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EDITO

Le don du pardon

Chaque instant de nos vies recèle une occasion de pardon, car chaque instant nous confronte aux limites de notre capacité de charité, envers le prochain, mais aussi et d’une manière souvent plus complexe et moins évidente, envers nous-mêmes. C’est pourquoi Jésus sous invite, en pardonnant chaque jour « jusqu’à soixante-dix fois sept fois » (Mt 18,22), à nous y employer autant que nous respirons. En effet, la faculté de pardonner est certainement notre ressource la plus précieuse pour vivre avec les autres et avec nous-mêmes, dans l’amour de Dieu pour les fidèles et dans la concorde pour les hommes de bonne volonté. Mais voilà, avouons-le : pardonner n’est ni facile ni simple, pour personne, au point que l’on se demande si cela nous est bien naturel, si ce ne serait pas au contraire l’épreuve de toute une vie.

Pourtant, l’actualité nous en présente par trop l’opportunité dans le spectacle continu des injustices et des violences, de la guerre, de la misère, du meurtre ou de l’agression pour quelques billets, parfois pour rien, et cela jusque dans l’intimité des foyers. Tous ces crimes, plus ou moins grands, exaspèrent en nous une peur, une tristesse et un ressentiment qui remettent le pardon aux mains de la justice des hommes, c’est-à-dire à d’autres et à plus tard, après le châtiment. Mais quel sens le châtiment a-t-il lorsqu’il n’est au fond qu’une vengeance ou une punition, une violence qui répond à la violence ? Qu’est-ce que le pardon s’il est soumis à la condition d’une réparation haineuse, victoire militaire ou peine de prison ? Nous nous rendons d’autant plus sourds à ces questions que nous nous sentons directement victimes de quelqu’un ou de quelque chose, ou simplement incompris ou malaimés. Cela pose une nouvelle question et ses déclinaisons : Pourquoi m’est-il plus difficile de pardonner un fait, une attitude dont je suis moi-même la victime ? Pourquoi une injustice à ma porte m’est-elle dix fois plus insupportable qu’une injustice mille fois plus grande à dix mille kilomètres ? Serait-ce que la préservation de mon intégrité et de mes intérêts vaut davantage que les principes selon lesquels je me targue de vivre ? N’est-ce pas là une contradiction qui me prédispose malgré moi à perpétuer l’injustice et la violence au nom de ma sauvegarde personnelle ? Dans ces conditions si misérablement humaines que je reconnais comme miennes, comment puis-je ouvrir mon cœur et mon âme au pardon que je désire tant ?

Le verbe pardonner (du latin per, et donare) signifie donner tout, donner complètement. C’est assez dire combien le pardon est à la fois l’expression et la condition de l’amour. Ainsi Jésus nous enseigne-t-il par son ultime commandement : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés » auquel il ajoute immédiatement : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime » (Jean 15,12-13). Et dans le cri même de l’agonie : « Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font » (Luc 23,34). Tout l’Évangile appelle indissolublement à l’amour et au pardon que le Christ a manifestés constamment tout au long de sa mission, et encore après son supplice en pardonnant à Pierre trois fois ses reniements et à Paul ses persécutions pour en faire les guides de son Église naissante. Mais si profonde soit notre foi et notre désir de l’imiter, nous ne sommes pas Jésus. Rattrapés que nous sommes par notre condition humaine, aucun de nous n’est capable de pardon — de don total — sans l’aide de l’Esprit. C’est l’Esprit en nous qui pardonne, qui nous donne la force de demander et d’accorder le pardon. Nous sommes pardonnés à la mesure ou nous pardonnons, comme nous sommes aimés à la mesure où nous aimons, sans aucune limite de réparation ni de réciprocité.

C’est pourquoi, après Pâques, la Pentecôte que nous venons de fêter revêt une telle importance dans notre long et chaotique apprentissage de la sainteté. Car avec la Paix que Jésus nous donne à travers les apôtres, tous les dons de l’Esprit Saint sont offerts à notre usage pour comprendre et vivre l’amour et le pardon. Il nous reste à ouvrir nos cœurs, à vouer nos âmes et à nous abandonner en conscience à l’Esprit Saint. N’est-ce pas un merveilleux devoir de vacances ?

Le comité de rédaction

EDITO

Pourquoi lui ?

Tout au long de ma vie, j’ai apprécié la discrétion de Charles de Foucauld. Dans son désert, loin du bruit de la ville, loin des crises de l’Eglise, il semblait inatteignable et distant par rapport aux situations tragiques de notre société. L’annonce de sa canonisation imminente m’a interrogé. Quel sens peut-avoir aujourd’hui cette canonisation ?

