Archives de catégorie : Edito

Édito de février

Un 14 février particulier

La tradition anglo-saxonne de la Saint-Valentin a pris un caractère toujours plus commercial à mesure qu’elle se globalisait, entachant la fête des amoureux d’une contradiction consumériste à laquelle il est malheureux de s’habituer, d’autant plus criante cette année que le 14 février coïncide avec le mercredi des Cendres qui marque l’entrée dans le Carême. Quel sens ces quarante jours de jeûne traditionnel laissé à l’appréciation de chacun revêtent-ils à notre époque où le calendrier mercantile supplante celui des rites et des saisons, dépeuplant les églises et les réunions amicales et familiales au profit des boutiques où l’achat se substitue au geste d’amour ?

Tandis que le matérialisme de notre société du bien-être forcené nous pousse constamment à la consommation, c’est bien à l’amour que le Carême nous invite, et non à la privation. Car il convient de comprendre la signification du jeûne dans une tout autre logique, et pour cela de revenir sur la place centrale qu’occupe la nourriture dans la vie individuelle et collective. Elle est non seulement la condition de la survie biologique de l’individu mais tout aussi indispensablement, et de toute antiquité, celle de la collectivité, le prétexte autour duquel se forment les réunions de toute nature et de toutes dimensions, du banquet à la simple tasse de café partagée au comptoir entre deux collègues. C’est pourquoi la nourriture a son importance dans le christianisme en tant qu’elle est nécessaire à la vie, comme l’Évangile nous le dit en de multiples occasions, à commencer par la Cène et en continuant par l’Eucharistie, partage du pain et du vin. Au reproche que ses disciples ne jeûnent pas comme ceux de Jean, Jésus adresse cette réplique de grande portée : « Aussi longtemps qu’ils ont avec eux l’époux, ils ne peuvent jeûner. » (Marc 2, 19). Notre religion n’est pas centrée sur la mortification ni le jeûne, pas même sous la forme d’interdits alimentaires inexistants, mais sur l’Incarnation, la communion — le partage — et le respect de la Création avec, dès la genèse, l’indication d’une saine et juste alimentation pour toutes les espèces. Se nourrir, c’est toujours prélever une part de vie, si minime semble-t-elle, et le jeûne est une manière de mesurer ses justes besoins afin de préserver l’équilibre de la création.

Tandis que des populations entières souffrent cruellement de la faim, il y a dans nos sociétés d’abondance, luxe de gens bien nourris, certaines invitations au jeûne de confort, pour maigrir, pour l’expérience, pour son « développement personnel »… Le jeûne apporte en effet d’incontestables bienfaits, guérit même nombre de maladies chroniques. Mais s’il n’est que l’autre versant de la gloutonnerie, il peut se révéler aussi purement et dangereusement autocentré qu’elle. Il en va tout autrement du Carême qui consiste à gagner en ouverture et en confiance, laquelle est inhérente à la foi, en faisant la différence entre la faim réelle et le simple besoin de manger. Car la faim n’est pas seulement celle du corps, facile à satisfaire pour ceux qui en ont la chance, mais plus tenaillante encore une faim de l’âme, une faim d’amour divin, celle du pain que nous prions chaque jour notre Père de rassasier : « L’homme ne vivra pas de pain seulement, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. » (Mt 4,4). En revanche, le besoin de manger n’est que la manifestation d’une angoisse fondamentale devant la fragilité apparente de l’existence quand Dieu n’est pas accueilli. Ce faux besoin jamais satisfait entraîne l’individu dans une spirale délétère et c’est en lui, donc en nous, que le consumérisme compulsif de notre société mercantile trouve son meilleur allié destructeur.

Le Carême perpétue la mémoire des quarante jours de jeûne au désert par lesquels Jésus triompha là où Israël avait chuté. Dédié à l’écoute de la Parole de Dieu, le Carême permet de mieux s’en emparer comme de l’aliment qui éloigne les tentations, au premier rang desquelles celle de la toute puissance trompeusement offerte par Satan qui, puisqu’il refuse la Parole, ne voit dans le jeûne qu’affaiblissement. Comme François d’Assise muni par humble précaution de quelques morceaux de pain, entrons joyeusement dans le Carême à l’imitation de Jésus. Nous n’en embrasserons que mieux ceux que nous aimons.

Le comité de rédaction

Édito de janvier

Le présent de Noël

Chaque année, Noël nous rappelle que le Verbe s’est fait chair. Les familles célèbrent le don incommensurable que constitue la Nativité par l’offrande de cadeaux aux enfants, reconnaissant ainsi, à leur mesure, le don miraculeux que Dieu fit de son fils au monde. Bien que l’on se souvienne trop peu, au pied du sapin, de la signification spirituelle de cette réciprocité, son sens reste présent dans la tendresse qu’exprime le geste de donner comme dans la joie qui brille aux yeux des petits et des grands.

Mais rappelons-nous qu’au premier de tous les Noëls, le roi Hérode, croyant son règne menacé par un nourrisson, fit massacrer tous les nouveau-nés de Bethléem, aujourd’hui ville de Cisjordanie occupée où le deuil des milliers d’enfants gazaouis morts sous les bombes recouvrit la joie d’un voile noir. Dans un registre moins effroyable, étonnons-nous que nombre de municipalités françaises, sous l’emprise d’une conception erronée de la laïcité, voire inspirées par le wokisme, dénaturent le contenu et les formes traditionnelles des festivités de Noël pour des raisons idéologiques alors que leurs administrés, toutes populations confondues, y sont spontanément attachés. Déplorons enfin qu’un tiers des français envisagent de revendre leurs cadeaux de Noël et que beaucoup le font le soir même sur les sites de revente en ligne, faisant ainsi preuve d’un mépris de l’amour inscrit dans le don égal à leur considération de sa valeur marchande. Ces exemples, de natures et de gravités inégales, illustrent à quel point, sans cesse et dès l’origine, l’Incarnation est à la fois un mystère présent en toute chose et une réalité déniée, combattue ou ignorée.

