de « ductile », utilisant avec une gourmandise excessive l’adjectif « baroque », son œil sagace n’en décrypte pas moins avec pertinence dix élections présidentielles. Les personnages de cette aventure constituent désormais le film des souvenirs des années vécues par les sexagénaires ; années qui appartiennent désormais au registre de l’heuristique. Sensible au climat de fin d’une époque des années 77-81, il trouve des qualités à tous même lorsqu’ils les égratignent. Seuls Marine Le Pen dont il dénonce avec lucidité les dérives, les mensonges et l’absolue incompétence et Dominique de Villepin, qui estimait Duhamel « trop peu sensible à son immense talent »sont victimes de sa plume. Certes, il avoue son admiration pour Pierre Mendes-France, Michel Rocard ou François Hollande, il concède une certaine admiration pour Valéry Giscard d’Estaing, une fascination manifeste pour François Mitterrand et avoue de grandes proximités intellectuelles avec Raymond Barre, Lionel Jospin, Edouard Balladur et Jacques Delors. Observateur avisé et lucide, il estime qu’un bon candidat ne fait pas forcément un bon gouvernant et que l’inverse est tout aussi vrai. Avouant son horreur de la foule et du populisme, adepte d’un « journalisme de qualité », il est de ces esprits éclairés que seule la mort empêchera de travailler. Avide de lectures, adroit et fringant quels que soient les supports journalistiques, fin et consciencieux investigateur ; il nourrit le souci du pluralisme, de la liberté et de l’exigence. Scrupuleusement honnête, il s’avoue rétif aux doctrinaires et aux démagogues : c’est « affaire de tempérament et de convictions » et il considère que « ce n’est ni un vice ni une infirmité ».

N’en déplaise à l’auteur, il y a là comme un livre de souvenirs, comme la révérence d’un acteur dont la carrière est derrière lui. Il a côtoyé ceux qui firent l’Histoire avec le regard avisé d’un démocrate qui comprend que « si le peuple est souverain, il n’est pas infaillible » et qui, jusqu’à son dernier souffle, vivra l’Histoire qui se fait sous ses yeux.

*Pages 321-322.


Erik Lambert.

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