Famille franciscaine de l'Est Francilien

> Culture

(Lire et sortir)

 

> La guerre des pauvres


E.Vuillard, La guerre des pauvres, 2019, Actes Sud, 70 p., 8,50 €.


            Nous vivons un temps où les adages nés du « bon sens populaire » guident la perception des événements tant ils offrent un confort apaisant. Ainsi, l’histoire ne serait-elle qu’un éternel recommencement ! Et si les prémices des soubresauts de la Renaissance avaient un petit goût de gilets jaunes ? Eric Vuillard, remonte vers un temps où les peuples se révoltaient contre les institutions et interpellaient l’Eglise millénaire nourrie aux Indulgences. Fous de Dieu et gilets jaunes seraient-ils famille ? Vuillard surferait-il un peu sur le climat ambiant ? Toujours est-il qu’il sollicite le mouvement lancé par Thomas Müntzer qui entraîna la petite paysannerie du sud du Saint-Empire contre les puissants à l’aube du XVI°siècle. Curieuse analogie qui pourrait inspirer les seigneurs de ronds-points puisant les racines de leurs revendications dans une démocratie athénienne dont ils ignorent tout ; mais la Pnyx est loin de Paris. Election des prêtres, fin des corvées, Evangile en langue vulgaire autant d’ingrédients de la grande révolte de la paysannerie allemande entre 1524 et 1526 dont Engels prit leçon ; parfum de théologie de la libération avant l’heure, hérésie ou retour au message originel oublié par les potentats romains dans le désert de Judée ?  Eric Vuillard, prix Goncourt 2017 trouve, comme souvent, son inspiration dans les couloirs de l’Histoire.  En une soixantaine de pages noircies d’une plume nerveuse, incisive, dense, il exprime le désespoir et la violence de la révolte. Il entraîne son lecteur dans la bourrasque funeste en utilisant le présent et le « nous ». Un pasteur abandonné par Martin Luther, emporté par un vent de radicalité qui se rue vers le désastre que l’on imagine dès les premières lignes. Une mort en martyr qui attend le religieux thuringien et les 100 000 qui le suivirent dans le trépas. L’insurrection fut incontrôlée, elle emporta tout dans l’ouragan topique de l’idéal de partage des richesses et de pureté spirituelle.
Pas d’analogie illusoire, tout au plus quelques épisodes de la condition humaine qui édifient l’histoire ; un monde dans lequel les plus riches continuent à demeurer sur l’Aventin de l’injustice et de la misère évangélique. Vuillard instrumentalise l’histoire au profit d’un certain militantisme manichéen qui dénonce les méchants et offre sympathie aux gentils. Attention toutefois aux poncifs, l’Histoire n’est jamais un éternel recommencement, tout au plus peut-on discerner de confortables analogies. On ne peut qu’adhérer aux imprécations contre les puissants et souscrire à la révolte des petits sans ignorer pour autant que la lutte légitime contre l’injustice et le sang de ses martyrs ne doit pas attiser les brandons de la bêtise humaine. 


Erik Lambert.



> Génération en révolution



Situé en plein Marais, à l’hôtel Donon (1575), le musée Cognacq-Jay abrite la collection d’art du XVIIIème siècle rassemblée par les époux éponymes, fondateurs de la feue Samaritaine et philanthropes émérites. Il reçoit exceptionnellement, jusqu’au 14 juillet prochain, une sélection de quatre-vingt dessins du musée Fabre de Montpellier, représentatifs du tournant de la Révolution Française dans la pratique des artistes de la génération de François-Xavier Fabre (1766-1837) qui les a collectionnés et légués à sa ville natale après l’avoir dotée d’un musée.

            Ce dernier fut l’élève de David et l’un des grands espoirs de la peinture néo-classique. Ayant passé l’essentiel de sa vie en Italie, il ne participa pas directement à la Révolution pour laquelle il n’avait pas de sympathie particulière, contrairement à son maître qui en fut l’un des acteurs de premier plan (Montagnard). Mais comme tous ses camarades contemporains dont les dessins sont exposés, son travail fut profondément marqué par le passage de l’ancien régime à l’ère industrielle et au triomphe de la bourgeoisie.
L’importance de ces bouleversement historiques est déterminante dès l’époque charnière dont la collection Fabre est représentative. Les thèmes de prédilection évoluent vite dans une peinture déjà travaillée par les Lumières et bouleversée par les idéaux patriotiques nouveaux, l’intérêt pour l’individu et sa sensibilité personnelle qui éclora avec le romantisme, l’exaltation de la liberté et de l’idée de bonheur qui inclinent plus à la scène de genre et au portrait qu’aux sujets édifiants et monumentaux. De plus, les cadres mêmes de la peinture connaissent une mutation rapide, presque une explosion, avec la fin des commandes royales, de l’académie, et la restructuration d’un marché de l’art bouleversé d’abord par les troubles économiques et sociaux puis par le renouvellement rapide de la clientèle des classes dominantes.

            L’exposition est passionnante à deux titres : celui de la qualité des dessins, bien sûr, dont on ne peut qu’admirer la maîtrise d’exécution et la beauté, réalisés par des artistes souvent injustement oubliés, et celui de l’observation de la manière dont l’Histoire surdétermine l’inspiration et l’expression artistique de talents qui n’en restent pas moins particuliers.
Le ticket d’entrée relativement modique (6 ou 8 €) donne accès à la collection permanente. C’est l’occasion d’admirer un fonds riche et varié, et ainsi de mesurer mieux comment et pourquoi les dessins de la collection Fabre annoncent la peinture du siècle qui va s’ouvrir.

http://www.museecognacqjay.paris.fr/fr/les-expositions/generation-en-revolution-dessins-francais-du-musee-fabre-1770-1815


Jean Chavot.

AccueilArchives
Site réalisé par Mirage