Nul ne sait quel jour naquit Jésus et peu importe l’historicité de détail au regard du fait de l’incarnation qui se produit non pas un jour, mais à chaque instant et en tout lieu, en chacun, entre chacun et dans nos sociétés. De même que la Création qui eut elle aussi un début, l’Incarnation con-tinue incessamment de se manifester depuis que l’Épiphanie la révéla, après la première annonce aux bergers rejetés dans la misère, aux Mages qui en transmirent la portée universelle. Rien ne peut re-tenir Dieu d’agir continuellement dans et sur sa Création, en particulier dans et sur l’homme qu’il a créé à son image afin qu’il collabore à sa volonté ; rien, pas même la chute ni le péché dont il nous sauva par la mort sur la croix et la résurrection de son Fils. S’il a choisi de s’incarner à un moment précis de notre histoire, c’est pour nous éduquer, pour nous accompagner jusqu’à l’accomplissement de nos vies de créatures divines, c’est-à-dire pour nous relever de notre imperfection, nous qui sommes issus de sa perfection, afin que nous avancions vers le but final de notre divinisation par le retour dans le sein du Père dont nous aurons enfin su nous montrer dignes. S’incarner, c’est prendre chair, c’est assumer l’imperfection pour mieux la comprendre et la résoudre. Il nous est impossible de mesurer ce que « prendre chair » signifie pour Dieu de sacrifice et d’amour, si ce n’est, à notre di-mension, en prenant nous-mêmes la mesure de notre propre imperfection, non pas pour nous en punir mais pour mieux accueillir l’enseignement qu’Il nous prodigue à chaque seconde par sa Pré-sence en nous et parmi nous, dans le moindre de nos actes, dans la plus fugace de nos relations et la plus insignifiante de nos paroles et de nos pensées.

François d’Assise nous enseigne dans sa première admonition que l’Incarnation se rend visible dans l’Eucharistie, moment privilégié où Dieu quitte sa magnificence pour venir à nous dans la forme d’une humble hostie à partager. Voyons-nous Dieu pour autant, Lui que n’a jamais vu que le Fils ? Le premier des préceptes est de l’aimer de tout son cœur, de toute son âme et de tout son esprit, mais parce que notre péché nous rend aveugle à sa perfection, c’est par l’application du second précepte que sa grâce se rend perceptible à nous : « Aime ton prochain comme toi-même. » Sans doute, la difficulté d’en faire notre règle de vie n’est-elle pas la moindre de nos imperfections. Et pourtant, ressentir sa Présence est le plus grand des bonheurs, limpide comme la joie d’un enfant qui se sait aimé.

Le comité de rédaction

Edito de décembre

Pour une Église missionnaire

Noël ! L’appel à renaître sonne au fond des âmes et des consciences, les nôtres comme celles de notre Église qui est elle aussi un corps vivant traversé par des joies, des peines, des mouvements contradictoires, des tentations contre lesquelles sa longue histoire montre qu’elle n’a pas toujours résisté. Mais c’est un corps habité par l’Esprit, et c’est ce qui la différencie de toute autre institution.

Néanmoins, aujourd’hui comme au temps du Poverello, notre Église souffre. Elle est accablée par des scandales nés de dérives contre lesquelles elle n’a pas lutté à temps, préférant cacher sa honte derrière le masque autoritaire d’une sainteté dogmatique. Elle est affaiblie par la désertion des fidèles et des vocations qu’elle impute à la sécularisation de la société, bien réelle il est vrai, sans prendre toute la mesure de sa propre défaillance dans son rôle de proposition vivante. Elle est dépassée par les rapides mutations des mœurs, mais au lieu de les éclairer à la lumière du salut, elle préfère tantôt les condamner, tantôt s’y soumettre. En réaction à ces défis, nombre de fidèles et de religieux invoquent une décadence qui les aurait seuls épargnés. Drapés dans ce qu’ils croient être la tradition, ils brandissent l’étendard d’une religion historique mythifiée pour se poser en rempart d’une civilisation menacée. D’autres vacillent dans leur fidélité aux vertus éternelles ; quand ils n’en doutent pas pour eux-mêmes, ils renoncent à les prôner dans un monde qui leur semble devenu réfractaire à toute morale collective. Dans une Église ainsi ballottée entre progressisme et conservatisme réactionnaire, le sens du rite et celui de la notion de péché, tous deux fondamentaux, ne sont plus compris par tous de la même façon. Les débats conflictuels qui s’ensuivent consument l’énergie dont l’Église a pourtant grand besoin pour assumer pleinement sa mission.

