Famille franciscaine de l'Est Francilien

> Culture

(Lire et sortir)

 

> Soixante minutes


Jean Chavot, Soixante minutes, Quadrature, Louvain-la-Neuve, 2019, 106 pages. 12€.


            Composer des nouvelles est un art difficile. on peut frustrer le lecteur ou l’assommer. Or, Jean Chavot a relevé le défi avec un bonheur certain. Amoureux de Maupassant, j’attendais brièveté mais aussi densité. J’ai trouvé de très courtes nouvelles aux titres ciselés qui sont le fruit de l’observation de courts instants du quotidien ; de ces petits moments fugitifs de vie que personne ne remarque, qui sombrent immédiatement au cimetière des souvenirs dans lesquels ils ne sont entrés que par effraction. L’œil de Jean Chavot les a saisis avec la caméra de sa sensibilité pour les petites choses, pour les humains qui ne seront jamais célèbres et qui le deviennent furtivement à la faveur de sa plume. Une plume plongée dans la simplicité d’une poésie qui s’ignore. Ces inconnus surpris au coin d’une rue, au coin d’une fenêtre, au pied d’un arbre, dans un bistrot, dans le ventre du métro, dans une église : tout ce monde anonyme parisien qu’il affectionne.  J’ai parfois eu la curieuse impression qu’il m’avait surpris au détour d’une voiture du métro, ces matins où je plonge ensommeillé dans mon livre alors qu’un homme quémande en s’excusant de nous déranger. S’est-il immiscé dans la chambre conjugale lorsqu’un léger ronflement que je sentais ne pas devoir relater, rythmait un instant d’insomnie ?  Il traque les comportements banalement humains, en une geste un rien doinesque où la photo se transforme en mots au fil des nouvelles. Banalité d’une journée de travail, d’un éternel recommencement de ces habitudes quotidiennes qui offrent parfois des scènes cocasses lorsqu’on sait les saisir.  Intrusion fugace et incongrue d’un visage célèbre dans une boulangerie, tout de suite absorbé dans l’océan anonyme du quotidien, communion humaine improbable d’un machiniste et de ses passagers.

Soixante minutes est un petit livre agréable qui s’intéresse à la vie, celle que nous vivons sans toujours en saisir les instants éphémères, dont on ignore qu’ils sont si importants car ils tissent les fils de nos existences. L’esprit vaque, imagine ; rencontre l’insouciante nostalgie qui parfois nous saisit lorsque l’on se souvient de ce copain qui partagea un temps notre banale destinée et qui ressurgit discrètement le long de la Seine. La vie s’écoule ainsi au fil des lignes.

Pendant une petite heure, nous flânons dans Paris avec Jean Chavot sans s’en rendre vraiment compte, le temps passe avec ce guide avisé des vies ordinaires de ceux qui mourront en ignorant qu’un jour un observateur sagace les a immortalisés. Des clins d’œil rapides, des impressions fugaces, détournés de manière inopinée par les charmes d’une libraire accorte.

Erik Lambert.



> Les Nabis et le décor

 

https://museeduluxembourg.fr/expositions/les-nabis-et-le-decor



La plupart de artistes qui, dès 1888, forment le mouvement des Nabis n’ont qu’une vingtaine d’années. Pour eux, l’impressionnisme est dépassé, trop réaliste pour leur volonté d’initier un art nouveau dont ils s’intitulent les « prophètes », traduction du mot arabe « nabi ». Paul Sérusier, Pierre Bonnard, Maurice Denis, Edouard Vuillard, Paul Ranson, Féilx Vallotton, Arstide Maillol pour ne citer que des noms parmi les plus connus s’inscrivent dans un post-impressionnisme ouvert par Gauguin et marqué par l’influence de la peinture japonaise, ses perspectives planes, ses formes stylisées et ses aplats de couleur.

            Les Nabis dont le groupe informel se dispersera en 1900 peignent des paravents, des panneaux de boiseries, décorent des abat-jours, des porcelaines, dessinent des marqueteries, comme autant de manières de se jouer des hiérarchies entre Beaux-Arts et artisanat. Ils explorent ainsi une esthétique en rupture avec la vogue de leur fin de siècle, libérée des conventions qui subsistent encore. L’art et la vie sont intimement mêlés dans leur vision, le premier doit donc revenir au sein de la seconde jusqu’à peindre l’intimité d’une famille pour décorer son propre appartement comme un mise en abîme de sa vie quotidienne, ou faire apparaître des jardins sur les murs de chambres de jeunes filles qui s’y voient représentées en allégories, ou orner toutes les parois du salon d’un hôtel particulier de scènes prises sur le vif dans un jardin public. Les Nabis, prophètes de « l’Art Nouveau » excluent les sujets posés, historiques, académiques afin d’affranchir leur peinture des façons comme des inspirations conventionnelles, préférant les puiser dans la poésie, le théâtre, la philosophie, la spiritualité, l’ésotérisme. Ils se rapprochent par là des symbolistes, contribuant à la grande vitalité de la vie intellectuelle et artistique de la fin d’un XIXème siècle si riche en révolutions.

            La lisibilité des narrations, l’évidence des sujets, des motifs et des formes, la vivacité des couleurs, la simplicité des perspectives et la variété des supports incitent à visiter cette exposition accompagné d’enfants et de jeunes gens. En plus du plaisir, ils y trouveront l’occasion d’éduquer leur œil à la peinture contemporaine plus difficile d’accès qui suivra cette époque où tout s’est réinventé. Ils pourront aussi mesurer la liberté créatrice de ces artistes dont seulement quelques générations les séparent et comprendre, peut-être, que dans notre quête auto-satisfaite de la nouveauté, nous avons beaucoup perdu à la fois de l’humilité et de l’audace de nos prédécesseurs.

Jean Chavot.

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