Deux mots caractérisent notre monde actuel : encombrement et désert. Notre société est suréquipée, suralimentée, surchargée, et elle produit des crises : les routes sont encombrées, les oreilles n’entendent plus par excès d’information, les estomacs sont lourds, les cerveaux sont inondés de nouvelles superflues. Et non loin de nos lieux de vie, c’est le manque, la pénurie, la faim, la soif, l’absence de vie ou la peur…

Au milieu de cela, un homme apparaît : Charles de Foucauld. D’où vient-il ? Issu d’une famille noble et aisée, il s’engage dans l’armée, malgré sa résistance à l’autorité et son goût pour les distractions mondaines. Et c’est au cœur de ce cadre de vie disciplinée qu’il découvre le vide de la vie. C’est une conversion foudroyante et un cheminement profond, en quête de sens et de vérité. Il sort des sentiers d’une vie tracée par l’armée, il fuit les promotions et se lance dans l’aventure d’une vie autre : il découvre le Maroc et un peuple religieux qui lui fait toucher du doigt la grandeur de Dieu… Il est marqué par l’expression de la pratique musulmane et la transcendance de Dieu…

Charles est touché par cette religion musulmane et vibre à l’Absolu de Dieu. Il déchiffre un monde qui aboutira plus tard, pour lui, à un travail sur la langue parlée des Touareg. Il facilitera la communication entre eux et avec lui. Avec patience et passion, et ce n’est pas la moindre des actions humanitaires, il révèle une culture, et une langue, il donne vie à un peuple. Et ce n’est pas la partie la plus connue de la vie de Charles de Foucauld.

Ses activités multiples et sans lien apparent ébauchent ce visage unique qui n’apparaîtra qu’en fin de vie : « Frère universel ». Il devient un homme parmi les humains, après de longs temps de recherche, sans aucune étiquette, simplement disciple de Jésus. Sa « forme de vie » accompagnée par le rare courrier de quelques témoins, constitue une innovation dans l’Eglise de son temps et interroge encore aujourd’hui. Il est travaillé par un immense amour de Dieu; et cela se révèle dans les rencontres et l’amitié sans frontière pour tous.

Désencombré à l’extrême et sans structure religieuse, c’est dans cette situation qu’il perçoit la grandeur de Dieu. Charles, à la suite de Jésus, voudra aimer toujours davantage.

F. Thierry

Edito

Paix

Un virus inconnu venait de rappeler aux pays nantis que la maladie et la mort existaient. À peine remis, ils se trouvent affligés d’un nouveau fléau oublié : la guerre. Comme l’épidémie, on la croyait reléguée à des contrées où elle ne touchait que des populations vouées à la souffrance, trop miséreuses pour mériter chez nous le statut de réfugié. Mais la voilà revenue aux marches de l’Europe, à portée de missile et de caméra, et dès lors prise beaucoup plus au sérieux. Ce rappel de l’égoïsme occidental ne diminue en rien l’horreur absurde de la guerre en Ukraine. Il ne vise qu’à la replacer dans le cadre de l’atrocité commune afin de poser la nécessité urgente et primordiale de la paix pour tous, non pas une paix attendue de la victoire de gentils auto-proclamés sur des méchants désignés — celle qui répond à l’adage « si tu veux la paix, prépare la guerre » — mais la seule paix à laquelle il est juste d’œuvrer inlassablement : la paix victo-rieuse, partout et à jamais.

Comment gagner cette bataille contre la guerre que l’on dit tantôt froide, éclair, grande, drôle, juste et plus odieusement encore : « propre », et même « humanitaire » ? Comment faire que la paix s’impose comme condition naturelle des choses, qu’elle ne soit plus définie comme suspension des hostilités résultant de la victoire d’un des camps, de l’écrasement de l’autre, de l’épuisement ou de la mort de tous les combattants ? Paix trompeuse que celle du cimetière qu’évoquait Emmanuel Kant dans son retentissant Vers la paix perpétuelle, ouvrage resté lettre morte dans lequel il posa les fondements politiques et législatifs d’une paix définitive. Mais d’armistices en traités, l’Histoire nous apprend que les lois et les accords, s’ils sont bien sûr in-dispensables, se révèlent insuffisants à calmer définitivement les ardeurs bellicistes. Pire, les traités de paix contiennent bien souvent le germe de la prochaine guerre, comme le Traité de Versailles celui de la Seconde guerre mondiale. Car aucune victoire n’épuise les raisons des con-flits et l’humiliation du vaincu ne fait qu’exalter son espoir de revanche. Ainsi l’Histoire est-elle pleine des transgressions guerrières, et plutôt que des œuvres magnifiques de la paix, les éco-liers en apprennent les dates comme les jalons naturels du destin commun. Et pourtant, tout être humain aspire fondamentalement à la paix comme condition première d’une vie heureuse. D’où vient ce paradoxe délirant et meurtrier qu’est la guerre ? Quelle force obscure nous dresse, mal-gré nous, hommes, femmes, pays, coalitions, les uns contre les autres ?

