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« C’est l’Avent…Que faisons-nous de l’attente du Seigneur ? »

Dans l’Église, l’Avent est un temps proposé aux chrétiens, durant quatre semaines, pour se préparer à la fête de Noël. Comme l’indique son origine latine adventus, l’Avent annonce une « venue », un « avènement ». Par conséquent, c’est un temps d’attente, mais pour quelle venue ? Attendons-nous simplement de pouvoir commémorer la naissance de l’enfant Jésus dans une étable de Bethléem, il y a un peu plus de deux mille ans ?

En tout premier lieu, cette attente s’inscrit dans celle du peuple juif de la venue du Messie, fils de David. Ce Sauveur, annoncé par les prophètes, devait réaliser les promesses de Dieu pour son peuple : le libérer du joug de l’oppresseur, restaurer la royauté et établir un règne de justice et de paix. Isaïe le présente ainsi : « un enfant nous est né, un fils nous a été donné, il a reçu le pouvoir sur ses épaules et on lui a donné ce nom : Conseiller-merveilleux, Dieu-fort, Père-éternel, Prince-de-paix, pour que s’étende le pouvoir dans une paix sans fin sur le trône de David et sur son royaume, pour l’établir et l’affermir dans le droit et la justice. » (Is 9,5-6) ou encore : « Voici, la jeune femme est enceinte, elle va enfanter un fils et elle lui donnera le nom d’Emmanuel. » (Is 7,14)

La tradition chrétienne a reconnu dans ces versets l’annonce de la naissance du Christ, traduction grecque du mot « Messie », comme le souligne Mathieu, lorsque l’Ange apparait en songe à Joseph : « Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre Marie, ta femme : car ce qui a été engendré en elle vient de l’Esprit Saint ; elle enfantera un fils, et tu l’appelleras du nom de Jésus : car c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés. Or tout ceci advint pour que s’accomplît cet oracle prophétique du Seigneur : « Voici que la vierge concevra et enfantera un fils, et on l’appellera du nom d’Emmanuel, » ce qui se traduit : « Dieu avec nous ». » (Mt 1, 20-23, cf. Évangile 4ème dimanche de l’Avent)
Durant l’Avent, nous nous préparons donc à faire mémoire de la manifestation de Dieu dans notre Histoire car il s’est incarné, il a pris chair de la Vierge Marie pour nous rejoindre dans notre humanité.

Mais l’Avent est aussi l’attente de la venue du Christ à la fin des temps, son retour dans la gloire et la majesté où il viendra inaugurer un ciel nouveau et une terre nouvelle (« Nous attendons ta venue dans la gloire » proclamons-nous dans l’anamnèse).
Enfin, dès aujourd’hui, le Seigneur vient combler notre attente et se manifester à nous en esprit et en vérité, si nous savons le désirer, le reconnaitre et l’accueillir.
Ainsi, l’Avent célèbre le triple avènement du Christ, à la fois passé, présent et à venir.

Comment vivre alors une telle attente ?
Comme un temps de joie, naturellement, mais pas tant pour la célébration de la naissance de ce divin enfant que pour ce qu’elle signifie : désormais Dieu est avec nous, en Christ il nous révèle l’éternel dessein de son amour et nous ouvre à jamais le chemin du salut. Comme un temps d’espérance, également, celle de son retour dans la gloire afin que nous possédions dans la pleine lumière les biens qu’il nous a promis. (Préface du 1er dimanche de l’Avent) Cette espérance est orientée vers le futur, vers le Royaume à venir, mais elle est aussi plus proche car le Royaume est déjà là. Chaque jour, nous espérons un monde meilleur, une Église plus humble, plus à l’écoute, plus fraternelle…
« Le chrétien, nous dit saint Basile, est celui qui reste vigilant chaque jour et chaque heure, sachant que le Seigneur vient. »

Nous sommes invités à une attente, dans la confiance et la patience (Jc 5, 7-10), mais qui n’a rien de passif. Bien au contraire, elle est placée sous le signe de la vigilance : « Tenez-vous donc prêts, vous aussi : c’est à l’heure où vous n’y penserez pas que le Fils de l’homme viendra. » (Mt 24, 44 Évangile 1er dimanche de l’Avent). Les premiers chrétiens ont cru à l’imminence de la Parousie, c’est pourquoi Paul les exhorte à sortir de leur sommeil (Rm 13, 11-12, 1er dimanche de l’Avent). Nous aussi, nous avons à sortir de notre engourdissement et à être des veilleurs. Au cœur de l’hiver, il nous faut savoir discerner dans les ténèbres de ce monde et de nos existences tous les signes de la lumière et de la vie qui se dévoilent déjà. Puisque nous ne savons ni le jour ni l’heure du retour du Christ, c’est dès maintenant que nous avons à vivre en enfants de lumière. « Et le fruit de la lumière s’appelle : bonté, justice, vérité. » (Ep 5, 9) Dans un monde qui connait encore les douleurs de l’enfantement, préparer et hâter la venue du Seigneur, c’est convertir son cœur pour se faire plus proche de tous, particulièrement des plus petits, à l’image du Christ pauvre, né dans une étable obscure. C’est pouvoir leur annoncer la joie de la Bonne Nouvelle et le salut offert à tout être vivant.
Être des veilleurs, c’est donc être des pierres vivantes de l’Église du Christ, et pour cela secouer notre torpeur pour aller au-devant de celles et ceux qui ont faim, qui sont isolés, malades ou rejetés ; et ce particulièrement à l’approche des fêtes où tout nous pousse aux excès, à la surenchère d’achats en tous genres, bien loin de la simplicité et de l’humilité de la crèche… C’est dénoncer les abus de toutes sortes, à commencer dans notre Église, et poser des gestes de solidarité et de fraternité, pour que justice et paix fleurissent dès aujourd’hui.
Comme nous aimons à le chanter, Seigneur, « que ton Règne vienne comme l’aube sur la nuit, que ton Règne vienne, qu’il éclaire et change notre vie ! »

P. Clamens-Zalay

« Le pardon…Pourquoi ? Comment ? » (3ème partie)

Et aujourd’hui ?!!!

Le pardon, dans une démarche de foi, n’est pas du même ordre que l’excuse qui vient mettre hors de cause ou rechercher des circonstances atténuantes. Ce n’est pas non plus l’oubli car on ne peut pardonner ce qui n’est pas. Et à vouloir effacer l’offense de sa mémoire ou l’y enfouir profondément, on prend le risque que, tôt ou tard, la blessure ne se réveille, d’autant plus douloureuse qu’elle n’aura pas été guérie.
Si le pardon, pour s’exercer pleinement, a besoin dans certains cas de la justice, là encore cette dernière n’est pas du même ordre. Une victime peut, peut-être, pardonner à son agresseur, mais c’est la personne qu’elle va pardonner, en aucun cas son acte. Elle aura besoin que la justice passe en condamnant cet acte et en sanctionnant celui qui s’en est rendu coupable.
Le pardon que nous accordons n’est pas d’abord le nôtre, nous le recevons de Dieu, et nous sommes appelés à le donner (« pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés »). « Pardonner » signifie « donner complètement, tout remettre », aussi le pardon est-il total, absolu, il ne peut ni se quantifier, ni se négocier, ni se mériter…car aux yeux de Dieu nous serons toujours des débiteurs insolvables. « Le scandale du pardon et la folie de l’amour ont ceci en commun d’avoir pour objet celui qui ne le « mérite » pas » (B. Sesboüe, Invitation à croire, Des sacrements crédibles et désirables). Ce pardon est une grâce, un don totalement gratuit. Comme le père du fils prodigue, Dieu nous accueille et nous aime d’un amour inconditionnel, nous manifestant ainsi que tout pécheur est susceptible d’être pardonné.
Pour celui qui a péché contre son frère, et qui peut s’enfermer dans le remords, tout comme pour celui qui en a été la victime, et qui peut vivre dans la rancune, le pardon offre une renaissance : il libère du passé pour ouvrir à un avenir nouveau. « Le pardon n’est pas simplement amnistie d’une mauvaise conduite ou oubli du passé. Il est bien plus recréation, transformation de la totalité de l’existence, ouverture à un nouvel avenir. L’homme retrouve sa condition de créature, son lieu de vie qu’il avait abandonné pour un destin de mort. » ( Jean Zumstein, Pardonner, Chapitre IV. Le pardon dans le Nouveau Testament)