Côté réactionnaire, certains se replient dans une pratique plus cultuelle que spirituelle ; ils voient dans l’hostie davantage un signe de ralliement que la présence de Jésus parmi eux, contredisant ainsi doublement le sens même du catholicisme. Côté progressiste, perdant également le sentiment de cette présence dans le rite, d’autres poussent à l’incliner vers un spectacle plus « attractif » destiné à séduire le profane et à se donner l’illusion d’un renouveau. « Je veux la fidélité, non le sacrifice, la connaissance de Dieu plus que les holocaustes », dit le Seigneur au prophète Osée. Certes, mais le rite n’en reste pas moins l’indispensable marque de cette fidélité renouvelée, ce qui exige la permanence de ses formes. Pour autant, tradition n’est pas muséification mais au contraire transmission vivante. « Il faut donc lier l’idée de tradition à celle de méta-historicité dynamique », écrit Au-gusto Del Noce (Analyse de la déraison, page 276), Autrement dit, la tradition accueille le changement en elle pour qu’on y discerne ce qui dure, et ce qui dure éternellement est Dieu, non le rite en soi. Quant à la notion de péché, la conception réactionnaire est celle de l’enfreinte d’un code moral édicté par des scribes et des Pharisiens hypocrites qui, de tout temps, « lient des fardeaux pesants, et les mettent sur les épaules des hommes, mais [qui] ne veulent pas les remuer du doigt » (Mt 23,4). Elle oublie au passage l’indissociabilité du pardon tout en attribuant à des hommes sur d’autres la prérogative divine du Jugement, et remarquons au passage que leurs condamnations portent essentiellement sur la sexualité d’autrui, beaucoup plus rarement sur l’injustice et l’exercice de la domination. Côté progressiste, le jugement est délégué au pécheur lui-même, selon la doctrine individualiste du libéralisme triomphant, et le pardon ne s’en trouve que plus vite accordé puisque l’individu tend à n’être responsable de ses actes et comportements que devant lui-même. Pourtant, de même que le rite prend son sens dans le partage collectif, le péché survient toujours dans la relation : c’est une rupture du lien avec Dieu, avec le prochain, avec soi-même dont les effets ne concernent pas seulement le pécheur. « Celui d’entre vous qui est sans péché, qu’il soit le premier à lui jeter une pierre » (Jn 8,7) ne signifie en aucun cas que le péché de la victime soit sans importance, mais que Dieu seul connaît la complexité des situations et des cœurs et que le Jugement n’appartient pas aux pécheurs que nous sommes tous.

Comment une Église épuisée par la confrontation trompeuse de ces conceptions du rite et du péché pourrait-elle encore annoncer la Bonne Nouvelle, témoigner d’un monde sauvé, en un mot assumer pleinement son rôle missionnaire ? Le pape François la veut aimante, accueillante, grande ouverte jusqu’à ce qu’il appelle la périphérie. Cela ne peut signifier pour autant rompre avec sa tradition qui actualise la Vérité éternelle dont elle est la voix. La solution n’est pas dans un compromis impossible entre progrès et réaction, mais dans le retour à l’Évangile dont chacune de ces conceptions s’écarte. Au vu de l’âpreté des conflits qui déchirent notre monde et l’Église elle-même, ce recentrement est sans doute le plus grand défi qu’elle ait à jamais eu à relever.

Le comité de rédaction

EDITO d’octobre

Le défi de la Méditerranée

Les déclarations du pape François lors de sa récente visite à Marseille ont suscité des réactions violemment hostiles de la part de personnalités des milieux nationalistes, ultraréactionnaires ou ultralibéraux. Il n’aurait pas à se mêler de politique, cet Argentin ne comprendrait rien à l’offensive islamique que subirait l’Europe, il aurait transformé le Vatican en ONG pro-migrants, etc., le tout saupoudré de noms d’oiseau : immigrationniste ; vicaire de la gauche ; humaniste athée ; islamo-gauchiste ; communiste… Ce n’est pas la première fois que les propos du pape sur des questions de société, de politique ou d’économie soulèvent l’opposition haineuse de ces milieux. On ne peut leur dénier le droit de s’exprimer. C’est tout autre chose en revanche qu’ils se proclament les garants de la foi et qu’au nom de sa défense, leurs partis pris idéologiques soient reçus favorablement par une part non négligeable des catholiques. Car le pape François ne fait rien d’autre, en toutes circonstances et à tout propos, qu’annoncer l’Évangile à ceux qui l’auraient méconnu, oublié ou dévoyé. C’est fidèle à cette mission qu’il s’est exprimé à Marseille — la plus ancienne ville de France, fondée par des « migrants » phocéens venus de l’actuelle Turquie il y a 2600 ans —, l’un des principaux ports qui ouvrent l’Europe à la rive africaine de la Méditerranée.

La question migratoire agite beaucoup de peurs qui génèrent un grand trouble dans les consciences, notamment celle des catholiques souvent déchirée, c’est pourquoi il était urgent que le pape rappelle tous et chacun à l’essentiel de la charité, à ne pas s’abandonner aux « passions tristes », au cynisme désenchanté par « le sécularisme mondain et par une certaine indifférence religieuse ». Notre confort — pour ceux qui en jouissent — ne peut faire oublier la misère qui règne dans l’Afrique dont le capitalisme colonial pilla les richesses et les pille encore par la corruption, ni les conflits terriblement sanglants occultés par la guerre en Ukraine, ni la pression démographique intenable que le changement climatique y aggrave déjà dramatiquement. Beaucoup, détournant le regard des milliers de noyés sans visage, redoutent plus ou moins consciemment le jour où la Méditerranée ne retiendra plus le déferlement de la détresse africaine sur nos côtes. Ce serait la fin de notre civilisation, et même, pour les plus aveuglés par l’ignorance : la fin de notre « race ». Cette angoisse insidieuse exacerbe les impatiences, les tensions qui peuvent naître dans la cohabitation sur notre sol de populations également attachées à leurs traditions, à leur langue, à leurs usages, à leur religion : les Français de souche qui se sentent envahis, dépossédés, les immigrés qui se sentent exploités, méprisés, frustrés dans leur « désir d’Occident » trompeusement suscité par la publicité, le cinéma, les réseaux sociaux où la honte fait mentir aux familiers sur les tristes conditions de la vie d’émigré. Ces crispations sont indéniables ; pour autant, le peuple français dans sa belle diversité reste accueillant et les nouveaux arrivants se montrent très majoritairement respectueux de l’hospitalité, comme le montre la forte proportion de mariages métissés et la réalité harmonieuse des relations de travail et de vie quotidienne, contrairement à l’image propagée par les médias qui promeuvent la très états-uniennes conception foncièrement raciste de « communautés » antagonistes. C’est contre cette vision que le pape François appelle à lutter, à se rebeller avec la force de l’amour du prochain, en rappelant que nous n’appartenons tous qu’à une seule communauté de frères humains. Angélisme illusoire, diront ceux qui dans leur individualisme paranoïaque se pensent « nous contre les autres ». Mais la réalité humaine est tout autre : il n’y a pas nous et les autres, mais toi et moi, un et un dans la vérité de la rencontre, avec nos ressemblances et nos différences qui nous font dire, d’où que l’on vienne et où que l’on arrive : « J’étais un étranger et vous m’avez accueilli ». Nous sommes tous à la fois chez nous et étrangers partout en ce monde dans l’attente du Royaume, et du Jugement : « Ce que vous avez fait au plus petit, c’est à moi que vous l’avez fait » nous avertit amoureusement Jésus.