C’est un fait, les guerres sont toujours déterminées par les intérêts « supérieurs » des puissants. Mais des intérêts de même nature siègent dans le cœur de chacun, aussi humble soit-il, y grossissant jusqu’à étouffer l’amour du prochain et le désir de paix qui sont les condi-tions du bien. Une soif insatiable de pouvoir, de richesse et de jouissance, ne serait-ce que sous la forme minimale de la peur de manquer, pousse les individus comme les foules les uns contre les autres. Il ne suffit donc pas de vouloir la paix, encore faut-il renoncer en chacun de nous au moteur de la guerre : la folle poursuite de ces passions morbides qui sont le terreau de la vio-lence. C’est à cette mise en cohérence du renoncement au mal et de la quête du bien que saint François nous exhorte : « Vous annoncez la paix par vos paroles, disait-il, ayez-la plus encore dans vos cœurs. Ne soyez pour personne une occasion de colère ou de scandale, mais que votre dou-ceur incite tous les hommes à la paix, à la bonté et à la concorde. » (Légende des trois compa-gnons, 58) François se fait ainsi l’écho de l’invitation du Christ à trouver en nous-mêmes la res-source de la paix véritable, non pas la paix à la manière du monde, momentanée, incomplète, minée par les arrière-pensées, mais sa paix à lui, toute de confiance et de fidélité : « Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix ; ce n’est pas à la manière du monde que je vous la donne. Que votre cœur ne soit pas bouleversé ni effrayé. » (Jean 14,27) Résister aux appels de la haine, des passions chaotiques et de la peur exige de rassembler tout son courage autour d’une foi inébranlable, comme celle dont Jésus nous montre la puissance dans la tempête, apte à calmer la mer et le vent déchaînés. Chacun, pour œuvrer véritablement à la paix du monde, doit com-mencer par dominer la tempête qui couve dans son cœur, par rester petit devant ce qui se croit grand, car il n’est qu’Un seul à qui appartiennent le règne, la puissance et la gloire. C’est alors que l’on peut proclamer « Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu ! »

Le comité de rédaction

EDITO

En grec le mot « polis » signifie la cité. Pour les Athéniens du Vème siècle, la cité constituait un État. Les citoyens participaient aux affaires publiques de la démocratie ce qui leur conférait des droits mais aussi des devoirs ; exception dans un monde où régnaient les pouvoirs tyranniques. Si l’étymologie « pouvoir du peuple » peut induire en erreur, tant le système antique n’avait guère à voir avec ce que nous vivons en France de nos jours, il n’en demeure pas moins que les idées de Dracon, Solon, Pisistrate et Clisthène ont essaimé. En démocratie le chrétien est-il légitime à participer aux débats et à s’engager ?

En cette période très agitée au cours de laquelle les joutes françaises pré-électorales paraissent très superficielles, la question paraît presque futile.

Pourtant, en son temps, le Christ s’engagea. Hérode ne fit il pas massacrer des enfants par crainte d’affronter un rival potentiel ? Jésus ne s’éleva-t-il pas contre l’ordre établi ? (Lc 22, 25 et 31-32) N’a-t-il pas refusé de participer à la révolte contre l’occupant romain ? N’a-t-il pas, contre les usages, côtoyé Romains, parias juifs, collecteurs d’impôts,…? Ne fut-il pas accusé d’être hostile aux Romains bien qu’il considérât qu’il convenait de verser l’impôt à César ? Enfin, ne mourut-il pas de manière infamante, nanti de l’acronyme fort politique « Jésus de Nazareth, roi des juifs », son tombeau gardé par des soldats mandés par des pharisiens soucieux d’éviter que des disciples n’exploitassent « politiquement » sa mort ? S’il est vrai que Paul appela les Corinthiens à éviter de s’engager par orgueil, le chrétien n’en a pas moins une conscience, ce que Paul rappela : « Que personne ne cherche son propre intérêt, mais que chacun cherche celui d’autrui. ». Or, lorsque d’aucuns en appellent aux racines judéo-chrétiennes et invoquent l’héritage du Galiléen, les chrétiens doivent-ils demeurer muets ?

Les racines s’entremêlent et si nous cherchons désespérément à les discerner, il convient de puiser dans l’effervescence médiévale qui brassa des peuples, des cultures, des croyances. Rendons à César ce qui est à César et à Eisenhower ce qui lui appartient. En effet, le diable prit le visage des totalitarismes, qu’ils fussent antisémites ou athées, et il fut vaincu. Dès lors, les années 1950 furent celles de la renaissance du judéo-christianisme démocratico-compatible. Cette renaissance du concept de judéo-christianisme fut l’occasion d’appréhender la géopolitique sous l’angle d’un choc des civilisations. Ces errements simplificateurs ont volé en éclats à la faveur du conflit russo-ukrainien ; les nostalgies d’une époque fantasmée, sublimée, sont autant de placebos réducteurs qui conduisent à l’exclusion. Or, le christianisme est universel, il est né au Proche-Orient et il s’est épanoui sur tous les continents : il est de tous les temps et de tous les lieux.

L’Évangile est politique, il en appelle à notre responsabilité, celle qui conduit à ne pas se jeter dans le bras d’un sauveur par peur d’un monde qui semble nous échapper. Invoquer un homme ou une femme providentiel par aveuglement peut mener au chaos. Le Christ n’aspira pas à endosser ce rôle sur terre lorsqu’il répondit à Pilate : « Mon Royaume n’est pas de ce monde ». Alors que nous serons amenés à glisser un bulletin dans l’urne, il nous faut exercer notre devoir de citoyen, mais aussi de chrétien. Notre choix sera celui de l’universalité, de l’Amour de nos frères et sœurs en Christ, car les politiques sont au service du bien commun et non de quelques groupes qui, au nom de supposées racines défendues par un obscurantisme né de certitudes devenues vérités, font de l’exclusion leur fonds de commerce. L’Évangile porte un message d’Amour et de liberté ; il nous reste donc, à l’aube de la Semaine Sainte, à faire le choix de la liberté et de l’accueil du pauvre et du petit.

UNE ÉGLISE FRATERNELLE.