Et pourtant, nous le savons bien, pardonner ou demander pardon n’est chose facile pour aucun d’entre nous…Dans la vie conjugale, comme dans les relations familiales ou professionnelles, les occasions de se blesser mutuellement ne manquent pas. Certes, il y a des offenses graves qui peuvent provoquer la rupture, mais il y a aussi toutes celles du quotidien, qui semblent très banales, mais qui peuvent, à la longue, altérer profondément la relation à l’autre.
Le chemin du pardon devra passer par plusieurs étapes : prendre conscience de la faute commise et de ses conséquences, oser l’avouer à l’autre, car cela nécessite bien souvent courage, humilité et confiance. Il faut ensuite que cette parole, cette supplication, soit reçue. Cela peut prendre du temps avant qu’un dialogue en vérité ne puisse s’instaurer. Mais Dieu ne se montre-t-il pas patient avec les pécheurs que nous sommes ! Viendra le temps de la réconciliation si chacun, de part et d’autre, est capable de se laisser habiter par l’amour et la miséricorde du Père.
Saint François a bien perçu cette double difficulté que nous avons tous, d’une part à pardonner, et il l’exprime ainsi dans le Pater paraphrasé : « « Comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés. » Et ce que nous ne pardonnons pas pleinement, toi, Seigneur, fais que nous le pardonnions pleinement : que nous aimions vraiment nos ennemis à cause de toi, que nous arrivions à te prier sincèrement pour eux ; qu’à personne nous ne rendions le mal pour le mal, mais que nous tâchions de faire du bien à tous, en toi ! » (Pat 8), d’autre part à demander pardon. Une nuit de 1216, Jésus apparut à François, alors qu’il était à la Portioncule, et le Saint lui demanda la grâce suivante : celle d’une indulgence plénière pour tous ceux « qui, contrits et confessés, viendraient dans cette église ». Jésus la lui accorda, sous réserve de l’approbation du Pape Honorius III. Cette indulgence, d’abord restreinte à la visite de la Portioncule le 2 août, s’étend aujourd’hui à toute église franciscaine. Le pape François était présent pour fêter les 800 ans de ce Pardon d’Assise et sa méditation, ce jour-là, nous invitait à nous appuyer sur notre propre expérience de la miséricorde de Dieu, qui ne se lasse pas de nous aimer et de nous pardonner, pour nous faire les témoins de ce pardon autour de nous : « Chers frères et sœurs, le pardon dont saint François s’est fait le ‘‘canal’’ ici à la Portioncule continue à ‘‘générer le paradis’’ encore après huit siècles. En cette Année Sainte de la Miséricorde, il devient encore plus évident que le chemin du pardon peut vraiment renouveler l’Église et le monde. Offrir le témoignage de la miséricorde dans le monde d’aujourd’hui est une tâche à laquelle personne d’entre nous ne peut se soustraire. Le monde a besoin de pardon ; trop de personnes vivent enfermées dans la rancœur et couvent la haine, parce qu’incapables de pardon, ruinant leur propre vie et celle d’autrui au lieu de trouver la joie de la sérénité et de la paix. Demandons à saint François d’Assise d’intercéder pour nous, afin que nous ne renoncions jamais à être d’humbles signes de pardon et des instruments de miséricorde. »

P. Clamens-Zalay

« Le pardon…Pourquoi ? Comment ? » (2ème partie)

Justifiés, réconciliés et sauvés en Christ…

Le peuple hébreu a découvert peu à peu que son Dieu était patient, lent à la colère et miséricordieux, mais c’est le Christ, véritablement, qui vient restaurer la relation avec Dieu, si souvent blessée et rompue par les hommes. Le pardon de Dieu se manifeste en lui, par sa parole, par ses actes et par sa mort.

