Archives de catégorie : Culture

Un Livre

Aurore-Marie Guillaume, Vie d’Hildegarde

Aurore-Marie Guillaume, Vie d’Hildegarde, Éditions Conférence, 2024, 80 pages, 17€
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Abbesse du monastère de Disibodenberg puis de l’abbaye de Rupertsberg, qu’elle fonda dans des circonstances héroïques, et enfin de celle de Eibingen qui en fut l’émanation, Hildegarde de Bingen est une grande figure de la vie monastique et religieuse du XIIè siècle allemand et européen, siècle de transition entre le haut et le bas Moyen-Âge qui vit une période d’expansion démographique, de grands défrichements, de développement du tissu urbain, de progrès technique, juridique et intellectuel, d’élan artistique avec l’émergence du gothique et de renouveau religieux avec l’essor de l’ordre cistercien porté par Bernard de Clairvaux après sa fondation par Robert de Molesme à l’abbaye de Cîteaux en 1098, l’année même de la naissance d’Hildegarde.

Rien ne prédispose la petite Hildegarde d’une santé fragile à une telle longévité (elle s’éteint en 1179) ni au destin hors norme qui s’ouvre devant elle à ses huit ans lorsque ses parents de petite noblesse palatine la confient au couvent de Disibodenberg. La fillette est poursuivie depuis sa tendre enfance par des visions et des voix qu’elle récuse, fuit et cache. Au prix de durs et longs combats contre l’appel réitéré avec insistance, contre elle-même, contre la domination masculine qui règne dans les clergés régulier comme séculier et contre la rigidité de l’institution qu’elle réforme profondément, la vie monastique lui offre le cadre propice non seulement à exprimer son mysticisme visionnaire exacerbé, mais aussi à développer ses multiples talents de poète, d’écrivain, d’illustratrice, de musicienne, de prédicatrice, de conseillère des plus puissants personnages de son époque comme des plus humbles qui la sollicitent bien au-delà de son abbaye, car sa renommée de guérisseuse des corps et des âmes dépasse de très loin les rives du Rhin, et même les limites de son siècle. En effet, les importants traités de médecine médiévale qu’elle a laissés inspirent encore aujourd’hui nombre d’herboristes et d’adeptes de thérapies plus ou moins empreintes de chamanisme. Cette vogue méritée repose toutefois trop souvent sur une double approximation : celle de l’anachronisme (peut-on parler de médecines douces au Moyen-Age ?) et surtout celle qui dissocie l’activité et la recherche d’Hildegarde de sa foi inébranlable, de sa religiosité profonde où se mêlent mysticisme et philosophie naturelle, théologie et poésie auxquelles ses visions extatiques confèrent une énergie de conviction et de sensation hors du commun. Hildegarde qui les consigna dans deux ouvrages de grande portée et de grande beauté — Scivias et le Liber divinorum operum — dut néanmoins patienter huit siècles, en dépit des miracles que lui attribue la tradition, avant d’être canonisée en 2012 par Benoît XVI.

Anne-Marie Guillaume, excellemment documentée et passionnée par son sujet, nous raconte de manière vivante et complète la vie multiple et mouvementée de cette femme du temps des croisades, sans rien omettre des doutes, des combats, des joies et des peines, des conquêtes et des humiliations qui jalonnent ce destin d’exception. Cette Vie d’Hildegarde dément deux idées reçues trop communément ancrées : l’une qui se représente le Moyen-Âge comme un long millénaire d’obscurité, de guerres, de disettes et d’épidémies que la Renaissance aurait sauvé du naufrage définitif ; l’autre, née de la même ignorance, qui considère l’Église comme un monolithe imperturbable, niant la grande diversité d’êtres et d’idées dont elle est animée depuis l’origine et qui, notamment au Moyen-Âge, fut un incontestable facteur de progrès et d’émancipation dont Hildegarde de Bingen est l’une des figures les plus importantes et séduisantes.

Jean Chavot

Un Livre puis un autre

Mathieu Belezi, Attaquer la terre et le soleil

Mathieu Belezi, Attaquer la terre et le soleil, Le Tripode, Paris, 2022, 160 pages, 17 €.

Le 14 juin 1830, les troupes françaises débarquèrent près d’Alger afin de mener une expédition punitive. Pourquoi ? Parce qu’en 1827, le dey d’Alger, Hussein, frappa « du manche de son chasse-mouches » le consul de France Deval, qui ne voulait pas rembourser un prêt consenti au Directoire en 1798 ! La flotte française appareilla de Toulon le 25 mai 1830 avec 453 navires, 83 pièces de siège, 27.000 marins et 37.000 soldats. Alger tomba le 5 juillet 1830 après de durs combats. Jusqu’au 14 octobre 1839, on parlait de « possessions françaises dans le nord de l’Afrique ». L’initiative d’utiliser le terme d’Algérie consacra la conquête arabe et balaya des noms historiquement plus adaptés comme Numidie ou Kabylie. Resta à inciter les métropolitains à exploiter ces terres nouvelles. 

Le roman de Mathieu Belezi Attaquer la terre et le soleil s’intéresse à cette page ignorée de l’histoire de France. La question coloniale et particulièrement celle afférente à l’Algérie se dissimule dans les nimbes d’une histoire épique que le roman national ne saurait appréhender avec objectivité. Les « colonistes »[1], ne souhaitaient pas, comme l’écrivit le littérateur Arthur Ponroy, rendre « aux barbares et aux corsaires tout un côté du lac français ». Si, dans un premier temps, ce furent surtout des négociants, des cabaretiers et des civils habitués à suivre les armées en campagne qui gagnèrent Alger et Oran, il fallut ensuite amplifier la colonisation. C’est cette histoire que conte le petit ouvrage de Belezi, prix littéraire du Monde et prix du livre Inter. Dès 1841, le gouverneur général Bugeaud affirma son soutien aux colonisateurs auxquels il promit ses « conseils d’agronome » et ses « secours militaires » car « il faut que les Arabes soient soumis, que le drapeau de la France, soit seul debout sur cette terre d’Afrique » et que « partout où il y a des bonnes eaux et des terres fertiles, c’est là qu’il faut placer les colons, sans s’informer à qui appartiennent les terres, il faut le leur distribuer en toute propriété ». Passionné d’histoire romaine, il exhuma la devise Ense et aratro (« Par le glaive et la charrue »)[2] et créa dans la région d’Oran une colonie de 55 hectares à base de concessions accordées à des militaires[3]. L’arrivée de nouveaux migrants fut encouragée par une politique d’expropriations pour cause d’utilité publique suivie de concessions de terres. On s’inquièta aussi de faire venir des femmes nécessaires à « la constitution de la famille et de la moralisation des individus ». Attirés par ce pays de cocagne chanté avec force affiches et promesses, les nouveaux colons furent accueillis dans l’un des 650 « centres de peuplement ». Mais pour conquérir les terres nécessaires à la venue d’agriculteurs, il convenait aussi d’achever la conquête. Partout, il fallait conquérir par la force et inspirer la terreur. Comme l’écrivit le lieutenant-colonel de Montagnac, il s’agit « d’anéantir tout ce qui ne rampera pas à nos pieds comme des chiens » comme il l’écrivit dans une lettre à sa sœur du 2 mai 1843 : « Nous battons la campagne, nous tuons, nous brûlons, nous coupons, nous taillons, pour le mieux dans le meilleur des mondes. » 

Attaquer la terre et le soleil est le quatrième roman que Belezi consacre à l’Algérie coloniale. Une jeune femme Séraphine et sa famille sont attirées par la promesse d’une nouvelle vie et rejoignent une colonie agricole, afin d’enraciner la présence française et la « civilisation » en Algérie. Or, le rêve devient un cauchemar.  Confrontée à des peuples rétifs, à des terres ardues à cultiver, à des conditions climatiques hostiles, au choléra endémique, Séraphine prend conscience du mensonge dont tous sont victimes. « Sainte et sainte mère de Dieu, pourquoi nous avez-vous abandonnés ? », devient le mantra qui rythme le livre. En parallèle, un officier et son escadron « pacifient » à grands coups de sabre, de meurtres, de viols, de pillages ces terres desquelles il faut extirper les « sauvages ». Cynique, porté par une mission civilisatrice, il éradique, il enfume, il exécute ; ange exterminateur au service de la « civilisation » ou plutôt du diable. Triste réalité ignorée de ce que firent monarchie et république en ces terres africaines si proches de Marseille. Le roman dénonce les violences « justifiées » par le combat de la « civilisation » contre la barbarie, montre l’absurdité de l’aventure d’une femme pionnière pleurant le rêve brisé de toute une famille ; la folie d’un capitaine, sinistre Polyphème moderne gorgé de sang ; hurlant, promettant de la chair fraîche, montant péniblement sur son destrier. 