Le ciel est gris et les nuages s’amoncellent en notre monde. Le climat est sombre ; la pandémie rôde et les peuples grondent. Les foules s’agitent embrasées par les paroles de Trump, Bolsonaro, Orban ou Zemmour. Les protochronistes attisent de chimériques nostalgies alimentant les « Freedom convoy » qui, du Canada, cinglent vers l’Europe, alors que des migrants cherchent cette minuscule parcelle de bonheur dont ils sont privés. Tout semble contraintes pour les oubliés de l’enrichissement planétaire : vaccins, passes sanitaires, indigence des revenus, mépris, hausse des prix de l’énergie, complot des élites, … Certes, l’histoire n’est pas un éternel recommencement mais il y a analogie avec d’autres temps. Prenons garde aux convulsions des masses ; il souffle un vent mauvais, de ceux qui présagent les tempêtes. La résistance à l’oppression figure dans l’article 2 de la DDHC de 1789 et devient un droit dans l’article 35 de celle du 24 juin 1793. L’Église ne peut être la « grande muette » en ces temps troublés ; elle ne le fut pas lorsque les mouvements des années 1830 bousculèrent l’ordre confortable né du traité de Vienne. Félicité de Lamennais publia Paroles d’un croyant qui en appelait à l’insurrection contre l’injustice au nom de l’Évangile alors que son ami dominicain Lacordaire rejoignait le combat des ouvriers. Après beaucoup d’atermoiements et de déchirements, l’Église se rangea du côté de ceux qui souffraient.
« Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits » avait écrit Luc ; paroles prophétiques pour permettre de sortir d’un doux aveuglement, de ne pas réagir en « privilégiés » apeurés lorsque rugissent les oubliés du CAC 40. Léon XIII montra le chemin dans son Encyclique Rerum Novarum de mai 1891 : «Ainsi, les fortunés de ce monde sont avertis que les richesses ne les mettent pas à couvert de la douleur, qu’elles ne sont d’aucune utilité pour la vie éternelle, mais plutôt un obstacle, qu’ils doivent trembler devant les menaces insolites que Jésus-Christ profère contre les riches; qu’enfin il viendra un jour où ils devront rendre à Dieu, leur juge, un compte très rigoureux de l’usage qu’ils auront fait de leur fortune. ». N’est-ce pas à nous chrétiens de mettre nos pas à la suite de l’Évangile en entraînant les parangons du « ruissellement », du « trickle down economics » ? La doxa néo-libérale qui pose que les revenus des plus riches contribuent à la croissance de l’activité économique profitant à l’ensemble de la société est illusoire. La suppression de l’ISF, l’instauration du prélèvement forfaitaire unique, la « flat tax » pour les revenus du capital, en faveur des « premiers de cordée » est une fable et la réponse des peuples pourrait être virulente. Lamennais écrivit « Le cri du pauvre monte jusqu’à Dieu, mais il n’arrive pas à l’oreille de l’homme. » alors que Léon XIII, fidèle à l’épître de Jacques écrivit à son tour : « Voilà que le salaire que vous avez dérobé par fraude à vos ouvriers crie contre vous, et que leur clameur est montée jusqu’aux oreilles du Dieu des armées ». Là réside la conscience du chrétien qu’interpelle François :
« Aucun effort de pacification ne sera durable, il n’y aura ni harmonie, ni bonheur dans une société qui s’ignore, qui met en marge et abandonne dans la périphérie une partie d’elle-même »
« L’injustice assombrit tout…Qu’il est méprisable, en revanche, celui qui amasse, celui qui a un cœur si petit, si égoïste, et qui ne pense qu’à emporter une mise qu’il devra laisser derrière lui après sa mort ! Parce que personne n’emporte rien dans la tombe. Je n’ai jamais vu de camion de déménagement derrière un cortège funèbre! Ma grand-mère nous disait : le linceul n’a pas de poche. ». Notre baptême ne nous enjoint-il pas d’aider ceux qui sont à la peine ?
Sans doute les franciscains sont-ils à la pointe de cette indispensable prise de conscience par fidélité à Saint-François, le Poverello qui écrivit dans sa première règle : « Les frères doivent se réjouir quand ils se trouvent parmi des gens de basse condition et méprisés, des pauvres, des infirmes, des malades et des lépreux et des mendiants des rues ». L’Église nourrit une conscience sociale parfois muselée par sa crainte d’affronter les bourrasques fragilisant l’ordre établi auquel elle semble contribuer. Pourtant, elle n’est pas au service des puissants car elle est celle d’un pauvre charpentier galiléen.
Ne nous y trompons pas, nous vivons des moments de bouleversements, la colère gronde. Il ne s’agit pas de gauche ou de droite mais de « classes malheureuses » s’opposant aux « classes heureuses » dans un conflit nourri d’amertume. L’Église a un message d’espérance à porter, sa place est aux côtés de ceux qui souffrent. La communauté chrétienne cultive la vertu de charité dont l’apôtre Paul fut un serviteur : « La charité est patiente ; elle est bénigne ; elle ne cherche pas ses propres intérêts ; elle souffre tout ; elle supporte tout ».
Dans un monde pétri d’injustices, où gonflent les bénéfices des sociétés transnationales, où les dividendes fructifient grassement, les damnés de la terre frappent à la porte et nos communautés chrétiennes doivent les entendre.
Négliger la colère des « petits » qui enfle sans cesse avec des accents insurrectionnels voire nihilistes sollicite nos consciences. Il nous faut aller au large, briser nos conforts, nous convertir et en fidélité avec Marie : déployer nos bras, élever les humbles et combler de biens les affamés. L’Église doit être voix et action auprès de l’humanité et offrir la « bonne nouvelle ». « Il faut aujourd’hui de l’or, beaucoup d’or, pour jouir du droit de parler ; … Silence au pauvre» Ne cédons pas aux sirènes du veau d’or, écoutons les petits qui hurlent leur désespoir et contribuons avec nos charismes au retour d’une Église fraternelle et soucieuse de ceux qui demeurent en marge.