Jésus annonce qu’il n’est pas venu pour les justes et les bien-portants, mais pour appeler les pécheurs au repentir (Lc 5,32). Il est envoyé par son Père, non pas pour juger le monde mais pour le sauver (Jn 3,17 ; 12,47). A tous ceux qui l’écoutent, il révèle que Dieu est un Père bienveillant et miséricordieux dont la nature est de pardonner. Les trois paraboles de la miséricorde (La brebis perdue, la drachme perdue et le fils prodigue, Lc 15) en sont une parfaite illustration.
Comme le berger qui abandonne son troupeau pour rechercher la brebis perdue et s’en retourne chez lui tout joyeux lorsqu’il l’a retrouvée, Dieu se fait proche de celui qui se perd. En lui, point de mépris ou de condamnation du pécheur, mais une immense joie pour celui qui se repent.
Dans la parabole du fils prodigue, le père court à la rencontre de son fils cadet qui lui est revenu, car il n’a jamais cessé de l’aimer et de l’attendre, et il le couvre de baisers, exprimant tout à la fois son amour et son pardon. Le père est donc celui qui vient effacer le passé marqué par le péché pour créer un avenir totalement neuf. En effet, le pardon fait renaître, il fait passer le pécheur de la mort à la vie : « Mon fils que voici était mort et il est revenu à la vie ; il était perdu et il est retrouvé ! » Lorsque le fils aîné refuse de se joindre à la fête organisée pour le retour de son frère, c’est ce même père qui sort à sa rencontre et qui l’invite à dépasser le juridisme pour s’ouvrir lui aussi à l’amour. L’attitude du frère aîné rappelle celle des pharisiens, de ceux qui se considèrent justes parce qu’ils observent strictement la loi. A de nombreuses reprises, ils s’indignent de l’accueil que Jésus fait aux pécheurs. Aussi le Christ les invite-t-il à entrer, eux aussi, dans la joie que Dieu éprouve à retrouver ses fils perdus.
A ses disciples, Jésus enseigne que pour demander et recevoir le pardon de Dieu, il faut pouvoir soi-même pardonner à son frère (parabole du débiteur impitoyable, Mt 18,23-35, prière des disciples ou Pater, Mt 6,12). Lorsque Pierre demande s’il doit pardonner jusqu’à sept fois, chiffre de la plénitude, Jésus répond : « Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois », autrement dit : indéfiniment… Jésus lui signifie que s’il veut être miséricordieux à l’exemple du Père céleste, il doit se départir de toute notion comptable purement humaine. Il s’agit de pardonner par amour, comme le Fils, comme le Père, et donc de pardonner inlassablement, car le pardon divin est sans fin et sans limite.
C’est également par ses actes que Jésus annonce le pardon de Dieu. En prenant place à la table des collecteurs d’impôts et des pécheurs, Lévi (Mc 2,13-17), Zachée (Lc 19,1-10), il s’élève contre cette séparation érigée entre justes et pécheurs, il redonne place aux exclus dans la communauté et les restaure comme fils et filles du Père en leur signifiant le pardon de Dieu (la femme adultère, la femme pécheresse…). Jésus dit à propos de Zachée : « Aujourd’hui, le salut est venu pour cette maison, car lui aussi est un fils d’Abraham. En effet, Le Fils de l’Homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu » (Lc 19, 9-10).
Il exerce aussi ce pardon à travers les miracles qu’il accomplit. La possession ou la maladie étaient considérées dans le monde juif comme la conséquence du péché et donc du châtiment divin. Pour guérir le paralysé (Mc 2,1-12), Jésus s’adresse à l’homme en lui disant d’abord : « Mon fils, tes péchés sont pardonnés », ce qui choque les scribes présents autour de lui : « Il blasphème. Qui peut pardonner les péchés sinon Dieu ? ». Lisant dans leur cœur, il leur répond : « Pourquoi tenez-vous ces raisonnements en vos cœurs ? Qu’y a-t-il de plus facile, de dire au paralysé :  » Tes péchés sont pardonnés », ou bien de dire : « Lève-toi, prends ton brancard et marche » ? Eh bien, afin que vous sachiez que le Fils de l’Homme a autorité pour pardonner les péchés sur la terre, il dit au paralysé : « Je te dis : lève-toi, prends ton brancard et va dans ta maison ». » Le récit montre que pardon et guérison vont de pair, Jésus n’opère la guérison du corps qu’en vue de celle de l’âme. Pardonner, c’est relever l’homme blessé, c’est le libérer de tout ce qui l’aliène, c’est l’ouvrir à une vie nouvelle placée sous le signe de la foi et de l’amour divin, c’est faire de lui une créature nouvelle.
La réconciliation entre Dieu et les hommes culmine à la Croix. Dans sa mort, le Christ est le Serviteur et l’Agneau de Dieu qui renouvelle l’Alliance scellée au Sinaï. Il justifie la multitude dont il porte les péchés, il est l’Agneau qui ôte le péché du monde et qui le sauve : « ceci est mon sang, le sang de l’Alliance, versé pour la multitude, pour le pardon des péchés. » (Mt 26,28) « Voici l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde. » (Jn 1, 29)
Après sa Résurrection, Jésus, à qui tout pouvoir a été donné au ciel et sur la terre (Mt 28,18), communique à ses Apôtres le pouvoir de remettre les péchés : « Recevez l’Esprit Saint ; ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis. Ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus. » (Jn 20, 22-23) Le pardon des péchés est accordé à quiconque se convertit et se fait baptiser au Nom de Jésus : « Convertissez-vous : que chacun de vous reçoive le baptême au nom de Jésus-Christ pour le pardon de ses péchés et vous recevrez le don du Saint Esprit. » (Ac 2,38) ; « le pardon des péchés est accordé par son Nom à quiconque met en lui sa foi. » (Ac 10,43)
La joie de Dieu est de pardonner le pécheur qui s’était perdu et qui lui revient. Il nous a donné son Fils pour témoigner de son amour miséricordieux et pour l’incarner jusque dans sa mort. Celui qui met sa foi en lui est un homme justifié, réconcilié et sauvé en Christ (Rm 5, 1-11).

P. Clamens-Zalay

« Le pardon…Pourquoi ? Comment ? » (1ère partie)

Le pardon dans le premier Testament

Les Israélites ont longtemps eu une image comptable du péché et la conviction que leur Dieu pouvait punir un pécheur à travers ses descendants, jusqu’à ses arrière-petits-enfants. L’épisode du veau d’or et la rupture de l’Alliance, qui enflamment la colère de leur Seigneur et devraient conduire à leur extermination, leur révèlent peu à peu un autre visage de Dieu, celui d’un Dieu de pardon : « le SEIGNEUR, Dieu miséricordieux et bienveillant, lent à la colère, plein de fidélité et de loyauté, qui reste fidèle à des milliers de générations, qui supporte la faute, la révolte et le péché ». (Ex 34,6-7) Et s’il ne laisse rien impuni, Dieu accède cependant à la prière de Moïse et renouvelle son Alliance : « c’est un peuple à la nuque raide que celui-ci, mais tu pardonneras notre faute et notre péché, et tu feras de nous ton héritage. » (Ex 34,9)

Trop souvent Israël se montre infidèle à cette Alliance et déçoit l’amour de son Seigneur, mais c’est l’amour qui l’emporte malgré tout, celui tout à la fois d’un père et d’une mère pour son peuple : « C’est pourtant moi qui avais appris à marcher à Ephraïm, les prenant par les bras, mais ils n’ont pas reconnu que je prenais soin d’eux. Je les menais avec des attaches humaines, avec des liens d’amour, j’étais pour eux comme ceux qui soulèvent un nourrisson contre leur joue et je lui tendais de quoi se nourrir…Mon cœur est bouleversé en moi, en même temps ma pitié s’est émue. Je ne donnerai pas cours à l’ardeur de ma colère, je ne reviendrai pas détruire Ephraïm ; car je suis Dieu et non pas homme, au milieu de toi je suis saint : je ne viendrai pas avec rage. » (Os 11,3-4.8-9) Ainsi le cœur de Dieu n’est pas celui de l’homme, ses pensées et ses chemins non plus. Ce n’est pas la mort du pécheur qu’il souhaite mais sa conversion, pour lui manifester sans fin sa tendresse et son pardon car son Alliance est indéfectible. « Que le méchant abandonne son chemin, et l’homme malfaisant ses pensées. Qu’il retourne vers le SEIGNEUR, qui lui manifestera sa tendresse, vers notre Dieu qui pardonne abondamment. » (Is 55,7) « J’ai juré de ne plus m’irriter contre toi et de ne plus te menacer. Quand les montagnes feraient un écart et que les collines seraient branlantes, mon amitié loin de toi jamais ne s’écartera et mon alliance de paix jamais ne sera branlante, dit celui qui te manifeste sa tendresse, le SEIGNEUR.» (Is 54,9-10)

C’est cette confiance dans la fidélité et l’amour sans faille de Dieu que traduisent les psaumes. Ainsi, Dieu pardonne au pécheur qui confesse sa faute : « Je t’ai avoué mon péché, je n’ai pas couvert ma faute. J’ai dit : Je confesserai mes offenses au Seigneur, et toi, tu as enlevé le poids de mon péché. » (Ps 32,5), miséricordieux, il retient sa colère et choisit d’effacer le péché. Loin de rejeter ou de mépriser le pécheur qui s’humilie et se repend, il le purifie, il fait de lui une créature nouvelle et le comble de joie, la joie d’être sauvé. (Ps 51) Là encore, le pardon de Dieu est associé à sa bonté, à sa tendresse, à son amour, pour ses enfants (Ps 103,8-14), comme pour tous ceux qui l’invoquent : « Seigneur, tu es pardon et bonté, plein d’amour pour tous ceux qui t’appellent ». (Ps 86,5)
Après l’Exil, le peuple est appelé à la repentance et à la confession de ses péchés en priant le « Dieu des pardons » (Ne 9,17) car, si Israël ne l’a pas écouté et s’est détourné de ses commandements, lui, est toujours prêt à renoncer au châtiment annoncé dès lors qu’il y a une authentique démarche de conversion : « Revenez à moi de tout votre cœur avec des jeûnes, des pleurs, des lamentations. Déchirez vos cœurs, non vos vêtements et revenez au SEIGNEUR, votre Dieu : il est bienveillant et miséricordieux, lent à la colère et plein d’une bonté fidèle. Il regrette le malheur. Qui sait, peut-être aura-t-il encore du regret et après lui laissera-t-il une bénédiction » (Jl 2,12-14)

Avec le Livre de Jonas, le pardon ne s’adresse plus aux seuls fils d’Israël, mais il est offert à tous les hommes. Récit savoureux dans lequel le prophète, craintif et incrédule, découvre que la Parole qu’il porte agit, presque malgré lui, sur les éléments, les animaux, et le cœur des Ninivites, bien plus prompts à se convertir que ses frères juifs. Il va même jusqu’à reprocher à Yahvé d’avoir renoncé à détruire Ninive, la ville symbole du péché et du vice, l’autre Sodome. Mais Dieu, avec la patience et l’humour qui le caractérisent, lui révèle peu à peu la portée universelle de sa bienveillance et de sa miséricorde.