Un petit livre composé de courts chapitres, ponctués d’expressions spécifiques au vocabulaire de la colonisation : fondouk[4]moukèreyatagan[5],  et au jargon militaire : grollesbidochese faire péter la rate. La ponctuation minimaliste est au service d’un style épuré et direct qui contribue à donner l’impression au lecteur qu’il est au cœur des scènes. Un beau roman qui ouvre une porte sur ce que fut la colonisation, non sur ses apports et ses ombres, mais sur la manière dont elle fut menée. Les personnages de Belezi sont tous victimes d’une idéologie nationale-colonialiste qui connut son apogée avec l’exposition coloniale de 1931[6]. Encensée par certains, objet de repentance pour d’autres, la colonisation française est un avatar de l’ambition révolutionnaire d’offrir à l’humanité l’épanouissement de l’être humain en imposant la servitude de la « raison » afin de lutter contre l’oppression des superstitions. Lourde tâche pour les puissances « civilisées » que de vaincre l’obscurantisme au nom du progrès[7]. La petite porte ouverte par Belezi pourrait alimenter un débat appréhendant bienfaits et méfaits de la colonisation. Toutefois, trop de Français préfèrent ignorer les sombres errements de leur pays et demeurent aveugles face aux sombres errances de la collaboration, de Vichy et de la guerre d’Algérie. 


[1] Les Chambres de commerce de Lyon et de Marseille, les chefs militaires -le maréchal Soult, ministre de la Guerre-, qui avaient connu les gloires de l’Empire, et nombre d’organes de presse.
[2] Outre le Stipendium (la solde), le produit éventuel du butin, les exonérations fiscales ; le soldat romain, dès la fin de la République, bénéficia de la pratique des assignations de terres à des colons militaires. Lorsqu’il allongea la durée de service à vingt-cinq ans, Auguste bouleversa la vie des légionnaires. La retraite bénéficiait désormais, quand ils y arrivaient, à des hommes de 40 à 45 ans. Avec l’espérance de vie du premier siècle, ces vétérans savaient parfaitement que leur vie active était derrière eux. Beaucoup craignaient le retour à la terre et ne se voyaient pas commencer une deuxième existence en tant que fermiers. Toutefois, les installer sur des terres « coloniales » favorisait le contrôle de ces territoires. 
[3] Pour attirer le colon, la concession gratuite fut systématique en Algérie, sauf durant la décennie 1861-1871 durant laquelle Napoléon III souhaita créer un « royaume arabe ». La révolte de 1871 encouragea le gouvernement à revenir vers le système de la concession gratuite. C’est le seul système qui fut pratiqué pour attirer les colons jusqu’en 1904. 
[4] Hôtellerie et entrepôt des marchands en Afrique du nord.
[5] Le yatagan est une arme turque à lame recourbée et dont le tranchant forme, vers la pointe, une courbe rentrante. 
[6] Se reporter au livre de R. Girardet, L’Idée coloniale en France de 1871 à 1962.
[7] Joseph Rudyard Kipling, convaincu de la supériorité britannique et du « fardeau de l’homme blanc ». Son plus célèbre poème est paru en février 1899 dans McLure’s Magazine« Take up the White Man’s burden »
The savage wars of peace
Fill full the mouth of Famine,
And bid the sickness cease »
 (en anglais)
« Assumez le fardeau de l’homme blanc »


François d’Assise, le chevalier sans armure

Luc Adrian, « François d’Assise, le chevalier sans armure », Édition Emmanuel, 21€.
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Plus biographique qu’hagiographique, le récit de la vie de François d’Assise que propose le livre de Luc Adrian s’apparente à un roman pour la jeunesse. L’initiative est louable : on ne peut reprocher à l’auteur et à l’éditeur leur volonté de présenter le Poverello aux nouvelles générations et de restituer le monde dans lequel il vécut, sa famille, la société médiévale, les crises politiques et religieuses qui l’agitèrent. Toutefois, ceux que la spiritualité franciscaine et la personnalité de son fondateur avaient antérieurement touchés ne découvriront rien qu’ils n’aient déjà appris, et continuent d’apprendre, dans l’abondante littérature de qualité sur ces sujets ainsi que dans leur pratique d’échanges fraternels. Ils pourraient même s’agacer de ce que laisse présager le titre de l’ouvrage : une tentative de faire de Giovanni di Pietro Bernardone un personnage de légende, une sorte d’anti-héros médiéval, une « star » du temps des croisades, en contradiction fondamentale avec la foi et l’exemplarité évangéliques de saint François.

La vulgarisation tend toujours le piège d’une simplification trop réductrice ou d’un dévoiement tel qu’elle finit par n’être que vulgarité, et le danger est évidemment plus grand encore dans l’ordre de la spiritualité. Si l’objectif de Luc Adrian était d’atteindre et de séduire un public jeune afin de lui faire connaître l’homme que fut François d’Assise, on ne peut lui reprocher de s’être attaché avant tout aux aspects biographiques de ce qu’il faut bien appeler le « personnage » de son roman, et cela au détriment de notions moins spectaculaires, moins immédiatement séduisantes et compréhensibles aux adolescents. Mais ce qui gêne dans ce livre, c’est le ton général, ce sont les artifices que l’auteur utilise pour accrocher son lecteur. Son récit joue ainsi presque constamment sur des effets d’anachronisme entre notre époque et le Moyen-Âge, ressort comique éculé de films comme « Les Visiteurs ». Ce pourrait être judicieux, à la rigueur, s’il ne puisait pas la plupart de ses références modernes dans la pseudo-culture de divertissement la plus ordinaire, et s’il s’était attaché plutôt à trouver des correspondances plus éclairantes, et aussi plus élégantes, dans et pour notre époque. Pour compenser sa tendance à un jeunisme par ailleurs tout à fait dépassé, il se lance çà et là dans des explications lourdement édifiantes dans lesquelles il n’abandonne pourtant pas le langage néo-argotique qu’il croit celui des jeunes d’aujourd’hui, ni ses incessantes plaisanteries qui sont trop évidemment destinées à amuser pour ne pas tomber à plat. Il résulte de tout cela le sentiment que Luc Adrian, dont on devine malgré tout la qualité d’auteur et l’authenticité de l’intérêt pour son sujet, a pris délibérément un parti iconoclaste dans le but de rendre plus abordable la sainteté de François d’Assise. Il y a là une contradiction intenable : si l’on veut initier quelqu’un — fût-il, et à plus forte raison, un enfant — à une beauté qui lui est supposée inaccessible, ce n’est certes pas en la maquillant de laideur commune qu’on y parviendra. Encore une fois, vulgariser ne doit pas signifier abaisser, mais élever.

Ce livre illustre une certaine difficulté que rencontre l’Église contemporaine à trouver une manière juste de s’adresser aux populations qui la méconnaissent ou la rejettent. Elle y parvient en se montrant compréhensive, à l’écoute, en adaptant judicieusement son discours, mais cela sans rien renier de sa conviction, de son langage ni de son message, en un mot de sa mission. De ce point de vue, et sur le thème le plus cher aux franciscains, ce roman est un échec exemplaire. Il est un concentré de ce que l’on pourrait appeler sévèrement « le mauvais goût catholique », celui qui se veut actuel, à la portée de tous, mais qui ne parle à personne, simplement parce qu’il se laisse séduire par l’époque et doute de la puissance intrinsèque de ce qui fonde sa foi. Tout le contraire, en somme, de saint François.

Jean Chavot

Un livre un film

« Trésors de la Spiritualité franciscaine aux XXe et XXIe siècles » un livre de Michel Sauquet

«Trésors de la Spiritualité franciscaine aux XXe et XXIe siècles» de Michel Sauquet. Ed. Salvator, 2023, 425 p., 22,90 €

Des chrétiens d’aujourd’hui se demandent : est-il opportun de se référer à un personnage du Moyen-Age qui a vécu il y a plus de 800 ans pour inspirer notre vie chrétienne, notre spiritualité ?
On peut répondre tout d’abord que l’Évangile, dont s’inspire tout vrai chrétien a plus de 2000 ans d’existence et que tout vrai chrétien s’en est inspiré depuis ce temps, selon de multiples façons de le lire et de le mettre en pratique. Pour ce qui concerne François d’Assise on doit constater que son propos de suivre le Christ et de mener une vie évangélique a suscité de nombreux disciples, au cours des siècles jusqu’à nos jours, tandis que les récents papes ont rappelé que François était, parmi tous les saints reconnus par l’Église, un de ceux qui ont présenté la plus convaincante image de Jésus-Christ. Le pape François a choisi ce nom et ce patronage en référence à l’amour de François pour les pauvres et parce qu’il était un promoteur de la paix et de la fraternité universelle.
C’est avec une égale conviction que Michel Sauquet a voulu présenter les trésors de la spiritualité franciscaine, en recherchant les textes qui depuis un siècle et demi ont manifesté l’intérêt pour François et sa spiritualité, chez des personnalités diverses, mais reconnues à divers titres : dans la famille franciscaines, des écrivains et auteurs spirituels largement diffusés, et hors de l’étiquette, des poètes, des littérateurs, des hommes et femmes d’action, des artistes, etc… dont la réputation pouvait paraître totalement étrangère à la spiritualité évangélique. D’Hermann Hesse à Paul Claudel et Rainer Maria Rilke ; de Paul Sabatier à Eloi Leclerc et Michel Hubaut ; de François Mauriac à François Cheng et Christian Bobin ; de Maurice Denis à Olivier Messiaen ; de Madeleine Delbrel à Michaël Lonsdale ; de Xavier Emmanueli à Germaine Quéméré ; ainsi qu’à des historiens reconnus comme André Vauchez et Jacques Dalarun… Et bien d’autres : en tout une quarantaine de textes, classés selon les thèmes habituels de la spiritualité franciscaine. Les lecteurs y feront d’étonnantes découvertes et pourront méditer sur des textes riches en résonnances et propres à raviver leur séduction pour le petit pauvre d’Assise, porteur de joie et de fraternité avec le monde créé, inspirateur de toux ceux qui aspirent à la paix, à la réconciliation, à l’unité, dans un monde qui ne devrait plus reposer sur la compétition pour la richesse ou le pouvoir.
Certainement un des meilleurs livres récents sur François d’Assise et sa spiritualité évangélique.