Écoutons le pape François dans son homélie au stade Vélodrome : « Dieu est relation et souvent il nous rend visite à travers des rencontres humaines, quand nous savons nous ouvrir à l’autre, quand il y a un tressaillement pour la vie de ceux qui passent chaque jour à nos côtés et quand notre coeur ne reste pas impassible et insensible devant les blessures de ceux qui sont les plus fragiles. » Inspiré par la Bonne Mère, il s’arrête longuement sur le « tressaillement de la foi » qu’il nous invite à vivre dans toute rencontre, à l’imitation du fils d’Elisabeth dansant de joie dans son ventre à l’approche de celui en qui il reconnaît le Christ dans le ventre de Marie. L’embrassade de la jeune Vierge et de la vieille femme stérile nous reste alors comme une image de la réunion des deux continents dans l’espérance et la charité pour l’avenir de l’humanité fraternelle, le seul possible contre l’impossible.

Le comité de rédaction

Edito de septembre

Le choix de la rentrée

Au retour des vacances, le rêve d’une vie libre et légère (pour ceux qui ont pu la goûter) est vite ramené à la réalité des difficultés quotidiennes accrues dans l’insouciance de l’été. Car comme il est de piètre tradition, des décisions impopulaires y ont été prises : nouvelles augmentations des prix de l’énergie, de la taxe foncière… dont les effets pèseront encore davantage sur les moins favorisés, ajoutant au lourd climat social dont témoigna l’ampleur inédite du toujours actuel conflit des retraites, ainsi que (quoique d’une façon plus confuse) les émeutes consécutives à la mort du jeune Nahel. De même qu’il n’a été apporté qu’une réponse répressive à ces dernières, réponse dont la légitimité, mais aussi l’insuffisance et la brutalité, ne sont pas contestables, de même les réponses gouvernementales aux inégalités criantes, au délabrement général des services publics, au grave dysfonctionnement démocratique et à l’urgence climatique ne sont qu’annonces pour le moins superficielles, perçues par la population comme des effets de manche inconsistants, voire de grossières diversions. Faut-il par exemple se soucier de l’habillement de quelques collégiens plus que des 2 000 écoliers qui vivent dans la rue ? Peut-on se féliciter du « ralentissement » de l’inflation alors que nombre de familles se nourrissent à grand peine et tandis que les profits battent des records indécents, ceux de l’État compris, qui privilégie les impôts indirects les plus injustes et fourbit déjà d’autres 49-3 ? Peut-on se targuer d’une quelconque action climatique lorsque la seule mesure prise alors que sévissait une sécheresse prémonitoire fut de tenter d’interdire les Soulèvements de la Terre dans l’ignorance du caractère de cette association et au mépris du droit ?

Comment ne pas réagir devant les constats que chacun peut faire à moins d’un aveuglement coupable sur les grandes difficultés dans lesquelles se débat la plus grande partie d’entre nous dont les plus fragiles s’enfoncent dans la misère ? Comment peut-on se vivre comme membre du peuple de Dieu et ne pas faire entendre la voix de l’Évangile dans notre monde blessé, déchiré, afin qu’y soient restaurées l’espérance et la charité, en commençant par aider nos politiques et nos grands acteurs économiques à en revenir à une démarche de vérité et de justice, condition d’un retour à l’écoute d’où seulement renaîtra la confiance très largement perdue ? Le pape François, lui, ne ménage pas sa parole au nom de notre Église, ici pour inviter le gouvernement ukrainien aux concessions territoriales nécessaires à la paix, là pour inciter les patrons du MEDEF réunis dans leur université d’été à quitter la posture de mercenaires de la finance pour s’investir dans le « soin de la Création », dans le « bien commun », à retrouver « l’odeur de l’atelier », à protéger la dignité des travailleurs et l’intégrité de la Maison commune, « notre terre [qui] ne résistera pas à l’impact du capitalisme ». L’épiscopat français, en revanche, garde le silence devant les événements qui secouent le pays et les tensions qui en aggravent les fractures ; il ne s’effraie pas, du moins officiellement, des dérives ultra-libérales et autoritaires, des dangers imminents qui minent la cohésion sociale et la démocratie. On peut concevoir que tous nos évêques, comme nous-mêmes, ne sont pas toujours d’accord entre eux, que même certains, à l’instar des conservateurs de l’Église états-unienne, s’opposent aux initiatives de dialogue et aux admonestations du pape François contre la course au profit. On peut également alléguer l’histoire française des relations entre l’Église et l’État pour justifier le mutisme politique, voire se croire obligé à une réserve honteuse après le choc provoqué par le rapport de la CIASE. On peut aussi s’aligner sur la tradition dépassée de garant de l’ordre établi qui traversa l’histoire de l’Église en contradiction avec son rôle civilisateur éminent et de défense des démunis contre les puissants dans les ordres du soin, de l’éducation, de la justice, des Dix Commandements donnés à Israël pour mieux vivre en société aux prêtres ouvriers en passant par les abbayes dont le tissu structura l’Europe et maintint une vie intellectuelle au cours de longs siècles obscurs.