Enfin, le Livre de la Sagesse loue la toute-puissance de Dieu et son amour pour tout ce qu’il a créé. Il est celui qui use de clémence envers tous, qui n’enferme pas les hommes dans leur péché mais attend qu’ils se repentent, qui les reprend et les corrige afin qu’ils croient en lui. Car il est le Tout-Puissant, celui qui gouverne avec justice, le Dieu dont c’est la nature même de pardonner.
« Tu as pitié de tous parce que tu peux tout, et tu détournes les yeux des péchés des hommes pour les amener au repentir. Tu aimes tous les êtres et ne détestes aucune de tes œuvres : aurais-tu haï l’une d’elles, tu ne l’aurais pas créée. Et comment un être quelconque aurait-il subsisté, si toi, tu ne l’avais voulu ou aurait-il été conservé sans avoir été appelé par toi. Tu les épargnes tous, car ils sont à toi, Maître qui aime la vie. Aussi tu reprends progressivement les coupables et tu les avertis, leur rappelant en quoi ils pèchent, afin qu’ils renoncent au mal et qu’ils croient en toi, Seigneur. » (Sg 11,23-12,2).

P. Clamens-Zalay

« Artisans de paix au quotidien »

« La haine, les rancœurs, les disputes familiales, le mépris, les brusqueries, l’omission, sont des armes contre la paix. Tout comme nous pouvons être marchands de ces armes, nous pouvons travailler à les éliminer. »(1)
Lequel d’entre nous n’a pas vécu des tensions dans sa famille, dans son couple, dans son milieu professionnel, et même dans sa fraternité ? Ce sont autant de situations d’incompréhension ou d’injustice qui laissent parfois un goût amer et peuvent être porteuses, au fil du temps, de germes de discorde, beaucoup plus profonds et sournois qu’il n’y parait.
« Il y en a beaucoup qui sont férus de prières et d’offices, et qui infligent à leur corps de fréquentes mortifications et abstinences. Mais pour un mot qui leur semble un affront ou une injustice envers leur cher moi, ou bien pour tel ou tel objet qu’on leur enlève, les voilà aussitôt qui se scandalisent et perdent la paix de l’âme. » (Admonition 14)
A une remarque qui nous semble injustifiée, notre première réaction n’est-elle pas de répondre immédiatement ? Et pour peu que nous ayons le sens de la répartie, cette réponse se fera cinglante et parfois cruelle… Mais qu’avons-nous à y gagner ? La satisfaction d’avoir mouché l’autre, certes, mais cette consolation ou cette petite victoire, nous le savons, sont bien éphémères. Par contre, la relation à l’autre s’en trouvera blessée, et parfois durablement.
Si nous ne pouvons agir directement sur les conflits internationaux, c’est dans le quotidien de nos existences que nous pouvons être véritablement des artisans de paix. Cela suppose d’être soi-même pacifié, de se laisser habiter par une paix qui n’est pas la nôtre mais qui est don de Dieu. Comme l’écrit François : « gardons-nous de tout orgueil et de toute vaine gloire. Gardons-nous de la sagesse de ce monde et de la prudence égoïste…Celui qui est docile à l’esprit du Seigneur…s’applique à l’humilité et à la patience, à la pure simplicité et à la paix véritable de l’esprit » (1 Reg 17) ou encore : « Où règnent patience et humilité, il n’y a ni colère, ni trouble. » (Adm 27,2)
C’est une conversion de chaque jour qui nous attend : apprendre à faire le silence en soi pour mieux se mettre à l’écoute de l’autre, apprendre à entrer en dialogue et non en concurrence, apprendre à recevoir les remarques ou les objections sans en éprouver du ressentiment, accepter de ne pas avoir le dernier mot…Rien de triomphal ou d’éclatant dans tout cela, mais une école de patience et d’humilité, à l’exemple de François d’Assise.
Il ne s’agit pas de fuir ou de renoncer au conflit, celui-ci peut être salutaire, mais il s’agit de l’aborder autrement, en renonçant à tout esprit de domination et à la tentation d’avoir raison coûte que coûte, en recherchant les conditions d’un dialogue fructueux et des solutions justes et équitables pour chacune des parties. Car la paix est toujours le fruit de la justice.
Dans son encyclique Ecclesiam suam, Paul VI décrit les principaux caractères du dialogue, en particulier la douceur : « La douceur, celle que le Christ propose d’apprendre de lui-même : ”Mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur” (Mt 11,29) ; le dialogue n’est pas orgueilleux ; il n’est pas piquant ; il n’est pas offensant. Son autorité lui vient de l’intérieur, de la vérité qu’il expose, de la charité qu’il répand, de l’exemple qu’il propose ; il n’est pas commandement et ne procède pas de façon impérieuse. Il est pacifique, il évite les manières violentes ; il est patient ; il est généreux. » (83)
Être pacifié, c’est aussi convertir son regard sur l’autre : reconnaître en lui un frère pour lequel l’amour bienveillant et miséricordieux du Père, de notre Père, ne peut se démentir. Et croire, par conséquent, qu’il peut lui aussi se laisser convertir. « Que votre douceur incite tous les hommes à la paix, à la bonté et à la concorde…Beaucoup nous paraissent suppôts du diable, qui deviendront disciples du Christ. » (Légende des trois compagnons, 58)

« La paix soit avec vous ! »
Demandons au Seigneur, jour après jour, qu’il fasse sa demeure en nous, qu’il vienne pacifier notre cœur et notre esprit pour que nous puissions devenir, à la suite de François, des artisans de paix pour le monde, et en premier lieu pour tous ceux que nous sommes appelés à rencontrer, comme nous y invite le Projet de Vie des laïcs franciscains : « Porteurs de la paix qu’ils savent devoir construire sans cesse, ils chercheront, dans le dialogue, les voies de l’unité et de l’entente fraternelle, faisant confiance en la présence du germe divin dans l’homme et en la puissance transformante de l’amour et du pardon. » (Projet de Vie 19)