f. Luc Mathieu, ofm


L’abbé Pierre – une vie de combats, un film de Frédéric Tellier

Un film de Frédéric Tellier

Les ennemis sont désignés dès les premiers mots du film de Frédéric Tellier : la faim, le froid, la misère et la solitude. Ils sont prononcés par l’abbé Pierre vieillissant comme un résumé de sa vie, une vie entière de combats. Il mène le premier contre sa propre santé fragile qui compromet sa vocation de capucin, puis le deuxième dans la résis-tance active, les armes à la main contre l’occupant nazi dans le maquis du Vercors dont il est l’un des chefs. C’est en œuvrant dans la clandestinité sous le nom de l’abbé Pierre que Henri Grouès fait la rencontre déterminante de Lucie Coutaz. Après l’avoir protégé, elle devient l’égérie de tous les combats à venir, la femme qui se cache derrière tout grand homme. C’est un des mérites du film d’avoir restitué l’importance de son rôle dès la fin de la guerre dans la nouvelle qui commence avec acharnement contre la misère et l’injustice.

Il est inutile de détailler ici les batailles menées par ces deux combattants obstinés, connues de tous dans les grandes lignes et bien restituées par la narration. Précisément, le film montre avec intelligence de quelle manière la notoriété d’un personnage — l’abbé Pierre fut longtemps « la personnalité préférée des Français » — pour bienvenue qu’elle soit dans un premier temps, peut finalement s’avérer un obstacle à la cause défendue en la reléguant au second plan. Il en était si conscient que parvenir à l’utiliser sans être utilisé par elle fut un autre de ses combats constants, comme celui de garder son indépendance à l’égard des financiers qu’il avait su convaincre, dont l’indécrottable logique comptable était contraire à son sens de la solidarité humaine. On peut regretter en revanche que la foi de l’abbé Pierre, où il puisa une énergie hors norme et un sens aigu de la justice, n’apparaisse pas comme le fil conducteur de son action mais comme un aspect contingent de sa per-sonne. Si elle est décrite au début, encore que de manière extérieure selon des stéréotypes cinématographiques, elle se fait excessivement discrète au long du récit pour aboutir à un doute final qui semble plaqué par la scénarisation, peut-être aux fins de ne pas décourager le chaland « libre-penseur ». Cela contribue à construire une sorte d’hagiographie, certes réussie, mais tout de même convenue, dont le caractère laïc nuit à la véridicité et à la pro-fondeur du sujet. En effet, c’est tout le caractère évangélique de son action qui s’en trouve évacué, si bien qu’il y a danger d’attribuer sa puissance à l’originalité d’un tempérament et non à l’inspiration de la charité confrontée à l’absurdité et à la cruauté de l’injustice ré-gnante. Le film est malgré tout réussi, excellemment porté par des acteurs qui relèvent le défi de rôles difficiles avec une parfaite crédibilité, c’est-à-dire sans jamais forcer les effets ni dans la souffrance et le dévouement devant la misère, ni dans la rage contre l’injustice clairement identifiée comme sa seule cause. Ces qualités sont mises en valeur par une réa-lisation dédiée avec application au récit, parsemée de quelques notes lyriques, voire poé-tiques, savamment dosées, de sorte que le spectateur reste libre de ses émotions, les-quelles ne manquent pas d’occasions de venir mouiller ses yeux. Ajoutons que la qualité de justesse des maquillages et des décors donne à l’ensemble un réalisme historique qui participe, espérons-le à faire naître des vocations à la suite de l’abbé Pierre et Lucie Cou-taz.

Qu’on me permette cependant une note personnelle. Je suis entré dans une salle de cinéma vide, et lorsque je me suis levé pendant le générique de fin pour rentrer chez moi la gorge encore serrée, la salle était tout aussi vide qu’au début. Ce sont alors mes poings qui se serrèrent malgré moi. Le combat est-il éternellement à recommencer ? Et moi, qu’ai-je fait pour le « plus petit » aujourd’hui ? Eh bien, j’ai regardé un film… comme les specta-teurs ravis qui sortaient en masse de celui sur Napoléon.

Jean Chavot

Un Livre Un Film

Croix de cendre, un livre d’Antoine Sénanque

Antoine Sénanque, Croix de cendre, Paris, Grasset, 2023, 427 pages. 22,50 €

Un roman qui commence par la phrase prononcée par un moine souffrant du froid à laudes :« On se gèle les couilles. » ; voici qui ne manque pas de piquant ! Croix de cendred’Antoine Sénanque nous entraîne en1367, sous le règne de Charles V le Sage qui a succédé à Jean II dit le Bon, l’homme des désastres, de la ruine du royaume, mort piteusement à Londres. Dans ce roman, le lecteur a parfois l’impression de se retrouver dans l’ambiance sombre d’un Moyen-âge méprisé, cet âge qui fut toile de fond du Nom de la rose d’Umberto Eco. Croix de cendre a un peu du policier médiéval italien dans lequel s’opposent, avec un soupçon d’Inquisition, franciscains et bénédictins. À ceci près que Sénanque en appelle, quant à lui, aux affrontements entre franciscains et dominicains dans lesquels, cette fois, les franciscains n’ont pas le beau rôle. Le roman plonge le lecteur dans un climat angoissant d’une époque que l’on ne parvient pas à qualifier[1]. Une trame immergée au cœur de ténèbres sépulcrales qui suintent l’humidité ; lieux où s’épanouissent les âmes tourmentées, ambitieuses et démoniaques. Le lecteur tente d’imaginer ce monde perdu et en appelle à Brueghel l’Ancien, à Hiéronymus Bosch, au prophétique Triomphe de la mort de Félix Nussbaum ou à l’univers fantastiquement crépusculaire de la chanson de Thiéfaine Des Dingues et des paumés

Le XIVᵉ siècle est celui de la grande faucheuse, des guerres, des famines, de la grande peste ; autant de manifestations du courroux divin. Bouleversée par ces catastrophes qui ne peuvent être que les punitions d’un Dieu ulcéré par le péché de ses créatures, l’Église est agitée par l’affrontement pour la conquête du pouvoir spirituel voire temporel opposant les ordres religieux. Le roman d’Antoine Sénanque visite les vigoureux débats d’alors, qui, sous couvert de lutte contre l’hérésie, illustraient la soif de pouvoir. Dominicains et franciscains s’affrontaient en effet sur la « distance de majesté » que tout chrétien devait respecter face au Tout-Puissant, les hérétiques prônant quant à eux l’union charnelle avec Dieu. 

Frère Antonin, fils de médecin, jeune dominicain maîtrise l’art ancien de la pharmacopée naturelle faite de plantes nommées selon l’hagiographie biblique. Il est le maître de l’herbularius, le jardin des simples. Pourtant, un jour, il part hors du monastère avec son ami Robert, un moine lui aussi, fils de valet de ferme, afin de récupérer des peaux pour fabriquer un parchemin. Antonin, choisi à la faveur de la confiance qu’il inspire au prieur Guillaume, se lance dans une aventure à risques. Il doit en effet acquérir un vélin[2] sur lequel consigner la confession du prieur. Lorsqu’il était jeune, ledit prieur accompagna Eckhart de Hochheim, dit Maître Eckhart, théologien charismatique aux sermons incisifs au fil de ses pérégrinations. Guillaume fut l’humble compagnon du maître jusqu’en Crimée, foyer de la grande peste. Louis de Charnes, inquisiteur ambitieux, imbu de sa mission condamnant avec désinvolture au bûcher, désire s’emparer du précieux parchemin afin de satisfaire à ses appétits politico-religieux. 

Sombre Moyen-Âge que celui de Croix de cendre ; pourtant ce fut aussi celui du « blanc manteau d’églises »[3] qui recouvrit l’Europe, le temps d’innovations auxquelles l’Église prit une part considérable. Souvent dépeint comme garant d’une glaciation des esprits, le christianisme fut aussi le foyer d’un tumulte intellectuel. Certes, il y eut ce que conte le livre de Sénanque : Inquisition et rejet de l’héliocentrisme copernicien au profit du géocentrisme religieux mais les monastères furent des centres culturels. Toutefois, il ne faut pas comprendre Croix de cendre comme le procès d’une certaine Église car l’ébullition hérétique qui est évoquée dans le roman montre que les religieux furent les principaux acteurs d’un bouillonnement intellectuel qui accoucha des cathédrales plantées au cœur des villes. 