Mais le choix du silence est exclu car les défis majeurs qui se présentent amènent chacun à se prononcer. La Lumière de celui qui est le Chemin, la Vérité et la Vie n’est pas faite pour être placée sous le boisseau. L’Église aujourd’hui est-elle réellement la barque du Christ dans ce monde ? Est-elle capable, en France, d’être témoin de la Bonne Nouvelle, et donc d’apporter une parole critique ? Il en va de la responsabilité et de la conscience de chacun de le déterminer.

Le comité de rédaction

EDITO DE JUILLET

Liberté ou sécurité ?

Le 7 juin dernier, dans le cadre d’une « clarification » du code de procédure pénale voulue par le gouvernement, le sénat autorisait l’activation du micro et de la caméra du téléphone portable à l’insu de son propriétaire. S’il est vrai que cette disposition est limitée dans son usage, il n’en reste pas moins qu’elle prend place dans un ensemble dont nombre de sénateurs — entre autres — dénoncent la confusion, et plus généralement dans un recul constant des libertés pu-bliques et privées. La raison invoquée, qui rendrait nécessaires ces atteintes répétées, est partout et toujours la même : la sécurité. Celle-ci n’étant pas plus assurée pour autant, la course en avant qui en résulte, de lutte anti-terroriste en mesures anti-covid, fait penser à la définition de la folie selon Einstein : faire toujours la même chose et s’attendre à un résultat différent. Quoi qu’il en soit, la question du rapport entre sécurité et liberté s’impose à nous, et plus précisément celle du poids de la technologie dans leur balance.

On voit déjà un paradoxe dans l’usage actuel de la technologie en elle-même. Destinée à offrir de nouvelles possibilités et donc de nouvelles libertés, elle se trouve produire l’effet contraire en réduisant l’autonomie et le pouvoir de décision de l’individu qui, par exemple, confie ses choix d’itinéraire, d’achat, d’opinion et même de vie sentimentale à des applications, au détriment de son libre arbitre, de la rencontre avec le prochain et des cadeaux de la providence. Certes, il ne s’agit pas là à proprement parler de sécurité, mais de praticité. Toutefois les deux se confondent dans l’illusion d’une maîtrise du destin si absolue qu’en seraient écartés tout danger, toute épreuve, toute surprise… rêve d’une sécurité parfaite où se vivrait la satisfaction de tous les désirs : une sorte d’Éden 2.0, en somme, où, démiurge de sa propre existence, chacun en contrôlerait tout, de la procréation assistée à la mort décidée.

Jésus est apparu dans un monde en proie à de multiples craintes et dangers. Mesurons ce que le décalogue et les lois mosaïques apportèrent de structuration et de sécurité au peuple hé-breu. Ces lois organisèrent la vie et la liberté collectives de manière plus harmonieuse et durable, telle la règle du sabbat protégeant le repos du travailleur. En accomplissant un miracle ce jour-là, ou lorsque ses disciples affamés arrachèrent des épis, Jésus fut accusé de transgresser la loi divine. Au contraire, il n’était pas venu l’abolir, mais l’accomplir, c’est-à-dire lui donner tout son sens divin que la stricte observance littérale des Pharisiens avait fini par dévoyer : « Le sabbat est fait pour l’homme et non l’homme pour le sabbat », dit-il. En prenant cette liberté, Jésus nous montre que c’est le Père qui nous l’accorde par Sa loi et que toute autre liberté que l’homme se donne à lui-même doit être rendue — pour employer un raccourci — à César. Cela signifie pour un chrétien que la liberté consiste à se laisser défaire de ses penchants contraires à l’Évangile afin de pro-gresser dans la voie de la sainteté. Jésus ne l’impose jamais, ses recommandations sont toujours précédées de « Si tu veux… ». Mais il ne s’agit pas d’affirmer une volonté personnelle, bien plutôt de la soumettre à celle du Père, sur la terre comme au ciel : « Père, si tu le veux […] non pas ma volonté, mais la tienne. », dit-il encore au jardin de Gethsémani.

Dans notre société technologique que son idolâtrie du confort rend sourde au Verbe divin, comment s’étonner que la liberté se conçoive comme l’espace du bon plaisir que rien ne limite, pas même les lois naturelles. Et comment s’étonner qu’il en résulte un sentiment profond et diffus de désordre, de menace, lequel engendre dans un cercle terriblement vicieux une demande crois-sante de sécurité. Que la technologie soit appelée au secours pour l’assurer montre à quel point celle-ci occupe dans les esprits la place d’un dieu omnipotent. Pourtant, quiconque est animé par la foi l’apprend chaque jour : il n’est de liberté ni de sécurité qu’en Dieu, unies en une seule et même grâce qui est le salut.

Le comité de rédaction

Edito de juin

En mai, fais ce qu’il te plaît
(mais ne l’impose à personne)

