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Sobriété ou tempérance ?

Combien de familles se heurteront au même dilemme à l’approche de Noël : offrir des cadeaux aux enfants ou chauffer la maison ? Chez les dix millions d’entre nous qui vivent sous le seuil de pauvreté, la question sera tournée et retournée en vain. Elle occupera moins les familles aisées, et pas du tout les plus riches dont la fortune s’est encore considérablement accrue ces dernières années. Dans cet état de choses, la fin proclamée de l’abondance et de l’insouciance sonne comme une mauvaise plaisanterie, cruelle pour les uns, incongrue pour les autres.

Luc (16 : 19-31) décrit une situation analogue. Un riche dont la « vie n’était chaque jour que festins et plaisirs » restait étranger à la présence du « pauvre, nommé Lazare, qui se tenait couché devant le portail de sa villa, le corps couvert de plaies purulentes ». Pourtant Lazare « aurait bien voulu calmer sa faim avec les miettes qui tombaient de la table du riche ». Puis, lorsqu’au terme de ses misères, Lazare fut emporté par les anges auprès d’Abraham et que le riche souffrit à son tour dans les flammes du séjour des morts, le fossé qui séparait les deux hommes s’élargit en un abîme d’une telle immensité que, comme Abraham le décrit : « même si on le voulait, on ne pourrait ni le franchir pour aller d’ici vers vous, ni le traverser pour venir de chez vous ici ».

Cette parabole d’une très grande portée spirituelle peut plus modestement aider chacun à méditer la notion de sobriété autrement qu’elle s’impose aujourd’hui. Efforçons-nous, par exemple, d’oublier l’injustice de la situation initiale et de ne pas voir sa conclusion sous le jour du châtiment et de la récompense ; considérerons plutôt que Lazare et le riche représentent deux versants d’une même humanité souffrante. Bien que l’idée choque — entre qui manque de tout et qui jouit de tout, l’écart est insupportable — le mal n’est-il pas dans l’obsession d’une jouissance tout illusoire et matérielle, qu’on s’en gave quotidiennement ou qu’on en rêve comme de la seule espérance ? N’est-ce pas la gloutonnerie indifférente d’un côté et la dépendance attentiste de l’autre qui creusent l’abîme en nous et entre nous, avec le terrible résultat que constate Abraham ?

Et qu’est-ce au fond que la sobriété sinon le contraire de l’ébriété ? Ce n’est pas la pauvreté qu’il convient d’opposer ici à la richesse, mais la lucidité (la lumière, qui est première) à l’ivresse, c’est-à-dire à l’idolâtrie des festins et des plaisirs, commune malgré les apparences au patachon et à celui qui se tient « couché devant son portail » en attente de quelques miettes. Bien sûr, la responsabilité du riche est à la mesure de ses privilèges, mais cela ne dispense pas le pauvre de la sienne, plus fondamentale encore. À bien lire Luc, ce qui condamne le riche (il n’a pas d’autre nom que le « riche ») est sa surdité à la voix du ressuscité : Jésus qui nous dit : « celui qui boira de l’eau que moi je lui donnerai n’aura plus jamais soif » (Jean 4 : 14). Et ce qui sauve Lazare n’est pas sa sobriété imposée, mais d’avoir bu de cette eau-là, c’est-à-dire d’être pauvre au sens évangélique. De même aujourd’hui, seule la poursuite de la paix et du bien nous remettra sur la voie de l’amour du prochain et de la création, et donc de la tempérance sans laquelle la sobriété n’est qu’une pause entre deux agapes. N’attendons pas couchés devant le portail du « riche », saisissons dans l’épreuve l’occasion d’une conscience nouvelle, réapproprions-nous notre espérance, nos forces, nos savoir-faire, comme on le voit déjà dans des initiatives éparses, silencieuses, mais résolues : ici un couple ingénieurs remet en marche un ancien moulin à eau afin de fournir de l’électricité à toutes les familles d’une vallée, là des riverains s’associent dans des jardins collectifs cultivés en permaculture, ici et là on réapprend la profondeur de l’essentiel sous le miroitement du superflu.

Noël qui vient, au lieu d’un dilemme, peut signer la relégation des pères Noël à crédit et favoriser le réveil des consciences au seuil des supermarchés : montrer aux enfants que le plus magnifique des cadeaux est la renaissance de la lumière, que la plus douce des chaleurs est celle que l’on se prodigue les uns aux autres. Et un jour peut-être, la poupée qui parle et la panoplie de héros feront les beaux souvenirs d’adultes maîtres de leur destin.

Le comité de rédaction