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> QU’EST-CE ÊTRE JUIF ?


D. Horvilleur, Réflexions sur la question antisémite, Grasset, Paris, 2019, 155 p, 16€.


            Une femme rabbin, voilà qui peut surprendre. Pourtant, c’est la charge confiée à Delphine Horvilleur. Autre surprise, une dédicace: « À la mémoire de Sarah et Isidore, mes grands-parents survivants et sous-vivants à la fois. » L’auteure progresse au fil des textes rabbiniques, d’écrits d’intellectuels juifs et produit un texte ambitieux à la conception parfois confuse. Toutefois, elle pose avec une belle aisance intellectuelle une autre question que celle de l’antisémitisme : « Qu’est-ce être Juif ? » 

Réflexions sur la question antisémite, titre qui rappelle l’essai sartrien d’après-guerre, Réflexions sur la question juive, interroge sur ce qui nourrit la haine des Juifs et de leur culture en lien avec la littérature rabbinique. Force est de poser la question tant les élucubrations nauséabondes que l’on savait assoupies, ont émergé à nouveau ces derniers temps. Delphine Horvilleur, mue par ce regain de haine, réfléchit sur l’antisémitisme et non, comme Sartre, sur la question juive. La nuance est d’importance car ce n’est pas pour elle l’antisémitisme qui fait le Juif. Intuitivement, il nous semble que l’antisémitisme est plus complexe que le simple racisme.

Le retour à la Terre promise est original car il suggère le désir d’un pays où ne naquirent pas les juifs*, et suppose que l’identité collective juive est celle d’un arrachement à la terre qui l’a vu naître.
Le Juif est souvent perçu comme un personnage faible, un mouton qui se laisse égorger. Le logos misogyne présente le Juif manipulateur, hystérique, et opportuniste. Comme la femme, il serait davantage dominé par le plaisir, les sens, la chair. Les héros qui sont les siens sont vulnérables : Abraham stérile, Isaac aveugle, Moïse bègue mais ils domptent leur vulnérabilité ce qui constitue leur force. Le juif se construit sur des failles, des manques et transforme ce qui aurait pu le détruire en une puissance de régénération. Si l’on lit attentivement Mein Kampf, on constate que le juif n’est pas considéré comme un être inférieur mais plutôt comme une menace, un « parasite » qui pourrait détruire le corps dans lequel il s’installe**. Le Juif est donc accusé de rompre la continuité du corps social : « sale Juif » qui laisse entrer les germes pathogènes. Il empêche de faire « Un ». L’image du Juif est celle d’un être qui « a » le pouvoir, l’argent, la chance ; tout ce dont celui qui hait rêve. Il prive les autres, en « jouirait en Juif ». En fait, l’antisémite reproche au Juif d’avoir quelque chose qu’il n’a pas et de ne pas avoir quelque chose mais de bien vivre sans. Même la Shoah pourrait être perçue comme faisant de l’ombre à d’autres douleurs et pourrait être jalousée dans le concours des souffrances. Le racisme exprime un sentiment de supériorité, l’antisémitisme celui d’une infériorité ressentie. Nations et individus en crise se rassurent en identifiant le responsable des difficultés de leur existence.
L’antisémitisme, les paroles prononcées à l’endroit d’Alain Finkielkraut l’illustrent parfaitement, se nourrit aussi de la perception d’Israël qui empêcherait de faire un tout, d’offrir la sérénité au monde.
Delphine Horvilleur constate le caractère disproportionné des réactions et débats suscités par un « micro-peuple et un micro-territoire » à l’échelle internationale. Il y a une certaine contradiction à dénoncer la violence de l’universalisme que le Juif de la diaspora semble incarner et le nationalisme oppressif que le Juif israélien semble défendre.