Les nouvelles se sont égrenées au fil des jours de mai sans rapport apparent les unes avec les autres, mais dont la succession composait une litanie qu’on aurait souhaitée moins affligeante. Ainsi entendit-on au tout début du mois qu’en réponse au ministre de l’éducation qui venait de signaler l’importante augmentation des atteintes à la laïcité à l’issue du Ramadan, le recteur de la Grande Mosquée de Paris s’insurgea contre ce qu’il considérait comme un procès discriminatoire, en outre fermement condamné par l’organisation « Musulmans de France ». Le 10 mai, on apprit la démission du maire de Saint-Brévin après l’incendie criminel de son domicile. Un lourd climat de tension et de menace pesait sur la municipalité du fait des menées d’opposants à l’implantation d’un Centre d’Accueil pour Demandeurs d’Asile (CADA). La surdité à ses appels de l’État, qui lui avait pourtant imposé le centre, avait préalablement usé et découragé l’édile. Quatre jours plus tard, le 14 mai, c’était au tour de membres du mouvement catholique traditionaliste Civitas d’alimenter la chronique après q’ils eurent empêché par la force la tenue d’un concert de l’organiste Kali Malone prévu dans l’église Saint-Cornély de Carnac dont ils bloquèrent l’entrée aux cris de « Arrière Satan ! », jugeant « profanatoire » l’oeuvre de l’artiste contemporaine. Et la litanie continua, chaque jour apportant son lot d’absurdité et de confrontation obtuse et brutale, en mai comme sans doute en juin et désormais tout au long de l’année. Suffit-il de le déplorer, doit-on s’y résigner ? Certainement non, pas en tant que citoyen et encore moins en tant que chrétien.

Essayons de comprendre ce phénomène de notre temps : la fragmentation de la société individualiste en de multiples groupes et groupuscules incapables de dialoguer, constitués et mus par la volonté d’imposer leurs intérêts particuliers au mépris de l’intérêt général et au nom d’une vérité qu’ils seraient seuls à posséder contre tous. Faut-il imputer cette involution aux formes spectaculaires du journalisme dominant qui se repaît de polémique, de « clash », aux réseaux dits « sociaux » qui enferment dans des opinions arrêtées plutôt qu’ils ouvrent à d’autres conceptions ? C’est un peu court, dirait Cyrano, car il s’agit là de symptômes plutôt que des raisons profondes du mal. Nous constatons en effet chaque jour le délitement accéléré du lien social : macro-social avec le creusement indécent des inégalités et l’élargissement de la coupure entre les catégories dominantes et les autres, et donc la rupture du contrat social et le repli dans des mirages identitaires ; micro-social avec, par exemple, la disparition des principes élémentaires de la courtoisie qui témoigne d’un déficit aggravé d’attention au prochain, si ce n’est d’hostilité a priori. Dès lors, on ne peut dire un mot sans que l’interlocuteur, au lieu de chercher à le comprendre dans ses nuances, se demande à quel groupe ennemi l’on se rattache, d’où il déduit tout un discours convenu que l’on n’a jamais tenu, à quoi il répond par un autre discours convenu conclu par l’impossibilité définitive de s’entendre sur rien, d’autant que le langage lui-même tend à s’appauvrir par l’utilisation de formules toutes faites et de mots creux divulgués à l’envi par les médias. Or, on le sait, l’incapacité à s’exprimer par la parole est la grande porte ouverte à la violence.

Devant cette violence, le chrétien se trouve bien désemparé, comme devant la fragmentation de la société qui met à l’épreuve son amour du prochain et sa foi dans le salut collectif. C’est qu’il lui est imposé une double contrainte : d’un côté il ne peut réagir à la violence par la violence ni à l’individualisme par le repli sur lui-même, et de l’autre il ne peut accepter de subir ou que soient subies ni l’une ni l’autre. Il y a pourtant et toujours une solution à la double contrainte, et une seule : la refuser, comme Jésus nous apprend à le faire face aux multiples et vaines tentatives des pharisiens et des scribes pour le piéger. Comme lui, avoir le courage de résister sans trahir sa foi, insister inlassablement sur ce qui rassemble, soigner son langage en en chassant les lieux communs, cultiver l’écoute au lieu de fourbir ses réponses dogmatiques, élargir le débat plutôt que chercher à clouer le bec, ne viser qu’à la paix et au bien… la liste est longue des ressources dont nous trouvons la richesse et la puissance dans notre foi et dans l’Évangile. À quoi l’on peut ajouter, quand chacun prend le prétexte d’affirmer et de défendre sa liberté pour imposer sa vérité aux autres, qu’il n’est de liberté qu’en Dieu car Lui seul nous libère de nous-mêmes. Ainsi résonne particulièrement la parole de saint Pierre dans sa première épître (3,15-18), adressée (selon la Bible de Jérusalem) aux « étrangers de la Dispersion » (!) :« Soyez prêts à tout moment à présenter une défense devant quiconque vous demande de rendre raison de l’espérance qui est en vous ; mais faites-le avec douceur et respect. »

Le comité de rédaction

EDITO mai 2023

Les maux de la gouvernance

La pénibilité au cœur du refus populaire du recul de l’âge de la retraite a mis au jour une aggravation générale de la souffrance au travail. Elle a trois expressions : avec l’empilement de superviseurs de la supervision et de gestionnaires de la gestion, le poids hiérarchique dans l’entreprise est devenu étouffant et la tâche écrasante ; le travailleur est entravé dans le bon accomplissement de sa tâche par des préconisations hiérarchiques qui nient sa compétence et le conduisent trop souvent, contre sa conscience mortifiée, à mal faire ; privé de vision du sens et du devenir de sa tâche dans l’œuvre commune, il voit son action, et par là sa personne, réduites à celle d’un automate. En même temps que la concentration des richesses, on assiste à l’aspiration de la responsabilité et du pouvoir de décision vers les sommets hiérarchiques dont s’ensuit l’inefficacité, voire l’arrogante impéritie d’« élites » coupées des réalités (exemple : l’héroïsme des soignants a maintenu l’hôpital à flot pendant le covid alors que ses gestionnaires beaucoup mieux payés auxquels ils ont dû désobéir pour agir étaient totalement inutiles et dépassés). La souffrance au travail est donc essentiellement causée par une gouvernance qui vise, davantage qu’à la juste répartition de l’effort et du gain, au renforcement du pouvoir et à l’accroissement de la richesse d’éminences isolées qui ne descendent jamais de leurs hauteurs qu’en parachute doré.