(1). viechrétiennne.catholique.org/méditation/La paix du Christ

P. Clamens-Zalay

«François et l’Église de son temps» 3ème Partie

Si François a pu comprendre certaines des aspirations des mouvements religieux contestataires de son époque, il s’est toujours situé dans l’Église romaine, lui témoignant sa fidélité et professant sa foi. Par contre, c’est à travers son itinéraire spirituel, avec l’Évangile comme Règle de vie, qu’il va contribuer à renouveler une institution bien mal en point.
La conversion de François s’est faite en plusieurs étapes, mais l’une d’elles a été décisive : au terme d’une jeunesse dorée, sous le signe de la fête et des plaisirs, le voilà, sous l’impulsion du Seigneur, au milieu des lépreux, figures des laissés pour compte et des exclus de son époque ; le voilà soignant et embrassant ceux-là mêmes qui lui faisaient tant horreur par le passé : « Voici comment le Seigneur me donna, à moi Frère François, la grâce de commencer à faire pénitence. Au temps où j’étais encore dans les péchés, la vue des lépreux m’était insupportable. Mais le Seigneur lui-même me conduisit parmi eux ; je les soignai de tout mon cœur ; et au retour, ce qui m’avait semblé si amer s’était changé pour moi en douceur pour l’esprit et pour le corps. Ensuite j’attendis peu, et je dis adieu au monde. » (Test 1-3) François choisit de suivre les pas de son Bien-Aimé et de vivre pleinement l’idéal de la pauvreté et de la simplicité évangéliques : « Et après que le Seigneur m’eut donné des frères, personne ne me montrait ce que je devais faire; mais le Très-Haut lui-même me révéla que je devais vivre conformément au saint Evangile.» (Test 14)
Il refuse donc de se laisser imposer une Règle, qu’elle soit de saint Augustin, de saint Bernard ou de saint Benoît (LP 114). Ce n’est pas d’une vie monastique, cloîtrée, où tout est ordonné et immuable, dont il rêve. Animé par le souffle de l’Esprit, il aspire à plus d’itinérance, à l’image de ce que le Christ et ses apôtres ont vécu, et c’est l’Évangile sans glose qu’il veut pour forme de vie. S’il passe, aux yeux des sages, pour un illuminé, sa Règle lui donne plus de liberté et de force pour rejoindre son Seigneur dans une vie authentiquement pauvre et humble, au cœur du monde.
Ce retour à l’Évangile conduit le Poverello et ses frères sur les routes, et donc hors des murs de l’Église, pour aller à la rencontre des hommes et des femmes de leur temps. François leur prêche, leur recommande la pénitence ; non pas « des pénitences » ou des actes de contrition, aussi importants soient-ils, mais « la pénitence », autrement dit la conversion. Loin des sermons convenus auxquels était habitué le peuple de Dieu, François annonce à tous une Bonne Nouvelle qui ne peut que transformer leur existence, comme l’a été la sienne, et les mettre en chemin à la suite du Seigneur. « Et le voilà qui, d’une âme brûlante de ferveur et rayonnante d’allégresse, prêche à tous la pénitence, édifiant son auditoire en un langage simple mais avec une telle noblesse de cœur ! Sa parole était comme un feu ardent qui atteignait le fond des cœurs » (1 Cel 23) Et les conversions sont nombreuses…
Imiter le Christ en tout point, c’est faire le choix d’une pauvreté radicale et rompre avec la société marchande que François a si bien connue, rompre également avec les habitudes et les travers d’une Église toujours plus riche. Ainsi, François encourage-t-il ses frères à demander l’aumône : « Mes très chers frères, le Fils de Dieu était beaucoup plus noble que nous, et cependant il s’est, pour nous, fait pauvre en ce monde. Par amour pour lui nous avons choisi le chemin de la pauvreté ; nous ne devons pas avoir honte d’aller mendier. » (2 Cel 74) Il les pousse également à s’employer à un travail honnête, « non pour le cupide désir d’en recevoir salaire, mais pour le bon exemple et pour chasser l’oisiveté. » (Test 19-21)
François renonce à tout bien, y compris à posséder des couvents, et s’abandonne à la divine providence pour imiter le Christ pauvre. Car c’est le Christ qui est premier, et non la pauvreté. Et c’est parce qu’il reconnait en eux le visage du Christ qu’il peut se faire proche de tous les pauvres, qu’il peut avoir un amour préférentiel pour les plus petits.
Alors que l’Eglise affiche sa puissance et son désir accru de domination, François, fidèle à l’Evangile, fait le choix de la minorité. A l’exemple de Jésus, dans l’épisode du lavement des pieds, il invite ses frères à se faire petits, les plus petits parmi les hommes, et à se faire leurs serviteurs. « Jamais nous ne devons désirer d’être au-dessus des autres ; mais nous devons plutôt être les serviteurs et les sujets de toute créature humaine à cause de Dieu. » (1 Let 47) Aussi s’oppose-t-il, devant l’évêque d’Ostie, à ce que ses frères reçoivent des titres ou des dignités : « Seigneur, si mes frères ont reçu le nom de petits (mineurs) c’est pour qu’ils n’aspirent jamais à devenir grands. Leur vocation est des rester en bas et de suivre les traces de l’humilité du Christ…Si vous voulez qu’ils fassent du bon travail dans l’Église de Dieu, maintenez-les et conservez-les dans le cadre de leur vocation, ramenez-les, même contre leur gré, toujours plus bas…ne leur permettez jamais d’accéder aux dignités. » (2 Cel 148) De même, dans l’Ordre, et c’est une nouveauté, les supérieurs sont appelés « ministres », c’est-à-dire serviteurs : « Les ministres et serviteurs se rappelleront que le Seigneur dit : Je ne suis pas venu pour être servi mais pour servir ; ils se rappelleront que l’âme de leurs frères leur a été confiée » « On ne donnera à aucun frère le titre de prieur, mais à tous indistinctement celui de frères mineurs. Ils se laveront les pieds les uns aux autres. » (1Reg 4,6 ; 6,3-4)
Alors que l’Église à son plus haut sommet prend une part active aux conflits et guerres de son époque, François se présente résolument comme un homme de paix. De nombreux exemples dans sa vie en attestent (la rencontre avec le Sultan, le Loup de Gubbio, la réconciliation du podestat et de l’évêque d’Assise…) Libéré de tout esprit de domination, soumis à toute créature à cause de Dieu, c’est en homme pacifié qu’il peut accueillir l’autre dans une attitude ouverte et fraternelle.
« Que le Seigneur vous donne sa paix ! », cette salutation que le Seigneur lui a enseignée, il l’adresse avec conviction à tous ceux qu’il rencontre ou croise sur son chemin et, nous dit Celano, cela aura souvent des effets bénéfiques (1 Cel 23). C’est pourquoi il insiste tant auprès de ses frères : « La paix que vos bouches proclament, il vous faut d’abord et bien davantage l’avoir en vos cœurs : ainsi vous ne serez pour personne occasion de rancœur ou de chute. Tout au contraire, votre paix et votre gentillesse ramèneront la paix et la tolérance parmi les hommes. Car c’est bien là notre vocation » (AP 38c)

«François, va et répare ma maison qui, tu le vois, tombe en ruines ! » Au vu de l’itinéraire spirituel de François, on comprend mieux pourquoi ses premiers biographes ont interprété ces paroles du Crucifix de Saint Damien, ou encore le songe du pape Innocent III (le saint d’Assise soutient la basilique du Latran dangereusement inclinée) comme l’affirmation que le Poverello était sans conteste le réformateur dont l’Église de son temps avait tant besoin…
Le 19 mai 1971, le pape Paul VI s’adressait ainsi aux tertiaires franciscains : « Inspirés par saint François et appelés avec lui à renouveler l’Église, ils s’engageront à vivre en pleine communion avec le pape, les évêques, les prêtres, dans un dialogue confiant et ouvert de créativité apostolique. » (Projet de Vie 6)