Bref, un beau livre, qui sourd la culture, convoque les religieux au tribunal d’une humanité martyrisée par l’obscurantisme, en appelle aux béguinages, ressuscite les turlupins que chanta Brassens.[4]

Un roman historique qui décrit avec réalisme le siège de Caffa, durant lequel l’armée mongole vaincue par la peste catapulta ses morts par-dessus les murailles de la ville, infectant les défenseurs et les habitants puis toute l’Europe et au-delà. Mais aussi essai érudit qui aborde les idées religieuses et philosophiques qui animèrent les intellectuels du XIV°siècle. Croix de cendre, celle du 28 janvier 1328, n’est pas de ces livres qui suscitent rire et allégresse mais de ceux qui agitent nos petites cellules grises. 

Érik Lambert.

[1] Lire à ce propos, le petit livre par la taille mais grand par l’esprit : Pour en finir avec le Moyen-Âge de Régine Pernoud. 
[2] Le vélin est un parchemin confectionné avec de la peau de veau mort-né ou de la peau de très jeune veau. Par extension, on appelle vélin un parchemin souple, blanc et fin, de grande qualité, fabriqué avec de la peau de veau, d’agneau ou de chevreau.
[3] Expression de Raoul Glaber (985 – 1047), moine clunisien et chroniqueur du roi Robert le Pieux, qui témoigna ainsi, au début de l’an mil, du phénomène de reconstruction des églises.
[4] Dans sa chanson Le Pornographe du phonographe. Le terme de turlupin fut utilisé par Jacques Chirac pour qualifier Jean-Jacques Servan-Schreiber. 


Reste un peu
Un film de Gad Elmaleh

Reste un peu, un film de Gad Elmaleh

Gad Elmaleh, bien connu et apprécié du public comme humoriste, prend avec ce premier film (2022) en tant que réalisateur et acteur principal le risque du récit de sa conversion du judaïsme vers le catholicisme inspirée par la fascination qu’il éprouve pour la Vierge depuis sa tendre enfance à Casablanca. Cet amour vécu comme réciproque ne s’est jamais démenti jusqu’à ses cinquante ans, âge qu’il atteint au cours du film qui se déroule de nos jours à Paris où il retrouve ses parents après trois ans d’absence, avec le projet secret de recevoir le baptême.

Courageux et audacieux, le risque l’est à plus d’un titre. Celui de remettre en jeu sa notoriété sur le terrain cinématographique où il est novice n’est pas le moindre, d’autant que Gad Elmaleh met en scène les membres de sa famille, ses amis qui assument chacun leur rôle avec un naturel et une fraîcheur très attachants. Puis celui d’un mode narratif à la frontière du documentaire avec l’insertion d’images d’archives familiales, de bribes de sketchs et d’entretiens riches et savoureux avec des religieux, prêtres et rabbins qui jouent aussi leur propre rôle, occasions ménagées avec habileté par l’auteur de s’attarder avec légèreté, malice et autodérision sur tel ou tel aspect du judaïsme, du catholicisme et de la conversion. Enfin, celui qu’il évoque avec drôlerie dans un sketch, de se réclamer du catholicisme alors que de nos jours son aveu est bizarrement moins bien accueilli et admis en France que celui du judaïsme, de l’Islam ou du bouddhisme, entaché qu’il est d’un préjugé d’arriération et de ridicule dans les milieux dont la « libre pensée » ne s’avère souvent pas si libre, ni trop pensée… Gad Elmaleh qui traite son sujet sur le ton de la comédie met en lumière les préjugés des uns et des autres avec une grande douceur drolatique qui n’exclue jamais ni l’indulgence ni la profondeur de la réflexion. C’est là une qualité exceptionnelle du film comme de l’homme qui témoigne de son déchirement entre d’une part son attachement à la tradition, à l’affection familiale, et d’autre part la force qui le pousse irrésistiblement sur le chemin de la foi catholique, cela jusqu’à la compréhension intime de la compatibilité fondamentale du tout sous le regard de Dieu, ne serait-ce que dans la judéité ineffaçable de Jésus et de sa mère Marie dont Gad Elmaleh ressent la guidance et l’indéfectible présence protectrice.

Au-delà de de son caractère particulier tenant à l’origine juive du catéchumène Elmaleh, le film est un récit des difficultés de toute conversion : de la part de doute inhérente à la foi qui grandit et s’affine en même temps qu’elle ; de l’épreuve intime que constitue ce bouleversement de la vision du monde ; du sentiment d’abandon et même de trahison que le changement radical peut susciter chez les proches ; des inévitables renoncements sans que soient encore bien distinctes les promesses de l’espérance et de la charité ; de la solitude que le converti doit affronter dans le tourment qui le mène à sa nouvelle vie en Dieu… Et finalement, le constat que la conversion n’est qu’un premier pas sur le chemin toujours ouvert de la foi.

Jean Chavot

Un livre puis un autre ou une expo

La chambre de Mariana, un livre d’Aharon Appelfeld

Aharon Appelfed, La Chambre de MarianaParis, Points Seuil, 320 p., 7€20.

Comme nombre de rescapés de la Shoah, Aharon Appelfeld se demande pourquoi lui a vécu, et pourquoi tant d’autres ont disparu. Cette question obsédante guide sa plume pour écrire ce qu’il qualifie de « saga de la tristesse juive ». 

Traqués par les Allemands et leurs supplétifs locaux, les juifs tentèrent de sauver leurs enfants, sollicitèrent en urgence des amis, des proches, parfois même des anonymes ; ceux qu’au sens biblique on nomma par la suite des « Justes ». Sauvé par l’amour infini que lui vouèrent ses parents partis pour toujours lors de l’abominable « solution finale », il conte dans un émouvant roman ses souvenirs d’orphelin âgé de 11 ans. Caché dans une maison close par Mariana, une prostituée alcoolique amie d’école de sa maman ; dissimulé dans un cagibi attenant à la chambre de la jeune femme, il découvre les réalités de la vie à un âge qui aurait dû le préserver des turpitudes humaines. Dans son refuge dépourvu de fenêtre et de chauffage, il entend les bruits, les cris, les soupirs lorsque Mariana reçoit des clients dont certains sont allemands. L’enfant prend conscience de ce qui se trame à l’extérieur comme à l’intérieur et vit dans l’angoisse d’être découvert. Assailli par l’ennui il cultive son imagination, se réfugie dans le rêve et l’onirisme. Il est capable de faire apparaître ses parents, ses amis ou les gens de sa famille. Pourtant, malgré le froid, la faim, la peur et le désœuvrement, il y eut de l’amour dans l’aventure que vécut ce petit garçon que Appelfeld nomme Hugo. Parfois laissé à la bienveillance de « collègues » de Mariana, Hugo connaît l’angoisse de l’abandon et la crainte de la dénonciation. Pourtant, la prostituée au grand cœur demeure fidèle. 

Lorsque la défaite du « Reich millénaire » approcha, l’arrivée de l’Armée rouge déclencha un vent de panique dans l’établissement de plaisir menacé par d’éventuelles représailles. Fuyant la ville, les pensionnaires et Hugo errèrent dans les forêts jusqu’au dénouement.

Enfant d’un ghetto de Bukovine[1], Aharon Appelfeld affronta l’assassinat de sa mère et la déportation de son père ; parvenant à s’enfuir du camp dans lequel il fut déporté, il survécut dans la forêt jusqu’à la fin de la guerre. Il puise en partie dans son histoire personnelle l’inspiration, la trame de ce roman émouvant qui aurait pu s’appeler « Le Journal d’Hugo ». Un style attachant, une prostituée blessée mais généreuse, un adolescent reclus qui a soif de vivre et une relation ambigüe voire malsaine qui peut laisser un goût amer. 

La Chambre de Mariana ; c’est bien sûr la Shoah mais c’est aussi l’antisémitisme de nombre de peuples d’Europe de l’Est baignés dans un christianisme superstitieux et intransigeant. Du reste, les nazis trouvèrent dans les territoires de l’Est des collaborateurs zélés sans lesquels les déportations eurent été beaucoup moins « efficaces ».  Dans son cagibi, Hugo s’éveille à la sexualité, prend conscience de son identité juive et de la mission qui est la sienne. À l’instar de nombre de ses coreligionnaires, l’auteur relit sans cesse l’histoire d’un traumatisme[2] qui se transmet souvent en héritage[3]. L’incertitude des survivants qui rencontrèrent beaucoup de difficulté à relater leur expérience tant sa nature extrême rendit problématique sa transmission. Existe-t-il des mots pour dire ? Comment utiliser une langue ordinaire pour raconter une expérience extraordinaire ? Demeurent les traces matérielles et les témoignages. Or, la force de La Chambre de Mariana est de livrer un roman au style accessible qui offre un témoignage qui n’en est pas rigoureusement un. 