Ombre et Lumière

Les catholiques se trouvent sommés de condamner personnellement et collectivement les crimes révélés par le rapport Sauvé, comme si ce n’était pas l’évidence, comme si la souffrance des victimes ne les atteignait pas au cœur de leur charité, et comme s’ils en étaient suspects et complices. Il y a là une grande injustice, mais aussi, reconnaissons-le, une certaine part de vérité qui blesse douloureusement. Pour l’éclairer, il est indispensable d’aller plus loin que la « condamnation », cette manie de notre époque qui, fort commodément, dénonce et déteste plus le pécheur que le péché.

Ces crimes ont été commis dans l’ombre de l’Église, de ce corps, pour emprunter l’image de saint Paul, dont la tête, la lumière, est Jésus-Christ et les membres sont le peuple de Dieu, un peuple qui aspire à cette lumière, se sait indigne de la recevoir et supplie Dieu de lui dire la parole qui guérit. L’ombre de l’Église est celle de son humanité pécheresse en quête de lumière ; ce contraste marque sa longue histoire. Et même bien avant, sans remonter à la chute, on trouve dans la généalogie de Jésus des prostituées, un roi David assassin par délégation de l’époux d’une femme qu’il convoite, adultère infâme dont est issu le roi Salomon à la sagesse lumineuse finalement obscurcie par l’infidélité à lui-même et à Dieu. Ainsi l’Église est-elle marquée par ce contraste entre, d’une part l’ombre de la compromission avec les appétits des puissants dans laquelle se dissimulent, se légitiment ou se commettent les pires crimes, et d’autre part la lumière du salut qui illumine les œuvres les plus splendides dont l’humain se montre capable. N’est-ce pas à la victoire de la lumière qu’aspire notre foi ? N’est-ce pas de cette victoire que rendent compte la vie et le message de François d’Assise, appelé par Jésus à réparer sa maison qui tombe en ruine ?

Réduire l’Église à sa part d’ombre est aussi ridiculement erroné que réduire la science à son exploitation technologique à des fins de domination guerrière ou mercantile. Oui, des hommes, des prêtres, ont commis l’irréparable dans cette ombre, tirant leur pouvoir de la lumière même qu’ils étaient censés porter, drapés dans une autorité que le peuple de Dieu leur avait confiée, ou abandonnée, trop exclusivement et libéralement. Si l’appartenance à ce peuple rend tous ses membres solidaires, c’est la soumission passive à cette autorité, traduite en mutisme et en aveuglement coupables, qui rend chacun responsable de ce qui est commis par un seul. Mais par sa tête qui est Jésus-Christ, par ses saints reconnus et méconnus, par la parole et l’action du pape François qui, après la canonisation hâtive de Jean-Paul II, apparaissent aujourd’hui comme une chance miraculeuse, c’est tout le peuple de Dieu qui est appelé d’urgence à un processus synodal, afin de refonder l’Église sur les trois piliers de la communion, de la participation et de la mission, et de témoigner ainsi de l’amour de Dieu pour l’humanité.

La vocation de l’Église est d’être le signe du Salut pour le monde. L’injonction moralisante n’est plus de mise, elle doit regarder le péché en face, le reconnaître dans la réalité et dans sa propre réalité pour le combattre par la lumière, par l’écoute réciproque de tous ceux qui forment le peuple de Dieu, car s’ils ne s’écoutent pas les uns les autres, lequel entendra la voix de l’Esprit Saint ? Le monde, notre monde, en a besoin, plus que jamais peut-être, tant dans sa fuite en avant vers sa propre perte il ne sait plus, comme on dit, à quel saint se vouer. Ainsi, par l’exemplarité de la communion, de la participation et de la mission, l’Église, une Église qui va de l’avant, peut-elle aujourd’hui ouvrir la voie d’un monde nouveau d’où l’amour et le service du prochain excluent toute violence et toute domination : un monde de lumière.

Le comité de rédaction

« Le mystère du mal, ce n’est pas un mythe… »

Le rapport « Sauvé » fut comme un tsunami, annoncé, redouté puis révélé… Il déclencha des réactions diverses sans que nous percevions encore les évolutions possibles. Mais le « mal » demeure un mystère permanent et interroge toujours. Ce fut sans doute une question pour François d’Assise et surtout une expérience personnelle et sociale.

