Famille franciscaine de l'Est Francilien

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« Caïn, où est ton frère ? »



Le 6 décembre 2018, Médecins sans frontières et SOS Méditerranée annonçaient "mettre un terme" aux activités de leur navire, l’Aquarius, qui opérait des missions de recherche et de sauvetage des migrants en perdition, en mer Méditerranée. Après les enquêtes administratives et judiciaires (et les fausses accusations de participation au trafic d’esclaves ou de transport de déchets toxiques), les fermetures de ports européens, l’immobilisation à quai, et le retrait de son pavillon, les deux associations ont renoncé à ce navire qui cristallisait tant de réactions de rejet et de colère, préférant consacrer leur énergie à l’affrètement d’un nouveau bateau susceptible de prendre la mer début 2019.
Et pourtant, depuis février 2016, l’Aquarius a porté secours à près de 30 000 personnes au large des côtes libyennes…A ce jour, hélas, il n’y a plus aucun bateau humanitaire dans cette région, et l’on dénombre plus de 2 100 morts en Méditerranée depuis le 1er janvier 2018.
Cependant, des voix n’ont pas hésité à se faire entendre pour nous sortir de notre torpeur et de notre indifférence.

Lorsque le pape François est venu à Lampedusa le 8 juillet 2013, il voulait dire son émotion et poser un geste de proximité auprès des migrants qui avaient survécu à ces tragiques traversées de la Méditerranée sur des bateaux de fortune, alors que tant d’autres avaient péri. Ce qui aurait du être pour eux « un chemin d’espérance » s’était transformé en « chemin de mort ». Il voulait également « réveiller nos consciences »… Ainsi s’exprimait-il dans son homélie :
« Adam, où es-tu ? » : c’est la première demande que Dieu adresse à l’homme après le péché. « Où es-tu, Adam ? ». Et Adam est un homme désorienté qui a perdu sa place dans la création parce qu’il croit devenir puissant, pouvoir tout dominer, être Dieu. Et l’harmonie se rompt, l’homme se trompe et cela se répète aussi dans la relation avec l’autre qui n’est plus le frère à aimer, mais simplement l’autre qui dérange ma vie, mon bien-être. Et Dieu pose la seconde question : « Caïn, où est ton frère ? ». Le rêve d’être puissant, d’être grand comme Dieu, ou plutôt d’être Dieu, génère une chaîne d’erreurs, qui est une chaîne de mort, qui porte à verser le sang du frère !  Ces deux questions de Dieu résonnent aussi aujourd’hui, avec toute leur force ! […] nous ne sommes plus attentifs au monde dans lequel nous vivons, nous ne soignons pas, nous ne gardons pas ce que Dieu a créé pour tous et nous ne sommes plus capables non plus de nous garder les uns les autres. […] « Où est ton frère ? », la voix de son sang crie vers moi, dit Dieu. Ce n’est pas une question adressée aux autres, c’est une question adressée à moi, à toi, à chacun de nous. Ceux-ci parmi nos frères et sœurs cherchaient à sortir de situations difficiles pour trouver un peu de sérénité et de paix ; ils cherchaient un rang meilleur pour eux et pour leurs familles, mais ils ont trouvé la mort. »

Le 28 juin dernier, le journaliste de La Croix, Frédéric Boyer, dans son article « Un ange se noie » nous interpellait lui aussi face à cette tragédie : « Oui, mes amis, de leur survie dépend notre survie. Et celle de notre âme. Car c’est un drame, littéralement, digne des plus hautes et terrifiantes tragédies humaines, et qui vient interroger notre propre destinée. C’est notre tragédie, intime et collective à la fois. Cette terrible réalité nous excède parce que soudain nous comprenons sans vouloir le comprendre que c’est la nôtre. C’est nous qui devons répondre ou pas, accueillir ou pas, secourir ou pas. Et ce choix nous déchire parce qu’il vient brusquement éclairer le monde confiné et malade sans doute qu’est devenu le nôtre. Il vient réveiller notre ancestrale terreur de la vie. Nous sommes devant eux les malheureux, si vieux, sans imagination, bourrés de peurs et de fantasmes. La vie qui se débat, qui appelle, la vie qui pousse, qui traverse, qui navigue, qui embarque, qui lutte et espère, cette vie-là nous terrorise. […] Nous avons fui devant l’épreuve qui nous grandirait, qui ferait de notre Europe une terre de promesse. Arrêtons de parler de nos racines chrétiennes si nous ne sommes pas capables de répondre oui à la vie qui appelle, à l’espérance. La parole chrétienne n’est pas une simple racine mais elle se cache comme une semence. »

Médecins sans frontières et SOS Méditerranée appellent la France et les pays de l’Union européenne à les soutenir pour obtenir un nouveau pavillon et pouvoir repartir en mer, car il y a urgence. Ils attendent que les citoyens se mobilisent pour faire pression en ce sens auprès de leurs dirigeants, malgré tous les discours mensongers et xénophobes.
Combien de milliers de morts faudra-t-il encore, combien d’anges qui se noieront à leur tour, avant que chacun et chacune n’ouvre son cœur aux cris de nos sœurs et de nos frères et à la voix du Seigneur Dieu qui ne cesse de nous questionner : « Caïn, où est ton frère ? » ?

Pascale Clamens

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