Érik Lambert.


[1] Ancienne région de l’Ouest de l’Ukraine actuelle, débordant sur le Nord de Roumanie. Le nom de la Bukovine est d’origine slave et signifie « pays des forêts de hêtres« . Son histoire se confond avec celle de la Moldavie. Suite à la débâcle française, la Roumanie entra dans l’orbite de l’Allemagne nazie. Dès juin 1940, l’URSS exigea que la Roumanie cédât immédiatement la Bessarabie et la Bucovine du Nord, faute de quoi l’Armée rouge interviendrait. Le roi Carol II fut contraint d’accepter. L’URSS occupa ces territoires et lors de la retraite des forces roumaines les soldats roumains frustrés et incapables de combattre l’ennemi commencèrent à arrêter et à exécuter des Juifs accusés de constituer une « cinquième colonne communiste ». Un important pogrom engagea le début de la « guerre sainte » de la Roumanie contre la prétendue menace du « judéo-bolchevisme ». La Roumanie rejoignit l’Allemagne lors de l’opération Barbarossa et dans les derniers jours de juin 1941, le dictateur roumain Ion Antonescu considéra que les Juifs n’étaient plus protégés par la loi. L’un des ordres de ce gouvernement soumettait les Juifs à la loi martiale et leur interdisait de quitter leur domicile entre 6 heures du soir et 6 heures du matin. Mihai Antonescu (homonyme) s’exprima dans le même esprit, soulignant en particulier son intention de rejeter toute objection humanitaire traditionnelle à l’ « émigration » forcée des Juifs de Bessarabie et de Bucovine. Il déclara à ses auditeurs : « Il m’est indifférent que l’Histoire nous considère comme des barbares. L’Empire romain s’est livré à des actes que la mentalité contemporaine considère comme barbares et il n’en a pas moins légué le plus grandiose des systèmes politiques. Il n’existe pas dans notre histoire de moment plus favorable […] ; « débarrassez les villages de tous les Juifs ».
[2] Il faut aussi lire le livre d’Appenfeld, Histoire d’une vie, éd. L’Olivier (2005), 240 p., 19,80 €.
[3] H.Epstein, Le Traumatisme en héritage, Folio essai.


Tendresse de l’espace,
un livre d’Assunta Genovesio
et une expo

L’exposition : 👉 C’est ici
Le livre : 👉 C’est par là
Le site : 👉 Un clic et voilà

Tandis que la peinture contemporaine officielle tend à se perdre dans l’abstraction de l’inexistant ou à s’effilocher dans des modes plus dictées par les appétits du marché que par la recherche esthétique, des peintres plus indépendants et donc plus discrets renouent en ce premier quart du XXIè siècle avec la longue tradition figurative, sans renier pour autant les évolutions des deux siècles précédents. Peut-être l’histoire de l’Art future regroupera-t-elle ces artistes en un mouvement à contre-courant qu’on ne pourra en aucune façon qualifier de réactionnaire tant cette peinture rénovatrice éclate de généreuse actualité.

Assunta Genovesio peint dans ce « mouvement », et sa forte personnalité artistique pourrait même en faire une des figures de proue tant elle assume — Assunta signifie assomption — et utilise avec une joyeuse et fougueuse liberté le savoir-faire unifié de son héritage classique et moderne. Vous pouvez la découvrir, et avec un peu de chance la rencontrer, à la galerie Prodromus (46, rue Saint-Sébastien, Paris XI) qui expose ses œuvres jusqu’au 12 novembre à l’occasion de la sortie du livre « Tendresse de l’espace » consacré à sa peinture aux éditions Conférence. Paysages, natures mortes, nus, portraits… le pinceau d’Assunta Genovesio épouse la caresse de la lumière sur les contours des choses et des corps pour en révéler comme de l’intérieur les formes, les couleurs et la vie. C’est pourquoi l’on peut légitimement parler de tendresse, mais également et de manière tout aussi évidente, d’une vigoureuse présence charnelle qui semble parfaitement spontanée alors qu’elle est savamment restituée par la précision de la composition et l’équilibre des valeurs, si bien que plus qu’un motif, c’est une forme de vie, de vie vécue, qui apparaît sur la toile. Assunta Genovesio peint la réalité prise « sur le vif », dans la grande diversité des sujets qu’elle lui propose et qu’elle recueille par tous les moyens techniques (huile, gouache, estampe, fusain…) sans les partis pris répétitifs dans lesquels s’enferment parfois ses confrères trop soucieux d’affirmer leur « style ». Celui d’Assunta se passe d’artifices, il est naturel, sincère, comme s’il n’y avait aucune distance entre sa manière de peindre et sa manière de voir et de vivre, de telle sorte que l’énergie qui surgit de ses toiles convoque immédiatement nos sens, nos émotions et notre mémoire, jusqu’à nos souvenirs d’enfance comme le suggère Bruno Roza, l’un des auteurs du livre avec Arnaud Clément qui signe un passionnant entretien avec l’artiste.

Tendresse, vigueur, liberté et attention au monde sont les caractéristiques esthétiques et humaines qui caractérisent l’art d’Assunta Genovesio dont nous partageons devant ses tableaux « le plaisir sensuel de la peinture » et le ravissement devant le spectacle des êtres et des choses, leur vie secrète, la profondeur lumineuse de leur palpitation.

Jean Chavot

Une expo Un livre

Éternel MUCHA : un artiste humaniste père de l’art nouveau

Grand Palais immersif, 110 rue de Lyon, 75012 Paris. Jusqu’au au 05/11/2023, Tarif : 20 €
En savoir + 👉 c’est ici

La Révolution industrielle contribua à dynamiser l’économie, le commerce et la vie culturelle. La presse, l’édition, le théâtre, les spectacles, les loisirs sollicitaient la publicité qui se développa spectaculairement. Les affiches publicitaires devinrent l’une des manifestations de l’expansion commerciale et furent souvent perçus comme des objets culturels et esthétiques. Les travaux haussmanniens en couvrant Paris de palissades offrirent des supports privilégiés aux affiches. L’urbanisation, l’expansion du monde ouvrier et de la bourgeoisie contribuèrent au débat afférent à la démocratisation de l’art et à l’embellissement des rues ; autant de facteurs propices au développement de l’affiche. C’est dans ce contexte que l’artiste-affichiste tchèque Alfons Mucha trouva la célébrité, celle d’une figure de l’Art nouveau parfois qualifié de « style nouille ». Ce style c’est celui des courbures élégantes, des arabesques de fleurs, de végétaux, de motifs naturels, de figures élancées de femmes sensuelles, idéalisées aux longues chevelures ondoyantes ; telles d’éthérées icônes byzantines apparaissant dans des nimbes oniriques. Végétaux, silhouettes et contours ornementaux sont de couleurs aux tons doux et pastel.
Le Grand Palais Immersif, contigu à l’opéra Bastille, nourrit l’ambition de présenter l’univers singulier de « l’éternel Mucha » à la faveur de projections géantes en offrant parfois au visiteur l’opportunité de s’allonger confortablement afin de profiter des réalisations graphiques. Animations interactives, ambiance musicale et créations olfactives se découvrent au fil d’une flânerie en trois actes : l’affichiste, l’Exposition universelle de 1900 et l’affirmation des racines slaves de Mucha dans le contexte nationaliste généré par le crépuscule des grands empires continentaux. L’interactivité permet même de créer sa propre affiche en s’inspirant de l’artiste, de ses modèles et compositions florales et de s’adresser la création par voie électronique.
Le premier acte est visuel. Il se déploie dans une pièce immense au plafond à hauteur démesurée, dotée d’un écran géant sur lequel apparaissent progressivement, à la faveur d’images de synthèse, un mélange d’affiches de publicité, de théâtre ; de notes biographiques et contextuelles. La célébrité de cet artiste survint avec l’affiche Gismonda, drame de Victorien Sardou au Théâtre de la Renaissance, avec la « Divine », la « voix d’or » Sarah Bernhardt. 4 000 affiches à placarder sur les murs de Paris. Tous les artistes de l’imprimeur étant alors en vacances, c’est le jeune Mucha auquel fut confiée la réalisation de la commande. Séduite par l’image d’une femme mystérieuse qui n’est pas seulement l’annonce d’une représentation théâtrale mais qui attire aussi le passant, la tragédienne devint sa muse. La diva lui offre un contrat de six ans, l’introduit dans le milieu du théâtre, dans les cercles mondains, et lui apporte la renommée.
Mucha imagine un nouvel idéal féminin à la beauté en harmonie avec la nature, la chevelure cernée de traits noirs, s’échappe et se prolonge pour devenir à son tour un motif linéaire. La femme est omniprésente dans l’œuvre de Mucha y compris lorsqu’il abandonne les affiches pour se consacrer à la gloire des peuples slaves. Avec lui, l’affiche n’est plus description, elle devient un art à part entière.
À la demande de l’Empereur François-Joseph, il est chargé de décorer le pavillon de la Bosnie-Herzégovine à l’Exposition Universelle de 1900. C’est l’événement mondial qui fit entrer à nouveau la France dans le concert des grandes puissances qu’elle avait quitté après le désastre de 1870. Bilan d’un siècle ou aurore de temps heureux ? Ce fut une manifestation de ce que l’on nomma avec une illusion nostalgique : la « Belle Époque ». Trottoir roulant à deux vitesses, grande roue, immense lunette astronomique, Jeux Olympiques d’été, métro parisien, exposition « nègre », fée électricité ; tant de « progrès » qui inspirent « l’Art nouveau ».
Mucha, épris de liberté, initié, engagé dans le combat politique aspirant à l’émergence des nations, artiste philosophe et humaniste espérant un monde meilleur, sollicite son talent artistique pour défendre une cause qui lui est chère : celle des peuples slaves soulevant le joug austro-hongrois. La magnifique Épopée slave est composée de vingt gigantesques tableaux ; vision inspirée du symbolisme, mêlant réalisme et fantastique, avec la voix de Mucha qui résonne lors d’un discours en tchèque. Il appelle au respect de l’identité mais aussi des différences culturelles. Ce franc-maçon n’était pas pour autant insensible aux élans mystiques ; très impliqué dans le courant spiritualiste et la théosophie, il crée une version illustrée du Pater noster en 21 planches.
Le parcours s’achève par une présentation de l’influence de l’esthétique Art nouveau sur certains artistes de rue, tatoueurs, créateurs de comics, d’affiches de concert, de pochettes de disques, de jeux vidéo, …
En définitive, c’est un beau voyage dans les créations du pionnier de l’art de l’affiche, dans l’œuvre d’un homme de son temps. Des cinq sens aristotéliciens, seul le goût n’est pas sollicité par ce spectacle. Les inconditionnels de Mucha tel l’ancien tennisman Yvan Lendl, y trouveront leur compte mais force est d’estimer le « spectacle » comme un peu court et de déplorer l’absence d’œuvres originales. Le tarif de 20 euros paraît par ailleurs quelque peu excessif. Dès lors, pourquoi ne pas terminer cette pérégrination dans l’univers de l’artiste morave en portant ses pas jusqu’au musée Carnavalet, dont l’accès est gratuit, afin d’admirer la reconstitution de la splendide devanture de l’orfèvre et joaillier Georges Fouquet réalisée par Mucha ?