Rappelons-nous la première parole entendue par François, lors de sa conversion : « François, va et répare mon Eglise qui, tu le vois, tombe en ruine ». Et il passa vite de la remise en état de la chapelle saint Damien au renouvellement de la communauté chrétienne. L’Eglise de ce temps n’était pas à la hauteur et François ouvrit un nouveau chemin d’Evangile à partir des laïcs. C’est peut-être ce que nous sommes en train de vivre aujourd’hui aussi. Et peu de temps avant sa mort, dans son Testament, François recommande à ses frères de « ne pas juger ceux qui vivent selon le monde ». Cette remarque en dit long sur le mauvais état de l’Eglise en son temps.

Dans un autre écrit, François demande à ce que les frères ne se laissent pas appeler « Père » « car vous n’avez qu’un seul Père ». En faisant cette recommandation, il révèle que, dans toute relation, la qualité de « Père » concerne une situation d’origine, de dépendance et d’autorité, mais ce constat ne dit rien de la vie humaine par rapport « à Dieu de qui vient tout Bien ». Le mot « autorité » parle peu de la proximité et du service significatifs de l’Evangile. Quelle que soit l’époque, nous ne sommes jamais à l’abri de dérives. Pour mettre en garde contre l’autorité, François prend les devants en disant : « Il n’y aura pas de supérieur parmi vous, mais tous s’appelleront « frères ». Et on comprend bien que nommer ainsi une relation peut engendrer plus justement la « Fraternité ».

En poursuivant cet inventaire significatif d’un style de vie, je soulève encore quelques remarques sur la manière d’évangéliser. François est aussi sensible à l’itinérance, deux par deux, ce qui est une autre manière d’annoncer le Royaume. En présence d’un proche, le témoignage est plus crédible, plus sûr et moins personnel. C’est à deux que commence le début du témoignage, référence incarnée de la mission. C’est ainsi que ce fut une nouvelle manière d’annoncer l’Evangile. L’enseignement devient vie transformée sur leur passage.

Un autre élément est contenu dans l’appel de l’Evangile, c’est la « conversion ». Il s’agit moins d’une expérience personnelle miraculeuse que « d’une manière d’être » en évolution permanente avec la force de l’Esprit, au milieu des événements de la vie. L’expérience de la foi est un chemin parcouru avec une volonté permanente d’évoluer et de choisir l’essentiel. A tous moments, nous sommes conscients des régressions, des dérives, des limites qui peuvent naître en nous. Cette dynamique de la conversion est précieuse au quotidien. Mystérieusement mais réellement, le mal est présent dans les fragilités de nos vies, d’où cette insistance sur la veille pour garder le cap.

Rappelons-nous enfin que dès le début de la Bible, certains récits portent des traces du combat permanent entre le Bien et le mal qui traversent le monde créé. Nous avons la mémoire courte et le quotidien ne montre pas tout de suite les avancées ou les résistances de la vie, il faut le temps de la relecture pour percevoir ce qui est croissance dans l‘histoire personnelle et collective. Nous avançons souvent comme des aveugles ou des automates. Sans cesse le bonheur et les échecs sont mêlés. Le royaume présent n’est pas un lieu chimiquement pur. Dans nos temps de prière est souvent confessée la reconnaissance du mal qui malmène la vraie Vie. « Délivre-nous du mal passé, présent et futur » dit François dans sa prière. C’est toute notre histoire qui est défigurée par le mal, personnellement et collectivement, avec des chocs plus ou moins violents.

« Délivre-nous du mal », ce n’est pas un mythe, c’est la reconnaissance permanente d’une vie imparfaite, et un engagement à changer notre manière de vivre ensemble. Avec le rapport Sauvé, nous sortons d’une vie idéalisée, mais partagée, à des degrés divers, par tous. Nos yeux s’ouvrent sur cet Exode auquel nous sommes appelés. C’est comme un « Synode » pour édifier ensemble un monde nouveau. Le livre de l’Apocalypse annonce qu’à la fin « l’Amour aura le dernier mot ». C’est notre Espérance, ébranlée récemment, mais dont Jésus témoigne toujours, par miséricorde et par don sans condition…

Fr. Thierry, Lille

Le rapport Sauvé* : une épreuve salvatrice ?

La sexualité a débordé le domaine intime pour devenir un thème public, tandis que la foi (hormis les débats politiques sur la laïcité) se voit toujours plus reléguée à la sphère privée, dans une inversion qui, bien qu’elle passe généralement inaperçue, pose de profondes et graves questions sur l’évolution — ou l’involution — de nos sociétés. Il serait bon de replacer le rapport Sauvé dans ce contexte, car l’Église, en tant qu’institution, ne vit pas hors du temps historique, pas plus que le peuple des fidèles serait distinct du reste de l’humanité, qui est tout entière peuple de Dieu. Bien sûr, il n’est pas question pour autant d’exonérer l’Église des abominations commises en son sein, et l’on ne peut que se réjouir de l’occasion offerte de les reconnaître dans toute leur ampleur terrible et d’y mettre fin par une catharsis sans concessions. En revanche, il est capital d’aller plus loin que la seule condamnation d’autrui — manière facile et peu chrétienne de se débarrasser de la faute — et d’interroger les conditions qui ont rendu de tels crimes et de tels drames possibles. Ce dépassement est la tâche rédemptrice de l’Église, et primordialement celle de ses fidèles, trop souvent aveugles, sourds, passifs devant le réputé impensable.