La même involution s’observe de manière analogue dans l’organisation de notre vie collective — la politique — comme le conflit sur l’âge de la retraite l’illustre de façon presque obscène. Ce qu’il est convenu d’appeler la « classe politique », formée de professionnels qui tendent à ne plus représenter qu’eux-mêmes, aspire elle aussi tout le pouvoir de légifération et de décision, avec là aussi le même résultat de concentration extrême et sa conséquence d’impéritie patente que la population subit de plein fouet (délabrement des services publics, décrépitude des institutions, inflation, dette…). La richesse collective que constitue le débat démocratique, spectaculairement dégradée, est en outre confisquée par une sphère médiatique consanguine des cercles de pouvoir et régie par de grands groupes industriels ou financiers. Dans une démocratie où un ministre (Franck Riester) ne craint pas de déclarer que le débat ne peut s’organiser qu’« autour des sujets sur lesquels on est d’accord », on peut s’attendre de la part du peuple souverain à d’énergiques rectifications de l’ordre du jour ainsi qu’à une grave et dangereuse perte de confiance dans les institutions gouvernementales. Rappelons que le mot ministre, dérivé de minus, signifie « serviteur », et que l’oublier met la société en péril : une gouvernance avisée résout les conflits ; une gouvernance qui s’exerce en son propre nom ne génère que désordres et violence.

Animés par la charité, les catholiques ont le moyen et le devoir d’apporter remède aux maux de la gouvernance. Mais s’ils sont retenus par une sécularisation de la société qui cantonne leur influence à la sphère privée, ils le sont plus encore par les maux qui affectent leur propre gouvernance ecclésiale, très loin d’être exemplaire, comme le souligne cruellement le rapport Sauvé : tant de crimes auraient-ils été possibles si les coupables n’avaient pas été isolés dans une superbe où ils concentraient pouvoir institutionnel et, prétendument, richesse spirituelle ? Reconstruire une saine gouvernance dans l’Église est la responsabilité de tous les fidèles inspirés par l’Évangile. Par lui, le « Très-Saint-Père » est plus justement et simplement nommé « serviteur des serviteurs de Dieu » car « Jésus appela les Douze et leur dit : « Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous. » (Marc 9,35). Rappelons-nous et rappelons à nos propres ministres qu’à la veille du supplice, Jésus récusa le nom de « Maître » — que pourtant il est, et seul est — en accomplissant le geste du lavement des pieds dévolu aux esclaves (Jean 13,1-15). Il réitéra alors l’exhortation qu’il avait prononcée en dénonçant la domination hypocrite des scribes et des Pharisiens : « Pour vous, ne vous faites pas appeler Maître; car vous n’avez qu’un seul Maître, et vous êtes tous frères. N’appelez personne sur la terre votre Père : car vous n’en avez qu’un seul, le Père céleste. Ne vous faites pas non plus appeler Docteurs ; car vous n’avez qu’un seul Docteur, le Christ. » (Matthieu 23,8-10). Faisons que par nous, aujourd’hui encore, Jésus proclame à tous que dans l’Église comme dans la Cité jusque dans le bureau ou l’atelier, le principe d’une juste gouvernance est celui de l’humilité fraternelle.

Le comité de rédaction

Edito d’Avril 2023

« Le cri du pauvre monte jusqu’à Dieu, mais il n’arrive pas à l’oreille de l’homme. »

Ainsi s’exprimait Lamennais en 1834 dans Paroles d’un croyant, puisant son inspiration dans les paroles du Christ. Le cri des pauvres arrive-t-il aujourd’hui aux oreilles des catholiques ou sont-ils voués à défendre un ordre social établi ? Dès 1945, la présence de Gaston Tessier, de Georges Bidault, d’Eugène Claudius-Petit au sein du CNR illustra l’engagement catholique dans les mesures assurant la sécurité physique et économique des travailleurs par le contrat de travail. Mais force est de constater que les politiques néolibérales, la globalisation et les conséquences de la révolution numérique remettent en cause l’ambitieuse architecture de protection sociale patiemment tissée depuis deux siècles. L’actuelle réforme des retraites, dans la droite ligne du constant « détricotage » des dispositions du programme intitulé « Les Jours heureux par le CNR », montre qu’il s’agit bien d’un choix de société. Les chrétiens ne peuvent y rester indifférents car il en va du bonheur de l’être humain.

La finance et le capital donnent le la. Le travailleur n’est qu’une variable d’ajustement parmi d’autres. Les lobbies privilégient leurs intérêts sans se soucier des plus démunis. Ils amassent pour amasser. Comment le chrétien pourrait-il demeurer muet alors que l’intérêt commun est bafoué par l’hégémonie arrogante de l’infime minorité qui s’attribue le bénéfice du travail du plus grand nombre ? Car ne nous y trompons pas : si les plus riches encensent la « valeur travail », c’est pour s’octroyer la plus grande part de la richesse en mettant à profit la technologie. Aujourd’hui encore, l’Évangile incite les chrétiens à être soucieux des conditions d’existence et des souffrances des plus petits car la dignité de chaque personne humaine est essentielle. Si l’Église ne doit abandonner personne sur le bord de la route, et si elle doit aussi cheminer avec les nantis, elle a d’abord vocation à être en Dom Helder Camara, en Oscar Romero, en l’abbé Pierre, en Jacques Gaillot, en Mère Thérésa, en Jerzy Popiełuszko. Pourtant l’institution, craignant sans doute de s’aliéner les bien-pensants, a déserté le monde ouvrier : Pie XII mit fin à l’expérience des prêtres-ouvriers qui pointaient à l’usine et parfois même s’engageaient dans les conflits sociaux et politiques ; Jean-Paul II humilia le prêtre et poète Ernesto Cardenal. Mais où doit se trouver l’Église si ce n’est aux côtés des humbles ? Nombreux sont les laissés pour compte du règne de l’économique et du financier. L’’être humain n’a que peu de valeur dans une société technologique lancée dans la course folle d’un « progrès » prométhéen. « Aucun effort de pacification ne sera durable, il n’y aura ni harmonie, ni bonheur dans une société qui s’ignore, qui met en marge et abandonne dans la périphérie une partie d’elle-même » déclara le pape François lors des JMJ de Rio.