Érik Lambert.


Analyse de la déraison
Un livre d’Augusto del Noce

Édition conférence, Format 16 x 22,5 cm, relié sous jaquette, 752 pages. 35.00 €
Site de l’éditeur 👉 Par ici

Les catholiques regardent parfois la politique avec distance, méfiance, voire avec répugnance : certes, ce n’est pas d’elle qu’ils attendent le salut ni en elle que les vertus s’expriment le mieux. Mais les catholiques sont aussi des citoyens, auxquels leur exigence morale interdit de se désintéresser du sort commun. Ce livre propose des outils précieux à qui cherche à mener son activité politique selon les principes auxquels il s’applique à conformer sa conduite, ce qui exige le double effort de raison garder devant les injonctions progressistes comme de s’affranchir du soutien automatique à l’ordre établi, trop longtemps de règle dans l’Église.

« Analyse de la déraison » rassemble 71 articles rédigés de 1945 à la fin des Trente Glorieuses par Augusto del Noce (1910-1989), sénateur démocrate-chrétien dans ses dernières années et avant tout philosophe italien de premier ordre, méconnu en France comme presque toute la tradition philosophique transalpine pourtant d’une richesse et d’une qualité enviables. Regroupés en trois parties : « Adversaires et approfondissements » ; « Sur la question du divorce » ; « Analyse du langage politique – Christianisme et politique », chacun des articles présente une réflexion approfondie sur les causes et les conséquences de l’athéisation de la société, éclairée par une conceptualisation solide et nourrie de considérations historiques sur des phénomènes que l’auteur a vu se former, se développer et dont il pressentit l’actualité dont nous sommes aujourd’hui les témoins désemparés.
La première partie constate la transformation de la société en « société permissive » — c’est-à-dire dépourvue d’autre principe directeur que celui de la recherche anarchique du bien-être immédiat — sous l’action conjuguée de forces hétérogènes et apparemment contradictoires : marxisme ; révolution sexuelle ; fascisme ; anti-fascisme ; surréalisme ; scientisme ; freudisme… Il n’y est plus perçu l’autorité, principe auquel Augusto del Noce consacre une passionnante étude en rappelant (par son étymologie augere) que l’autorité n’impose pas, mais accroît, fait grandir, et qu’elle se fonde sur la transcendance et non pas sur une quelconque hiérarchie sociale, surtout pas celle que domine une bourgeoisie capitaliste dont la vocation au progrès utilitariste préside à une involution que le philosophe de l’histoire fait remonter aux Lumières. Il montre en outre qu’une permissivité de cette sorte, loin de conduire à une quelconque libération, est la voie royale d’un nouveau totalitarisme : le « totalitarisme de la dissolution », entendons dissolution des valeurs.
La deuxième partie traite de la question du référendum de 1974 pour ou contre l’abrogation de la loi sur le divorce, question tout italienne en apparence, mais qui donne un exemple très convaincant de la manière dont le pseudo-libéralisme cache l’installation du totalitarisme qui s’emploie à la dissolution des vertus traditionnelles considérées comme obstacle au progrès alors qu’au contraire elles structurent indispensablement la liberté. Mais si del Noce récuse cette sorte de progrès qui consiste d’abord à nier Dieu, il réprouve autant le conservatisme étroit qui tue toute dynamique de la tradition — ou transmission, du latin tradere — dont il est vital d’entretenir la dynamique d’actualité toujours renouvelée.
Enfin, la troisième partie explore les termes et pratique de la politique tels qu’un chrétien peut les concevoir en conformité avec ses valeurs afin que celles-ci soient respectées pour le bien commun, en particulier le rejet absolu, au profit de la seule persuasion, de toutes violence et coercition. Del Noce invite à ne pas se laisser abuser par des oppositions dont le spectaculaire masque la réalité des pratiques et des intentions néfastes qui leur sont communes. Ainsi dans l’Italie encore (et toujours !) marquée par le fascisme et l’anti-fascisme discerne-t-il en ceux-ci des modes d’action et de pensée analogues, non pas avec la facilité de qui renvoie les adversaires dos à dos, mais en dénonçant leur commune erreur fondamentale : la négation de la transcendance dont le résultat, qu’il soit révolutionnaire ou réactionnaire, est tôt ou tard le totalitarisme, et c’est là un enseignement d’une inquiétante actualité pour nous : un totalitarisme nécessairement nouveau car jamais il n’apparaît sous la forme attendue.

Augusto del Noce n’est pas un homme d’opinion ; c’est un philosophe au travail avec une rigueur irréprochable, une culture d’une ouverture exceptionnelle et une hauteur de vue étonnamment exempte de préjugés d’où il examine idéologies et Histoire. Il fallait une solide raison pour analyser la déraison…Son éditeur et traducteur français, Christophe Carraud, choisit un titre parfaitement judicieux pour ce recueil d’articles qu’il a lui-même rassemblés, annotés, et dont chacun peut être lu pour lui-même avec grand profit. Que ces 752 pages ne dissuadent donc pas les bonnes volontés de cette lecture providentielle !

Jean Chavot

Un Livre Une Expo

Le Nageur
Un livre de Pierre Assouline

Pierre Assouline,
Le Nageur, Paris, Gallimard, 2023,
256 pages, 20 €

Il y a des histoires de vie plongées dans la « grande histoire » qui demeurent ignorées. Le récent livre de Pierre Assouline lève le voile sur la tragédie que vécut un nageur méconnu, même si quelques piscines portent son nom : Alfred Nakache. Il fut pourtant une célébrité durant les années 1930 et dans l’immédiat après-guerre. Son histoire est celle des juifs de France durant les années sombres, elle est aussi celle d’une rivalité humaine. Même si un certain polémiste, éphémère candidat à la magistrature suprême l’oublie ou se vautre dans le mensonge, c’est bien Philippe Pétain qui abolit le décret Crémieux et déchut les Juifs d’Afrique du Nord de la nationalité française. Or, Alfred Nakache fit partie de ces juifs français qui perdirent leur qualité de Français. Pierre Assouline, bon connaisseur des années sombres, adepte des longueurs de piscine, rend hommage au petit gars de Constantine. La trame chronologique repose sur la rivalité qui scelle probablement le sort du nageur d’Auschwitz. L’avenant, souriant et résistant, fruste nageur, Alfred Nakache et l’élégant brasseur, flambeur antisémite, milicien, collaborateur, Jacques Cartonnet. Deux nageurs qui s’affrontaient à coups de records de France et d’Europe ; des collectionneurs de titres nationaux qui s’opposaient même dans leurs styles de nage. Soutenu par la plupart des autres nageurs d’alors, relativement protégé par les victoires apportées à la France, soutenu par le commissaire général-tennisman bondissant pétainiste Jean Borotra[1], Nakache fut victime de la presse collaborationniste « le Youtre le plus spécifiquement youtre de la Youtrerie[2] » et très probablement dénoncé par son rival : « Si je le ­revois, je le tue » aurait dit « Artem »[3]Nakache, le juif algérien subit le sort de ses coreligionnaires, déporté avec sa femme et sa fille de deux ans, gazées à leur arrivée à Auschwitz. Il survit, un matricule tatoué sur le bras ; les SS l’obligeant à plonger afin de chercher les clés et les cailloux qui étaient lancés au fond d’une citerne d’eau croupie et glacée. Les sadiques aimaient en effet humilier les talentueuses victimes de la folie nazie. Les gardiens organisaient ainsi des matchs de football entre SS et Totenjüden à Belzec[4] ou entre SS et Sonderkommandos à Auschwitz ; des combats de boxe entre des champions devenus faméliques et des brutes présentes dans les camps.  