Comment appréhender cette religion qui ne cherche pas le prosélytisme ? Le peuple élu est celui qui a accueilli la Révélation qu’il refuse de partager. « Pourquoi garder cette parole pour vous ? ». Dans cette recherche de l’unité, le « nous » est celui d’un seul, un « je » qui signe pour l’autre, la tentation de faire « Un » susceptible d’écraser tout ce qui fera obstacle au groupe.
Delphine Horvilleur ignore elle-même ce qu’est « être Juif » : filiation ? Pratique ? Culture ? Croyance ? L’identité juive n’est pas figée, elle est d’abord celle de l’avoir quittée.  L’antisémite imagine que l’on peut se définir de manière intégrale et le juif comme la femme, l’homosexuel, l’étranger voire le handicapé empêche d’atteindre cet idéal.  Qu’est-ce être juif ? Franz Kafka écrivait : « Qu’ai-je de commun avec les juifs ? C’est tout juste si j’ai quelque chose de commun avec moi-même. »
La démonstration de Delphine Horvilleur est bien huilée et son érudition emporte le profane que je suis. Toutefois, en historien, je m’interroge. Les Juifs furent motifs de soucis durant l’Antiquité. Les Romains affrontèrent la révolte juive entre 66 et 73 après J.C, deux empereurs Vespasien et Titus furent nécessaires pour en venir à bout. La destruction du Temple fut la conséquence la plus symbolique, la rupture avec les chrétiens en fut une autre et les Juifs furent dès lors considérés comme des rebelles, idée confortée par les soulèvements juifs qui suivirent, particulièrement sous le règne d’Hadrien. Les Juifs ne furent donc pas que des victimes expiatoires et humiliées. Par ailleurs, l’impression du curieux, peu familier du judaïsme, était qu’il y avait une originalité juive reposant sur l’activité des rabbins privilégiant l’application de la Torah ; comme si coexistait le pouvoir politique de l’Empire et le pouvoir de Dieu. Ce double pouvoir permettait dès lors à l’identité juive de perdurer.  La remise en cause de la politique israélienne en terre de Palestine n’est pas forcément le produit de l’antisémitisme comme le suggère madame Horvilleur.

*Levinas, Totalité et infini,
** « Le Juif est et demeure le parasite-type, qui, tel un bacille nuisible, s'étend toujours plus loin, sitôt qu'un sol nourricier favorable l'y invite. L'effet produit par sa présence est celui des plantes parasites : là où il se fixe, le peuple qui l'accueille s'éteint au bout de plus ou moins longtemps. " in Mein Kampf.


Erik Lambert.



> Tout ce qu'il me reste de la Révolution

Un film de Judith Davis (2018)


Si son couple de patrons « de gauche » licencient Angèle, c’est parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement, certes, mais c’est aussi et surtout pour son bien. La jeune femme les écoute dérouler leurs justifications mielleuses selon la réthorique forgée sous Mitterrand, mise en musique par Jospin et devenue rengaine sous Hollande. Puis, un peu comme les mouvements sociaux actuels, elle laisse exploser sa colère.

Comment repenser la société quand on a dépassé la trentaine et que la génération précédente ne vous a légué que la trahison méthodique de toutes ses espérances ? C’est la question que pose Angèle, excluant de « succomber ni au confort ni au désespoir », même quand Jimmy Rotten, le très rebelle chanteur des Sex Pistols (groupe punk emblématique des années 80) exploite son image dans des pubs pour de la margarine, à l’instar d’un Cohn-Bendit s’employant à promouvoir l’ultra-libéralisme.

            Sur la base du spectacle collectif de sa troupe théâtrale « L’avantage du doute », Judith Davis a écrit, joué et réalisé une comédie politique drôle et courageuse dont le naturalisme échappe avec liberté et bonheur au calibrage forcené de l’industrie cinématographique actuelle. Ça n’exclut pas quelques défauts de jeunesse (théâtralité, forçage scénaristique, caricature…) mais l’âge n’est jamais un défaut, ce n’est qu’une saison… Et le film a l’immense mérite de nous faire mesurer avec humour — donc intelligence — la puissance de l’impact qu’a l’état de la société sur nos vies personnelles, et en particulier comment la perte du désir et de l’espoir de changer le monde endommage notre capacité d’amour. En témoigne cette réplique tirée des excellents dialogues, qui devrait poursuivre chaque spectateur longtemps après la fin du film :
« Depuis quand n’ai-je pas considéré l’autre comme un dieu déguisé qui vient à ma rencontre ? »


Jean Chavot.

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