Les chrétiens ont un rôle à jouer : celui de gardien du souci de l’humain. Ils ont le devoir de faire entendre la voix de l’Évangile dans une société qui multiplie exclusions et injustices. Alors, oui ! Le cri de Lamennais est toujours celui des chrétiens face à l’iniquité de réformes qui pèsent toujours sur les petits au profit des riches. « … que le riche et le patron se souviennent qu’exploiter la pauvreté et la misère et spéculer sur l’indigence sont choses que réprouvent également les lois divines et humaines. Voilà que le salaire que vous avez dérobé par fraude à vos ouvriers crie contre vous, et la clameur est montée jusqu’aux oreilles du Dieu des armées » Frères et sœurs en Christ, souvenons-nous de ces paroles de Léon XIII et soyons des combattants de la justice afin de proclamer la Vérité.

Le comité de rédaction

Édito de mars 2023

Le sabbat de toute une vie

L’accroissement de l’espérance de vie est l’effet heureux de beaucoup de facteurs con-jugués : progrès scientifique et technique ; généralisation et approfondissement de l’éducation ; conquêtes sociales le plus souvent arrachées de haute lutte : diminution du temps de travail, congés payés, sécurité sociale, indemnisation du chômage… Et bien sûr la retraite. Le gain d’espérance de vie est le fruit de l’effort collectif qui a permis toutes ces avancées, et non le ca-deau de bons princes à la communauté. Il est bon de le rappeler au moment où l’on entend répé-ter l’argument selon lequel, puisque l’on vit plus longtemps, on devrait logiquement travailler plus longtemps. Observons ce qui sous-tend cette équation aux allures algébriquement indiscu-tables.

« Le sabbat a été fait pour l’homme, et non pas l’homme pour le sabbat. » (Marc 2,28). De même, le travail est fait pour l’homme et non l’homme pour le travail, qui est la condition de sa survie biologique tel que Hannah Arendt le définit selon la tradition philosophique (La Condition de l’homme moderne). Parce que l’homme a accru le temps de sa survie biologique, est-il condamné à utiliser ce gain à travailler plus longtemps ? Pourquoi, s’il n’en retire pas le bénéfice ? Pour qui, s’il n’est pas libre d’en jouir lui-même ? À chacun de déterminer où s’entassent les surplus de richesse ainsi produits. Pas, en tout cas, chez ceux qui participent le plus durement à l’effort commun et qui se trouvent, comble d’injustice, être ceux dont l’existence est la moins confor-table et la plus brève. De même que le repos et le partage du dimanche sont de plus en plus sacrifiés aux exigences économiques et consuméristes, de même la retraite qui est en quelque sorte le sabbat de toute une existence, devrait se réduire comme peau de chagrin au nom des mêmes exigences de production alors que le monde — le nôtre, du moins — n’a jamais été glo-balement aussi riche ? C’est notre effort collectif qui a créé cette richesse comme il a permis l’allongement de la vie, et cela justifierait maintenant de travailler plus longtemps ? On voit bien le non-sens absolu de cette arithmétique vicieuse ; à moins de viser l’immortalité…

Dès lors l’argument change de point d’attaque : il oppose les actifs aux inactifs, les se-conds pesant dangereusement et coupablement sur les premiers. La réalité de la vie y apporte un premier démenti : les « inactifs » sont très loin de l’être ; ils sont au contraire et généralement plus occupés qu’au temps de leur activité professionnelle contrainte, cette fois par des tâches essentielles à la collectivité, familiales, associatives, éducatives, humanitaires, artistiques, spiri-tuelles… Second démenti, anthropologique celui-ci : l’homme est le seul mammifère qui survit à l’épuisement de ses facultés procréatives. Depuis des temps immémoriaux, les anciens font par-tie intégrante de la collectivité, ils assument la protection et l’éducation des petits enfants inca-pables de survivre sans eux, ils maintiennent la cohésion et la continuité biologique et culturelle de l’espèce. Devraient-ils aujourd’hui délaisser ces fonctions primordiales pour claudiquer comme au temps de leur vaillance derrière rennes et mammouths, fussent-ils ceux du CAC 40 ? À moins d’une rupture anthropologique aux conséquences incalculablement désastreuses, la réalité de la vie humaine n’est pas scindée en actifs et inactifs, mais une : elle repose sur la fra-ternité qui commande que chacun participe selon ses moyens à la vie collective dont il reçoit ce qui est nécessaire à ses besoins (Acte 2, 44-47 ; Acte 4, 32-35).

Arguer de l’allongement de la vie pour reculer l’âge de la retraite revient à considérer ce temps de libre disposition de ses capacités comme un temps de « non-vie », inutilement coûteux pour la société. Cela induit également que le travail n’aurait de réalité et de sens que dans le cadre de l’emploi, très majoritairement salarié. Or, celui-ci est en dernière instance subordon-né aux choix d’élites socio-économiques qui apparaissent de plus en plus préoccupées de leurs seuls intérêts. Nul doute donc que la question des retraites révèle d’autres interrogations fon-damentales sur la justice sociale, sur la démocratie réelle, sur le partage des richesses et sur ce qu’est le travail, sa nature, son organisation et ses finalités. Quel que soit le résultat du conflit en cours, l’ampleur du mouvement a déjà montré l’urgence et la volonté d’y réfléchir collectivement.

Le Comité de rédaction