Évacué à la faveur des marches de la mort, il vit mourir le boxeur Young Perez[5], avant d’être libéré de Buchenwald par les Américains.  Sorti de l’enfer des camps, donné pour mort, cadavérique, il participa toutefois aux Jeux Olympiques de Londres en 1948 et reprit son métier de professeur de sport. C’est à Cerbères que le licencié du TOEC mourut à 67 ans en pratiquant sa natation quotidienne. 

Outre de tristes histoires de vie, le livre est aussi celui d’un écrivain féru de natation, sensible à l’histoire d’un enfant qui a surmonté sa peur de l’eau lorsque ses camarades quelque peu espiègles lancèrent ses chaussures dans l’eau, qu’il dut récupérer pour éviter l’ire familiale. C’est aussi celui d’un homme qui surmonta l’horreur grâce à la passion qui l’animait. L’ouvrage précis et documenté, foisonne de détails, d’anecdotes parfois inédites telle celle qui rappelle que les déportés devaient coudre les poches de leurs pantalons car les Allemands trouvaient arrogant qu’ils se promènent les mains dans les poches. 

On peut être rétif au style très particulier de Pierre Assouline mais, en des temps où le souvenir des horreurs du joug nazi s’estompe, à une époque où l’on ose affirmer sans ciller que le seul régime de collaboration d’Europe qui ne fut pas mis en place par les nazis protégea ses juifs nationaux, savoir ce que fut la vie d’Alfred Nakache contribue à appréhender ce que fut la réalité d’un régime criminel.

Érik Lambert.   


[1] Remplacé le 18 avril 1942 par Joseph Pascot.
[2] Je Suis partout
[3] « Le poisson » en hébreu, surnom donné à Alfred Nakache 
[4]https://www.coe.int/t/dg4/cultureheritage/mars/Source/Documents/MCP/bordeaux/HK_Bordeaux_Le_sport_europeen_a_lepreuve_du_nazisme.pdf
[5] Boxeur juif originaire de Tunisie, champion du monde poids mouches en 1931, déporté en 1943. Un film Victor Young Perez est sorti en 2013.


Degas en noir et blanc
A voir à la BNF jusqu’au 03 septembre 2023

Pour vous y rendre 👉 c’est Ici

Qui ne se souvient des innocentes ballerines qui s’évertuaient autrefois à décorer les couloirs de nos écoles ? Ces reproductions aux couleurs passées portaient la signature d’Edgar Degas. Elles en côtoyaient d’autres de Pissaro, Monet, Renoir… comme dans une exposition du mouvement impressionniste dont il fut l’un des fondateurs. Ce serait une ignorance coupable de ne voir en lui que le peintre des petits rats de l’Opéra tant son œuvre est d’une richesse et d’une diversité exceptionnelles. L’exposition présentée jusqu’au 3 septembre à la Galerie Mansart de la Bibliothèque nationale de la rue Richelieu (infiniment plus élégante que son rejeton mitterrandien) est une excellente occasion, pour 10 € tout au plus, de faire connaissance avec une facette moins connue de l’un des plus grands et plus audacieux artistes de la seconde moitié du XIXe siècle. Et pour trois euros de plus, il est possible de visiter tout le site après son heureuse rénovation achevée l’année dernière, notamment son musée, sans oublier de glisser un regard dans sa magnifique salle ovale où se sont escrimées des générations de chercheurs plus ou moins studieux.

Comme son titre l’indique, l’exposition est consacrée à la prédilection de Degas pour le noir et blanc, c’est-à-dire à sa recherche de la nuance lumineuse menée tout au long de sa vie en utilisant les ressources du crayon, du fusain, de la plume ou du lavis, et de toutes les techniques de gravure ou d’estampe — eau forte, aquatinte, pointe sèche, monotype, vernis mou, lithographie… (une vidéo les présente au public) — qu’il a lui-même développées ou renouvelées avec une inventivité extraordinaire, afin de saisir une incomparable qualité de clair-obscur telle qu’il la percevait dans les lieux fermés, caf’conc’, théâtres, coulisses, cabinets de toilette féminins, intérieurs bourgeois, sans oublier les maisons closes où il promena son regard sur les nuances subtiles de l’ombre qui caresse la chair et enténèbre les chevelures. Il employa sa capacité à capturer le mouvement pour croquer des instantanés si troublants de vérité poétique que ses contemporains, dans son époque de profonde mutation, semblent nous parler aujourd’hui de leur humanité inaltérable. On peut deviner en cela son goût prononcé pour le coup d’œil et de crayon d’un Daumier ou d’un Gavarni, entre autres, dont il collectionna les estampes, et aussi comprendre sa dernière passion presque compulsive — de son propre aveu — pour la photographie dont l’exposition nous donne de beaux exemples. Son esthétique particulière ne s’y dément pas malgré la nouveauté de l’artifice technique, autre preuve du génie de l’artiste par ailleurs éclatant dans les nombreux chefs-d’œuvre parmi la soixantaine de réalisations que l’exposition nous donne à découvrir.

Elle est organisée selon l’évolution chronologique des expérimentations d’Edgar Degas, accompagnées par des amis tels que Camille Pissaro, Mary Cassatt, Felix Bracquemont et bien d’autres, de ses premières copies de Rembrandt ou de Dürer à la réinvention du monotype dont il fait lui-même les tirages, chaque fois différents, en passant par la création d’une revue intitulée Le jour et la Nuit, qui restera lettre morte, jusqu’à sa pratique novatrice de la lithographie retravaillée qui donne lieu à la merveilleuse série de ses « nus de femmes à leur toilette ». Il contrôle l’impression de ses gravures afin que chacune soit, non pas une répétition, mais une étape de sa recherche expressive toujours plus avancée, quitte à les retravailler à l’aide de différentes techniques graphiques et picturales pour en faire des « dessins imprimés » — comme il nommait lui-même ses estampes. Manquant de moyens financiers pour poursuivre ses coûteuses innovations et surtout souffrant de graves problèmes oculaires, il se consacra plus particulièrement à la sculpture et au pastel avant que la cécité puis la surdité ne l’entraînent dans la misère, jusqu’à son enterrement à l’automne 1917, à 83 ans, où ce géant de l’art ne voulut d’autre discours d’hommage que : « Il aimait le dessin. »

Jean Chavot

UNE EXPO UN LIVRE

Ken Domon, le maître du réalisme japonais

Pour s’y rendre 👉 Tout est là

La maison du Japon offre une très belle et, à beaucoup d’égards, très émouvante présentation de l’œuvre de Ken Domon, l’un des plus grands photographes de l’archipel, et du monde sans aucun doute, bien que la curiosité générale se dirige moins vers cette rive du Pacifique. En fait de photographie, le racisme ordinaire à peine conscient avec le-quel l’occident considère globalement l’Asie nous propose plutôt l’image de colonnes de touristes qui prennent des clichés de tout et n’importe quoi. Cette exposition est aussi l’occasion de nous débarrasser, précisément, de nos propres clichés. Sa centaine d’images couvre une soixantaine d’années, de 1926 à 1989. Elle est doublement offerte : c’est la première exposition consacrée en France à Ken Domon, la troisième seulement en dehors du Japon après l’Italie et l’Allemagne ; de plus, elle est gratuite, chose trop rare alors que les prix d’accès aux événements culturels connaissent une déplorable inflation.

Que Ken Domon soit un maître, rien de plus évident, si l’affiche ne nous en avait pas avertis avant, dès que l’on entre dans l’exposition. Il est également l’auteur de nombreux écrits fondateurs sur son art. Mais pourquoi parler de réalisme à son sujet ? Cette qualifi-cation toujours contestable l’est encore davantage lorsqu’on parle de photographie. N’est-elle pas réaliste par essence puisque la réalité y est représentée presque directement par impression de la lumière ? Disons que le mot signifie ici que le maître est au service de ce qu’il voit avec ou sans son appareil : les gens, leur sourire, leurs souffrances, leur enfance, leurs bonheurs, leurs plaies, leurs espoirs, leurs défaites, leurs amours, leurs travaux… leur vie en somme, sans aucun artifice, dans les lieux mêmes où elle commence, se déroule et finit : la ville, le village, la mine, la rue, l’atelier, l’usine, le temple, les ruines d’Hiroshima, l’hôpital où se rendirent les victimes survivantes encore longtemps après que la seule bombe atomique jamais larguée, avec celle de Nagasaki, eut explosé sur une multitude d’innocents. L’artiste réalise également, métier oblige, des portraits de célébrités dans dif-férents domaines, artistique, scientifique et littéraire, pour lesquels il déploie une capacité extraordinaire, là aussi, à saisir la vérité d’un regard, la complexité d’une expression et la grâce d’un mouvement. Il photographie les enfants — il en est lui-même père d’un kyrielle —avec une tendresse presque tangible et sans concession à la mièvrerie car les petits japonais ne sont pas extraits de leur condition souvent misérable ; au contraire, Do-mon effectue un véritable reportage sur les souffrances sociales du Japon avec un réa-lisme qui sut éveiller ses concitoyens à d’urgentes nécessités.