Reconnaissons que l’Église, avec beaucoup de sévérité et peu de miséricorde, a pu s’ériger en censeur absolu des bonnes mœurs, et que tous les puritanismes en même temps que toutes les hypocrisies se sont trop souvent abrités en elle. Le rapport Sauvé met cruellement au grand jour le pharisianisme de ceux qui « lient des fardeaux pesants, et les mettent sur les épaules des hommes, mais (…) ne veulent pas les remuer du doigt » (Matthieu, 23-4). Peut-être y a-t-il là matière à revoir positivement les modalités d’intervention de l’Église dans la morale collective, par exemple en réunifiant la notion de péché à celle du pardon ? Il est par ailleurs à noter qu’aujourd’hui, c’est l’État qui légifère, non sans arbitraire, sur ces aspects de la vie des individus, ce qu’il serait bien imprudent de considérer comme un progrès bien qu’il le fasse au nom d’avancées « sociétales ». N’ayons pas la naïveté d’ignorer la force d’un athéisme militant qui voudrait la sécularisation intégrale et définitive de la société. Mais n’ayons pas non plus la nostalgie d’une institution ecclésiale maîtresse des mœurs : la sécularisation est une chance pour l’Église de repenser constamment son rôle et sa place dans la société. Le rapport Sauvé est à ce titre l’occasion d’une saine dialectique, profitable à l’Église comme à la société. 

La douloureuse épreuve que l’Église traverse la convoque d’urgence à une remise en question radicale : à une conversion en conscience et en acte. Ni pour elle ni pour les fidèles, la sainteté est un statut acquis a priori et pour toujours : c’est au contraire un long chemin, un combat de chaque instant contre les tentations dans lesquelles nous prions inlassablement Dieu de ne pas nous laisser entrer. Ce n’est pas refus de son autorité, mais pure miséricorde que de ne pas enfermer le prêtre dans une toute puissance solitaire entourée de secret, comme s’il était au-dessus de toute tentation. Au contraire, le peuple des fidèles est appelé à faire preuve de courage et d’initiative, comme le prêtre est appelé à l’écouter, à se laisser guider autant qu’il le guide. Devant Dieu, c’est une responsabilité collective car c’est ensemble qu’Il nous invite à suivre les voies de la sainteté, sans laisser personne derrière, sans se cacher derrière personne qu’on aurait commodément placé devant. Il ne s’agit pas de « démocratiser » l’Église, ce qui est un non-sens, mais de la remettre au centre de son peuple, à son service, à son écoute intime, et qu’il y prenne toute sa place, toutes ses responsabilités individuelles et collectives, pour la paix, pour le bien, et pour le salut du monde.

Le comité de rédaction

* Les violences sexuelles dans l’Église catholique. France 1950 2020.

MIGRANTS, EMIGRANTS, IMMIGRANTS.

Avec la campagne présidentielle, nous assistons à une suren-chère de discours sur les migrants et la sécurité. Les citoyens plongés dans la peur de l’autre sont incités à le désigner comme « bouc émissaire » responsable de tous leurs maux. Mais la peur et la haine sont bien mauvaises conseillères. Notre société se veut pourtant fondée sur la déclaration universelle des droits de l’homme qui proclame : « Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays. » ; « Devant la per-sécution, toute personne a le droit de chercher asile et de bénéficier de l’asile en d’autres pays. » (articles 9 et 14). Bien avant déjà, l’Evangile enseignait que nous sommes tous frères : « Car j’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger; j’ai eu soif, et vous m’avez donné à boire; j’étais étranger, et vous m’avez recueilli; » (Matthieu, 35). Ins-pirons-nous de ces quelques lignes pour penser ces questions tout autrement, avec notre raison et notre cœur.

L’humanité est en mouvement depuis ses origines, dans son berceau africain. Aujourd’hui, les migrations se multiplient avec la mondialisation, le développement des moyens de transport, de communications et le creusement des inégalités géo-économiques et écologiques. La prétention de bloquer ce mouvement inhérent à la condition humaine est illusoire, inhumaine et anti-historique, notamment en France et en Europe qui sont depuis toujours des zones de grand brassage, d’immigration comme d’émigration. Qui d’entre nous ne trouve pas un ancêtre « venu d’ailleurs » ou « parti à l’étranger » dans son arbre généalogique ? Tout immigrant est un émigrant qui a quitté son pays. Il ne le fait pas de gaîté de cœur, mais sous la contrainte, la menace de famine ou de mort, parfois dans l’espoir d’un Eldorado mensonger. Sa famille, ses proches, son pays ne voient jamais partir sans une tristesse in-quiète ni sans regret cette jeunesse qui s’en va avec toutes ses promesses, affronter les périls d’un voyage plus qu’hasardeux pour ne trouver à l’arrivée, si elle arrive, que rejet, mépris et mi-sère. Que fait-on pour y remédier ? L’accumulation de décisions lé-gislatives et réglementaires aboutit à une complexité telle qu’elle semble conçue uniquement pour bloquer les demandes, rallonger les délais d’instruction, tandis que les demandeurs restent prison-niers de situations humainement insupportables dont les idéo-logues, les démagogues font un enjeu électoral qui ajoute à la con-fusion et à la difficulté.