P. Clamens-Zalay

«François et l’Église de son temps» 2ème partie

Comme nous l’avons déjà évoqué dans la 1ère partie, l’Église à l’époque de François connait bien des contestations dans sa forme de vie mais aussi dans les fondements de sa foi. Nous avons parlé des Vaudois, les Cathares ont été eux-aussi très influents. En quoi sont-ils considérés comme hérétiques ? Tout d’abord, ils nient l’Incarnation : pour eux, le Christ ne s’est pas fait homme mais a simplement pris l’apparence d’un homme. Ils nient également sa passion et sa mort sur la Croix. Ils rejettent un certain nombre de sacrements parmi lesquels l’Eucharistie car ils refusent de croire à la transsubstantiation (conversion totale du pain et du vin en Corps et Sang du Christ pendant la Consécration, alors que ces espèces visibles restent les mêmes). Enfin, ils croient en l’existence de deux mondes, l’un bon, monde invisible et éternel créé par Dieu et peuplé par les anges, et l’autre mauvais, monde visible qui est l’œuvre du diable. Le Christ, Fils de Dieu, est venu porter un message de salut aux hommes et aux femmes de ce monde, car ils sont eux-mêmes habités par le mal, mais il n’est point le Rédempteur.
On comprend mieux dès lors les « insistances » de François, dont la foi est celle de l’Église.

Foi en l’Incarnation, ce mystère d’amour dans lequel Dieu, le « roi du ciel et de la terre », s’abaisse humblement pour prendre chair de notre chair : « Ce Verbe du Père, si digne, si saint et si glorieux, le très haut Père du ciel annonça, par son saint ange Gabriel, qu’il viendrait dans le sein de la glorieuse Vierge Marie ; et de fait il reçut vraiment, dans son sein, la chair de notre fragile humanité » (Lettre à tous les fidèles, 4) Ainsi, trois ans avant sa mort, alors que « l’Enfant-Jésus était, de fait, endormi dans l’oubli au fond de bien des cœurs » François organise à Greccio une crèche vivante, la nuit de Noël, pour voir de ses propres yeux l’Enfant tel qu’il était à Bethléem et mieux percevoir, dans ce mystère de l’Incarnation, l’humanité et l’humilité de Dieu. « C’était le triomphe de la pauvreté, la meilleure leçon d’humilité ; Greccio était devenu un nouveau Bethléem. La nuit se fit aussi lumineuse que le jour et aussi délicieuse pour les animaux que pour les hommes. Les foules accoururent, et le renouvellement du mystère renouvela leurs motifs de joie. » (1 Cel 85-86)

Foi en l’Eucharistie, prolongement de l’Incarnation et sacrement privilégié de la présence du Christ, qui lui donne à voir et à contempler son Bien-Aimé : « du très haut Fils de Dieu, je ne vois rien de sensible en ce monde, si ce n’est son Corps et son Sang très saints » (Test 10) « Voyez : chaque jour il s’abaisse, exactement comme à l’heure où, quittant son palais royal, il s’est incarné dans le sein de la Vierge ; chaque jour c’est lui-même qui vient à nous, et sous les dehors les plus humbles ; chaque jour il descend du sein du Père sur l’autel entre les mains du prêtre. Et de même qu’il se présentait aux saints apôtres dans une chair bien réelle, de même se montre-t-il à nos yeux maintenant dans du pain sacré… Lorsque, de nos yeux de chair, nous voyons du pain et du vin, sachons voir et croire fermement que c’est là, réels et vivants, le Corps et le Sang très saints du Seigneur. Tel est en effet le moyen qu’il a choisi de rester toujours avec ceux qui croient en lui, comme il l’a dit lui-même : Je suis avec vous jusqu’à la fin du monde. » (Adm1, 16-22) Pour François, il y a véritablement un lien profond entre l’Incarnation du Verbe dans le sein de la Vierge et la venue du Christ chaque jour, depuis le sein du Père, dans le pain consacré.

Vénération pour la Croix, parce qu’elle symbolise les souffrances du Christ mais aussi parce qu’elle est le signe de la puissance et du salut de Dieu, non pas dans la gloire et la richesse, mais dans la faiblesse, l’abandon, l’humiliation, le dénuement le plus total. « Ce dont nous pouvons tirer gloire, c’est de nos faiblesses. C’est de notre part quotidienne à la sainte Croix de notre Seigneur Jésus-Christ » (Adm 5, 8)
En recevant les stigmates, François vit la Passion du Christ dans sa chair, mais aussi dans son cœur, lui qui ne peut retenir ses larmes et reste inconsolable au souvenir des plaies du Christ. (2 Cel 10-11)

Louange de la Création et de son Créateur. « Il savait, dans une belle chose, contempler le Très Beau ; tout ce qu’il rencontrait de bon lui chantait : Celui qui m’a fait, celui-là est le Très Bon. » (2 Cel 165)
Pour François, aucun doute, la Création tout entière est l’œuvre de Dieu, elle reflète en toute chose, en tout être, la beauté et la bonté de l’amour divin. François ne se contente pas de la célébrer, comme dans le Cantique des Créatures, il porte aussi sur elle un regard nouveau, il reconnait en elle la sagesse et la bienveillance d’un Père pour chacune de ses créatures. Il peut alors fraterniser avec l’ensemble de la Création et devenir le chantre de la fraternité universelle.

Ainsi donc, François ne remet pas en cause la foi de l’Église, il en est même un ardent défenseur. Par contre, et nous le verrons dans la 3ème partie, c’est à travers son itinéraire spirituel et la forme de vie qu’il choisit pour son Ordre qu’il va contribuer à renouveler cette Église de l’intérieur et à lui donner un nouveau souffle.

