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Le don du pardon

Chaque instant de nos vies recèle une occasion de pardon, car chaque instant nous confronte aux limites de notre capacité de charité, envers le prochain, mais aussi et d’une manière souvent plus complexe et moins évidente, envers nous-mêmes. C’est pourquoi Jésus sous invite, en pardonnant chaque jour « jusqu’à soixante-dix fois sept fois » (Mt 18,22), à nous y employer autant que nous respirons. En effet, la faculté de pardonner est certainement notre ressource la plus précieuse pour vivre avec les autres et avec nous-mêmes, dans l’amour de Dieu pour les fidèles et dans la concorde pour les hommes de bonne volonté. Mais voilà, avouons-le : pardonner n’est ni facile ni simple, pour personne, au point que l’on se demande si cela nous est bien naturel, si ce ne serait pas au contraire l’épreuve de toute une vie.

Pourtant, l’actualité nous en présente par trop l’opportunité dans le spectacle continu des injustices et des violences, de la guerre, de la misère, du meurtre ou de l’agression pour quelques billets, parfois pour rien, et cela jusque dans l’intimité des foyers. Tous ces crimes, plus ou moins grands, exaspèrent en nous une peur, une tristesse et un ressentiment qui remettent le pardon aux mains de la justice des hommes, c’est-à-dire à d’autres et à plus tard, après le châtiment. Mais quel sens le châtiment a-t-il lorsqu’il n’est au fond qu’une vengeance ou une punition, une violence qui répond à la violence ? Qu’est-ce que le pardon s’il est soumis à la condition d’une réparation haineuse, victoire militaire ou peine de prison ? Nous nous rendons d’autant plus sourds à ces questions que nous nous sentons directement victimes de quelqu’un ou de quelque chose, ou simplement incompris ou malaimés. Cela pose une nouvelle question et ses déclinaisons : Pourquoi m’est-il plus difficile de pardonner un fait, une attitude dont je suis moi-même la victime ? Pourquoi une injustice à ma porte m’est-elle dix fois plus insupportable qu’une injustice mille fois plus grande à dix mille kilomètres ? Serait-ce que la préservation de mon intégrité et de mes intérêts vaut davantage que les principes selon lesquels je me targue de vivre ? N’est-ce pas là une contradiction qui me prédispose malgré moi à perpétuer l’injustice et la violence au nom de ma sauvegarde personnelle ? Dans ces conditions si misérablement humaines que je reconnais comme miennes, comment puis-je ouvrir mon cœur et mon âme au pardon que je désire tant ?

Le verbe pardonner (du latin per, et donare) signifie donner tout, donner complètement. C’est assez dire combien le pardon est à la fois l’expression et la condition de l’amour. Ainsi Jésus nous enseigne-t-il par son ultime commandement : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés » auquel il ajoute immédiatement : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime » (Jean 15,12-13). Et dans le cri même de l’agonie : « Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font » (Luc 23,34). Tout l’Évangile appelle indissolublement à l’amour et au pardon que le Christ a manifestés constamment tout au long de sa mission, et encore après son supplice en pardonnant à Pierre trois fois ses reniements et à Paul ses persécutions pour en faire les guides de son Église naissante. Mais si profonde soit notre foi et notre désir de l’imiter, nous ne sommes pas Jésus. Rattrapés que nous sommes par notre condition humaine, aucun de nous n’est capable de pardon — de don total — sans l’aide de l’Esprit. C’est l’Esprit en nous qui pardonne, qui nous donne la force de demander et d’accorder le pardon. Nous sommes pardonnés à la mesure ou nous pardonnons, comme nous sommes aimés à la mesure où nous aimons, sans aucune limite de réparation ni de réciprocité.

C’est pourquoi, après Pâques, la Pentecôte que nous venons de fêter revêt une telle importance dans notre long et chaotique apprentissage de la sainteté. Car avec la Paix que Jésus nous donne à travers les apôtres, tous les dons de l’Esprit Saint sont offerts à notre usage pour comprendre et vivre l’amour et le pardon. Il nous reste à ouvrir nos cœurs, à vouer nos âmes et à nous abandonner en conscience à l’Esprit Saint. N’est-ce pas un merveilleux devoir de vacances ?

Le comité de rédaction