De nombreux « sans papiers » survivent à côté de nous sans droits, sans aucune protection d’aucune sorte. Ils sont la proie de tous les trafiquants et de tous les exploiteurs cyniques : mar-chands de sommeil, travail au noir sous-payé, esclavage sexuel, trafic de drogue, etc. Ils sont livrés à la rue, jetés dans des centres de rétention ou bien parqués dans des « jungles ». Est-il accep-table, alors que les pays pauvres sont ceux qui comptent le plus de réfugiés, qu’un pays riche comme le nôtre se montre si peu ac-cueillant, sous des prétextes culturels, économiques et sécuritaires fallacieux ? Car l’immense majorité des migrants ne demandent qu’à participer à la vie collective, et c’est même dans cet espoir qu’ils sont venus. Allez par exemple au marché : la plupart des commerçants, maraichers, bazardiers, fripiers ne sont-ils pas d’origine étrangère, ne sont-ils pas polyglottes, ne font-ils pas par-tie de notre quotidien sans soulever d’autre difficulté que celle de la rencontre fraternelle, bénéfique à tous ?

Notre humanité est menacée par tout autre chose : la surex-ploitation des richesses au profit croissant d’un nombre toujours plus restreint, la misère, la famine qui s’aggravent d’autant et tou-chent des populations toujours plus larges, sans parler des me-naces climatiques et écologiques. Comme l’a encore montré la co-vid, personne ne pourra lutter ni se sauver tout seul : notre avenir passe par la solidarité et le partage. Comme chrétien, comme frère humain, c’est la voie que je choisis.

Le comité de rédaction

Pace e bene

Lorsque je travaillais dans l’édition, je me souviens d’un questionnaire adressé par le Syndicat national du livre à toutes les maisons d’édition françaises. Il s’agissait de cocher toutes les cases des domaines dans lesquels pouvaient être classées nos publications. Il se trouve qu’à l’époque, en plus de livres sur l’écologie ou l’économie solidaire, nous publiions des témoignages et des essais sur la construction de la paix. J’ai cherché à quoi ils pouvaient correspondre dans la (longue) liste qui nous était envoyée. En vain. Il y avait bien des cases « armée » ou « art de la guerre », mais d’« art de la paix » ou de « résolution des conflits », point. Cet échec dans ma recherche m’a paru alors en dire long sur nos représentations collectives des situations de violence. Il est loin le temps où Tolstoï intitulait son roman-fleuve « La guerre et la paix »… On peut dire que les médias au sens large, et ce n’est pas nouveau, s’intéressent bien davantage aux ravages de la guerre (qu’il faut évidemment faire connaître) qu’aux efforts de paix qui se développent néanmoins ici et là.

La flambée de violence à laquelle nous venons d’assister au Proche-Orient, et l’impuissance des Nations-Unies à peser sur ce conflit nous rappellent l’urgence de nous unir, en tant que croyants des différentes religions en présence, pour influer sur les décisions géopolitiques de nos gouvernants. Évoquant la situation lors de l’Angélus du 16 mai dernier, le pape François s’écriait : « Ces morts sont terribles et on ne peut pas les accepter. Elles sont le signe que les gens ne cherchent pas à construire mais bien à détruire l’avenir. »

« Construire l’avenir », et y croire… L’affrontement israélo-palestinien est tellement entré dans la routine — désastreuse routine — qu’on avait presque fini par l’oublier. De nouvelles vagues de conflits, partout dans le monde, l’avaient relégué au second plan, alors qu’il continue d’envenimer les relations internationales, et qu’il se développe au cœur même de la Terre Sainte où s’ancre la foi des trois religions du Livre. En effet, comme le dit le pape, on ne peut pas l’accepter, tout comme saint François n’acceptait ni la façon dont l’Église de son époque considérait les « Sarrazins », supposés suppôt de Satan, ni les conflits internes à sa propre région d’Ombrie.

François ne nous a pas laissé de manuel de construction de la paix. Mais une injonction croissante à tenter le dialogue partout où une faille fait entrevoir qu’il est possible. Faille du loup de Gubbio lorsqu’est mise à jour l’origine de sa violence (la faim), faille des brigands surpris d’être traités en frères et nourris, faille du sultan effaré de voir François venir à lui désarmé et pacifique… Tous ces éléments des biographies du Poverello, et bien d’autres, demeurent décisifs par leur symbole et par les démarches qu’ils ont inspiré ensuite aux faiseurs de paix inspirés par la spiritualité franciscaine : par exemple les initiateurs de San’t Egidio, des cercles de silence, ou du comité interreligieux de la famille franciscaine…. Pace e bene.

Construire l’avenir c’est aussi faire connaître ces démarches. On le sait peu, un très grand nombre d’associations œuvrent actuellement, en Israël et en Palestine, dans le sens du dialogue. L’Alliance pour la paix au Moyen Orient (ALLMEP www.allmep.org) en regroupe pas moins de 150, dont toutes sont loin d’être aussi connues que le village de Neve Shalom. Est passée presque inaperçue en mai dernier la pose à Berlin, par des chrétiens, des musulmans et des juifs, de la première pierre d’un lieu de culte commun, la House of one, reliant entre elles par un grand hall commun où des événements et des fêtes pourront être célébrées une mosquée, une synagogue, et un temple protestant. Encore un symbole et une preuve que beaucoup de croyants refusent la fatalité et continuent de croire, en le construisant, à un monde plus pacifique.

M. Sauquet