P. Clamens-Zalay

«François et l’Église de son temps» 1ère partie

Saint François est né à la fin du XIIe siècle, dans une période bouillonnante d’activités : la production agricole s’est intensifiée, les échanges se sont multipliés, y compris avec les pays voisins, favorisant le développement des villes et la naissance d’une classe de nouveaux riches : les bourgeois. La concurrence entre cités et un commerce florissant sont venus bouleverser l’ordre établi et disputer le pouvoir jusque-là réservé aux seuls seigneurs. Une autre société a vu le jour, qui ne s’est pas révélée plus juste que la précédente à l’égard des « minores » car, très vite, l’argent a creusé les différences et accentué les inégalités entre les hommes. Rivalités et guerres en tous genres ont jalonné la vie de ces cités ; et, parmi elles, Assise n’a pas été épargnée.
A la même époque, l’Église est traversée par de profonds mouvements de contestation. L’institution est remise en cause dans sa volonté de pouvoir temporel et ses richesses démesurées et elle est perçue comme très éloignée du peuple de Dieu. Les ordres monastiques s’apparentent à de grands propriétaires terriens car leurs biens et possessions, accordés à l’origine pour assurer leur subsistance, ne cessent de s’accroître. Le clergé n’échappe pas non plus à la critique : absence de zèle ou de formation, concubinage, trafic de reliques, achats de charges ecclésiastiques…
De cette Église, qui cherche peu à peu à se réformer, émergent des groupes contestataires, radicaux et parfois hérétiques. Ces mouvements ont tous en commun la soif d’un retour à une vie évangélique, basée sur la pauvreté, la simplicité et la prédication. Cependant, ce n’est pas comme religieux, mais comme laïcs, hommes et femmes, qu’ils veulent suivre le Christ pauvre et abandonné, et en cela rejoindre tous les laissés- pour-compte de la société. Or, certains vont mettre en avant cet idéal pour s’opposer à l’Église, non seulement à son autorité mais aussi à ses fondements, et se verront excommuniés.
Citons, par exemple, les Vaudois, très implantés dans le sud de la France, le nord et le centre de l’Italie. Ce qui les caractérise : le choix volontaire de la pauvreté, le rejet de la hiérarchie ecclésiale et le refus des sacrements administrés par des prêtres « indignes », la prédication itinérante, le retour à la seule autorité de l’Écriture. Mais aussi la négation du purgatoire, de la prière pour les morts, du culte des saints…
C’est dans ce contexte qu’apparait François, mais comment s’y inscrit-il ?
Pour commencer, c’est la rencontre avec Dieu, avec son Bien-aimé, qui est à l’origine de sa conversion et de son itinéraire spirituel, et non le désir de fonder un Ordre pour réformer l’Église ou pour combattre des hérésies.
Ainsi, chez François, le choix de la pauvreté ne répond pas à des aspirations sociales ou même religieuses, il épouse Dame Pauvreté car en chacun des pauvres, des petits, des exclus, il reconnait le visage du Christ pauvre et humble auquel il veut tant se conformer.
Son seul « programme » est celui-ci : suivre les traces du Christ en basant sa vie sur l’Évangile : « La règle de vie des Frères Mineurs est la suivante: observer le saint Evangile de notre Seigneur Jésus-Christ, en vivant dans l’obéissance, sans avoir rien en propre et dans la chasteté. » (2 Reg1)
Vivre l’Évangile au cœur du monde, certes, mais en demeurant au sein de l’Église. François se démarque donc en bien des points de tous ces mouvements contestataires.
Le Seigneur lui ayant donné des frères, dont le nombre de cesse de grandir, il lui faut rédiger une première Règle « en peu de mots bien simples, et le seigneur pape me l’approuva » (Test 15) puis vient la Règle définitive, qui reçoit l’approbation du pape en 1223.
François est donc résolument d’Église : s’il est bien conscient des faiblesses ou des dérives de l’institution, il n’y a chez lui ni jugement, ni procès de la hiérarchie ou du clergé. Dans le prologue de la Règle, il « promet obéissance et respect au Seigneur Pape Honorius et à ses successeurs, et à l’Église romaine ». Dans ses écrits, il témoigne de sa foi dans les églises et dans les prêtres en précisant que c’est le Seigneur qui lui donne cette foi : « Le Seigneur me donna une grande foi aux églises…Ensuite le Seigneur m’a donné et me donne encore, à cause de leur caractère sacerdotal, une si grande foi aux prêtres qui vivent selon la règle de la sainte Église romaine, que, même s’ils me persécutaient, c’est à eux malgré tout que je veux avoir recours. » (Test 4-6) et à propos des prêtres vivant dans le péché : « Eux et tous les autres, je veux les respecter, les aimer et les honorer comme mes seigneurs. Je ne veux pas considérer en eux le péché ; car c’est le Fils de Dieu que je discerne en eux, et ils sont réellement mes seigneurs. » (Test 8-9)
Si François a cette attitude, ce n’est pas parce qu’il a une haute opinion du prêtre et de sa personne, mais c’est parce qu’il voit en lui le serviteur d’un mystère qui le dépasse, le ministre dont les mains, souillées ou non, ne peuvent rendre impur le corps du Seigneur, et c’est à ce titre qu’il le vénère.
S’adressant aux frères, il écrit dans le Testament de Sienne : « Que toujours ils se montrent fidèles et soumis aux prélats et à tous les clercs de notre sainte Mère l’Église. » (Test Si 5)
Sa dévotion à l’Eucharistie le pousse également à demander aux frères de tout faire pour conserver le Corps du Christ et les manuscrits qui contiennent ses paroles dans un lieu décent, alors que trop souvent, dans les églises, ils sont négligés. (Test 11-13)
Enfin, François affirme son respect pour les théologiens, car ils sont porteurs et serviteurs de la Parole divine : « Tous les théologiens, et ceux qui nous communiquent les très saintes paroles de Dieu, nous devons les honorer et les vénérer comme étant ceux qui nous communiquent l’Esprit et la Vie. » (Test 13)

P. Clamens-Zalay

« Étranger, mon frère »

A l’origine de tout être, de toute chose, il y a un seul et même principe, Dieu. L’amour divin qui unit le Père, le Fils et l’Esprit est à la source de la Création et il en est la finalité : « L’amour a donné l’être à la création et c’est l’amour qui l’amènera à son accomplissement, à célébrer l’amour éternel de la Trinité et à y participer. » (Ilia Delio, L’humilité de Dieu) Dieu a donc voulu l’homme avant qu’il ne soit, il l’a modelé à son image et à sa ressemblance et lui a insufflé la vie. « Béni soit Dieu, le Père de notre Seigneur Jésus-Christ…Il nous a choisis en lui avant la fondation du monde…Il nous a prédestinés à être des fils adoptifs par Jésus Christ. » (Ep 1, 3-5) C’est en Christ que nous est révélé cet amour du Père pour toute créature, amour bienveillant et débordant qui fait de nous des fils, et donc des frères.
« Comme je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres », tel est le commandement que le Seigneur nous livre et qui nous engage…non pas simplement à aimer nos proches ou ceux qui nous font du bien, mais à aimer tout homme, toute femme, qu’il nous est donné de rencontrer, comme le Christ nous a aimés, jusqu’à donner sa vie pour nous. « Nous savons, nous, que nous sommes passés de la mort à la vie, parce que nous aimons nos frères. Celui qui n’aime pas demeure dans la mort. Quiconque hait son frère est un homicide… A ceci nous avons connu l’Amour : celui-là a donné sa vie pour nous. Et nous devons, nous aussi, donner notre vie pour nos frères. Si quelqu’un, jouissant des biens de ce monde, voit son frère dans la nécessité et lui ferme ses entrailles, comment l’amour de Dieu demeurerait-il en lui ? Petits enfants, n’aimons ni de mots ni de langue, mais en actes et en vérité. » (1Jn 3, 14-18)
L’étranger, plus que tout autre, incarne ce frère vers lequel nous ne sommes pas portés naturellement. Trop souvent, il est perçu comme une menace, comme celui qui pourrait mettre en danger des valeurs qui nous sont chères, qu’elles soient culturelles, religieuses, sociales ou politiques. La peur nous conduit à un repli communautaire et à l’exclusion, convaincus que nous sommes, d’avoir à défendre ce qui nous est propre, ce qui nous appartient. Le pape François n’a de cesse de nous mettre en garde contre cette attitude : « Respectant l’indépendance et la culture de chaque nation, il faut rappeler toujours que la planète appartient à toute l’humanité et est pour toute l’humanité, et que le seul fait d’être nés en un lieu avec moins de ressources ou moins de développement ne justifie pas que des per¬sonnes vivent dans une moindre dignité. Il faut répéter que les plus favorisés doivent renoncer à certains de leurs droits, pour mettre avec une plus grande libéralité leurs biens au service des autres ». (Pape François, Evangelii gaudium 190)
L’Ancien Testament, d’ailleurs, appelait déjà le peuple juif à ne pas rejeter l’étranger et à lui ouvrir son cœur : « Si un étranger réside avec vous dans votre pays, vous ne le molesterez pas. L’étranger qui réside avec vous sera pour vous comme un compatriote et tu l’aimeras comme toi-même, car vous avez été étrangers au pays d’Égypte. » (Lv 19,33-34)
C’est bien l’amour qui doit nous animer, qui doit convertir notre regard pour découvrir en cet étranger un frère à aimer « en actes et en vérité ». La parabole du bon Samaritain nous invite à nous faire le prochain de tous ceux qui souffrent, quelles que soient nos différences. « Cette rencontre miséricordieuse entre un Samaritain et un Juif est une interpellation puissante qui s’oppose à toute manipulation idéologique, afin que nous puissions élargir notre cercle pour donner à notre capacité d’aimer une dimension universelle capable de surmonter tous les préjugés, toutes les barrières historiques ou culturelles, tous les intérêts mesquins. » (Pape François, Fratelli tutti 83)
« J’étais un étranger et vous m’avez accueilli » (Mt 25, 35)…accueillir ce frère que tout sépare de moi, en apparence, c’est se faire proche de lui, dans un esprit de service qui rejette toute tentation de domination ou d’exclusion, c’est lui redonner sa dignité d’enfant de Dieu, c’est reconnaître en lui le visage du Christ car, nous dit Jésus, « chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits, qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait ! » (Mt 25,40)
Concluant le séminaire de Liverpool sur la migration, en 2008, les évêques africains et européens réaffirmaient la dignité du migrant et rappelaient qu’il « est une occasion de grâce qui vient de Dieu et porte avec lui une nouvelle richesse de culture, de spiritualité, d’intellect et d’intelligence, de créativité et surtout d’humanité ».
A l’exemple de François d’Assise qui « appelait frères et sœurs les créatures même les plus petites, car il savait qu’elles et lui procédaient du même et unique principe » (LM 8,6), construisons « un monde plus fraternel et plus évangélique » en accueillant « d’un cœur humble et courtois tout homme comme un don du Seigneur et une image du Christ ». (Projet De Vie 13.14)

P. Clamens-Zalay

« Claire d’Assise, un exemple lumineux pour le monde… » 2ème partie

Bien des aspects de la vocation et de la spiritualité de celle qui aime à se nommer « la petite plante de saint François » peuvent éclairer notre vie de foi aujourd’hui. Après avoir abordé, dans la 1ère partie, la pauvreté et la symbolique du miroir, arrêtons-nous, dans cette seconde partie, sur la joie et l’action de grâce.

La joie et l’action de grâce

Toute la vie de Claire est action de grâce. Il y a, ancrée en elle, une joie profonde que ni la maladie, ni les épreuves ne sauraient ternir.
Joie, tout d’abord, d’avoir été appelée : « Entre autres bienfaits que nous avons reçus et que nous recevons chaque jour de notre donateur, le Père des miséricordes, et pour lesquels nous devons davantage rendre des actions de grâces au glorieux Père du Christ, il y a notre vocation , dont nous lui sommes d’autant plus redevables qu’elle est plus parfaite et plus grande. » (TestCl 2-3) Claire rappelle d’ailleurs dans son Testament que, sur le chantier de Saint-Damien, François, sous l’action de l’Esprit-Saint, lança cette prophétie que le Seigneur ensuite accomplit : « Il y aura là des dames dont la vie renommée et la sainte conduite glorifieront notre Père céleste dans toute sa sainte Église. » « En cela, nous pouvons considérer la très copieuse bienveillance de Dieu pour nous, Lui qui, à cause de son abondante miséricorde et de sa charité, a daigné, par son saint, parler ainsi de notre vocation et de notre élection. » (TestCl 14-16)

Joie de suivre le Seigneur Jésus-Christ sur le chemin de la pauvreté pour s’unir à lui, joie de celle qui a fait don de tout son être pour répondre à l’amour de Celui qui la fait vivre, épouse du souverain Roi. Joie de contempler dans le miroir du Christ la lumière divine au point d’en être irradiée ; sœur Aimée en témoigne lors du Procès de canonisation : « Quand elle revenait de prière, son visage paraissait plus clair et plus beau que le soleil ; de ses paroles émanait une douceur inénarrable, au point que sa vie paraissait toute céleste. » (PCl IV, 4) Joie de découvrir les dons de Dieu en tout et en tous ; sœur Angeluccia nous dit que, lorsque les sœurs sortaient du monastère, « elle les exhortait à ce que, quand elles voyaient les arbres beaux, fleuris et feuillus, elles louent Dieu ; semblablement, quand elles voyaient les hommes et les autres créatures, toujours, de tout et en tout, elles louent Dieu. » (PCl XIV, 9)

Claire se réjouit tout au long de ses Lettres des progrès spirituels d’Agnès et souligne que le bien accompli par l’une des sœurs rejaillit sur toutes : « A la nouvelle de ta bonne santé, de ton heureux état et de tes succès favorables – ils me font comprendre que tu es pleine de vigueur dans la course que tu as entreprise pour obtenir la récompense céleste – je suis d’autant plus remplie de joie et exulte d’autant plus dans le Seigneur que, je le sais et en suis convaincue, tu supplées admirablement à ce qui fait défaut, en moi comme dans nos autres sœurs, pour suivre les traces de Jésus-Christ pauvre et humble. En vérité, je puis me réjouir et personne ne pourrait me rendre étrangère à une joie si grande » (3LAg 3-5) Elle la supplie donc de ne pas laisser s’éteindre en elle cette joie : « Toi aussi, réjouis-toi donc toujours dans le Seigneur, très chère, et que ne t’enveloppent pas l’amertume et la brume, ô dame bien-aimée dans le Christ, joie des anges et couronne des sœurs. » (3LAg 10-11) Elle l’invite à marcher vers le Seigneur dans l’allégresse et la confiance, en embrassant la pauvreté du Christ, et à persévérer sur ce chemin, malgré les obstacles : « Tiens ce que tu tiens, fais ce que tu fais et ne le lâche pas ; mais d’une course rapide, d’un pas léger, sans entrave aux pieds, pour que tes pieds ne prennent pas même la poussière, sûre, joyeuse et alerte, marche prudemment sur le chemin de la béatitude, sans croire à rien, sans consentir à rien qui voudrait te détourner de ce propos, qui mettrait sur ta route de quoi te faire tomber pour que tu n’accomplisses pas tes vœux au Très-Haut dans la perfection où t’a appelée l’Esprit du Seigneur. » (2 LAg 11-14)

Ainsi, toute sa vie, Claire n’a cessé de louer le Seigneur et de rendre grâce « au dispensateur de la grâce ». A l’exemple du bienheureux François, auquel elle se réfère si souvent, elle a choisi de suivre comme lui le Christ pauvre. Elle a découvert combien vivre sans « rien en propre » rend libre. Une liberté intérieure, source de joie et d’espérance, qui lui a donné de pouvoir tout accueillir comme un don du Seigneur, de pouvoir accueillir sa propre vie comme une grâce et d’en faire une action de grâce. Peu de temps avant sa mort, elle adresse ces dernières paroles à son âme : « Va en paix car tu as une bonne escorte pour le voyage. Va car Celui qui t’as créée t’a sanctifiée et, te protégeant toujours comme une mère son fils, il t’a chérie d’amour tendre. Seigneur, bénis sois-tu, toi qui m’as créée. » (Vie 46)

Qu’à son école nous apprenions à contempler Dieu et à le louer dans toutes ses œuvres, à nous réjouir de la vie reçue de ses mains, en lui disant à notre tour : « Seigneur, bénis sois-tu, toi qui m’a créé. »

P. Clamens-Zalay