L’œuvre de Ken Domon témoigne d’un amour du prochain et d’une attention pour le monde qui honorent l’artiste et décrivent l’homme, d’autant que sa vie connut des épi-sodes cruels, à l’image de celle du Japon contemporain. Ainsi, victime d’une première hé-morragie cérébrale en 1959, à l’âge de cinquante ans, il se remet au travail malgré une hé-miplégie droite, à l’aide d’un trépied. Frappé de nouveau dix ans plus tard, c’est en fauteuil roulant qu’il le reprend, avant qu’une troisième hémorragie en 1979 ait raison de sa pas-sion et de sa vie en 1990. Cette évocation pour rappeler qu’il y a toujours quelqu’un der-rière un appareil, et que la qualité de la photo est avant tout le reflet de la qualité de qui la prend.

Jean Chavot


Contre le cléricalisme, retour à l’Évangile
Yves-Marie Blanchard

Yves-Marie Blanchard,
Contre le cléricalisme, retour à l’Évangile,
Paris, Salvator 2023, 136 pages, 16 €.

Le rapport Sauvé dévoilant l’ampleur des abus sexuels dans l’Église et la pandémie[1] ont mis à jour la crise qui sourdait au sein de l’Église catholique. Depuis 2000 ans, les secousses affrontées par l’Église furent légion mais, celle que nous vivons, est singulière car elle est celle du pouvoir interne.Or, Yves-Marie Blanchard[2], en publiant Contre le cléricalisme, retour à l’Évangile participe au débat engagé. Le titre lui-même semble faire écho aux convulsions qui secouent l’Église d’aujourd’hui.  L’auteur affirme l’ambition de son livre : « à l’heure où l’église universelle est vigoureusement invitée à pratiquer la synodalité, comment ne pas se ressourcer dans les textes bibliques pour mesurer combien ceux-ci se gardent de cette tentation cléricale ? L’Église ne peut pas échapper à certaines logiques de pouvoir. Mais ces logiques sont en réalité opposées à la démarche évangélique. »

Prêtre lui-même, il ne souhaite pas porter de jugements sur les personnes mais sollicite le Nouveau Testament afin de dénoncer les stratégies de pouvoir trop souvent pratiquées dans l’Église[3].

À la lecture des sept chapitres, rédigés d’une plume alerte, il appelle à une réelle cohérence de l’Institution avec le texte évangélique. Il plonge dans le texte grec ou hébreu pour défendre ses positions. Ainsi, rappelle-t-il la parole de Jésus dans Mathieu 23 : « N’appelez personne votre père sur la terre ». Il s’agit pour lui de dénoncer un paternalisme ecclésiastique, partie prenante du cléricalisme. Il rappelle ainsi que nous n’avons qu’un seul Père, celui du Ciel. Dès lors, le titre de frère serait plus adapté que celui de père ; Jésus lui-même refusant les termes cléricaux et dénonçant les sept malédictions qui frappent scribes et pharisiens hypocrites[4]. Parmi elles, la mise en scène de soi, et « l’incohérence de vies parées de belles apparences mais en réalité pourries et corrompues »[5]. Il s’attache longuement à la façon dont Paul s’adresse à ceux qui l’entourent rappelant que la Première lettre aux Corinthiens comporte seize fois l’appellation « frères ». Il sollicite Luc et Paul[6] afin de distinguer les Douze et les apôtres et de ne pas concentrer sur eux seuls le ministère apostolique incitant à interroger un modèle ecclésial teinté de cléricalisme[7]. Sollicitant l’épître aux Galates[8], il rappelle que notre Église a oublié la pluralité constitutive du corps des croyants : « Tous, vous êtes fils de Dieu à cause de la foi en Christ Jésus… Il n’y a pas masculin et féminin. Car tous, vous êtes UN en Christ Jésus. ». Il ne peut y avoir d’opposition entre masculin et féminin, hommes et femmes sont habilités à prier et prophétiser[9]. Citant les multiples évocations de femmes dans le texte, il pousse l’Église à réfléchir à l’accès féminin aux responsabilités et aux ministères. Par ailleurs, en plongeant dans le texte des Béatitudes, il rappelle la place des plus petits, des enfants pour argumenter : « Il ne suffit pas de prêcher au monde la pauvreté spirituelle, la pureté ou droiture d’intention, …la douceur et l’attention aux plus petits, sans d’abord appliquer ces principes à tous les domaines de la vie ecclésiale »[10]. Paul n’a de cesse d’appeler à la fidélité de l’Institution comme des individus à l’Écriture ; l’humilité doit guider le chrétien et le conduire à rejeter toute ambition et soif de pouvoir. Berger[11], brebis, pêcheurs d’hommes ; Jésus est à la pêche afin que ce qu’il y a de meilleur en nous luise en le suivant : « Venez derrière moi, et je vous ferai pêcheurs d’hommes.[12] »

Poursuivant son apostrophe, au chapitre sixième, Blanchard use des métaphores de la porte et du pasteur pour appeler à une gouvernance de l’Église. Le terme apparaît d’une rare pertinence car c’est de cela dont il s’agit …gouvernance[13] et non gouvernement ! Il s’agit d’être au service des humbles et de ne pas avoir un souci de gestion managériale. L’auteur attend que tout pasteur suive les pas de Jésus en se mettant au service d’autres brebis que celles de son troupeau. Le cléricalisme ne se satisfait-il pas d’une tacite entente avec ce qui semble constituer les aspirations de la majorité du troupeau ? Enfin, Blanchard conclut en invitant à la conversion du « sommet à la base » qui constituerait l’Église-famille loin des nostalgies ; avide d’unité et non d’uniformité mais si fidèle aux Écritures. 

Certes, le livre flatte ceux qui posent un regard critique sur une Église sclérosée qui semble si lourde à réformer, soucieuse d’éviter les remous et les scandales, privilégiant trop encore l’omerta. Pourtant, être chrétien c’est rester d’abord soucieux de l’Évangile et ne pas demeurer figé dans des certitudes même lorsque le monde bouscule un ordre qui semblait établi. Or, dresser des remparts nourrissant l’illusion de se protéger des vents contraires, sombrer dans un repli identitaire conduit à se poser en victime et à désigner des coupables. Le cléricalisme n’était sans doute pas ce que Jésus attendait lorsqu’il s’adressa à Pierre : « Tu es Rocher et sur cette roche je bâtirai mon église. [14]». L’établissement d’une stricte hiérarchie ne fut-il pas progressif après la chute de l’Empire romain d’Occident en 476 ? En effet, comme l’affirma le médiéviste Jacques Le Goff, l’Église établit son organisation au cœur de l’Empire entre 325[15] à 476. Elle devint une force politique qui n’était sa vocation, encouragée en cela par les Carolingiens[16]. L’alliance se manifesta du reste lors du couronnement de Charlemagne à Rome par le pape Léon III à la Noël 800. Le peuple franc fut même alors décrété « élu de Dieu », sa supériorité militaire étant le fruit de sa piété. 

Plus tard, face à la modernité, l’Église s’imaginant perdre le pouvoir sur les esprits, nourrit la crainte d’un monde qui bouleverserait d’ancestrales croyances et pratiques ; la liberté de conscience et la démocratie étant œuvre satanique. Or, si le concile Vatican II engagea un « aggiornamento »[17] spectaculaire, il ne remit pas en cause l’organisation verticalement hiérarchisée d’une institution reposant sur un « modèle » mâle célibataire.L’ouvrage de Blanchard puise dans l’Évangile avec la précision de l’helléniste pour dévoiler les nuisances du cléricalisme cultivé par des laïcs comme par des religieux. Sans engager un réquisitoire contre l’Institution, il identifie sereinement les obstacles à la communion de la communauté. Après tout, l’Église est d’abord celle des fidèles, elle n’est pas la propriété de la hiérarchie, elle n’est pas celle des seuls mâles, elle doit être celle des petits et de pasteurs au service. La synodalité est son avenir.

Érik Lambert


[1] À l’origine d’une situation inédite de rupture de la vie sociale catholique puis de dissensions entre pratiquants.
[2] Prêtre du diocèse de Poitiers, agrégé de lettres, docteur en théologie, professeur honoraire d’exégèse du Nouveau Testament et de théologie patristique à l’Institut catholique de Paris, diplômé en langues bibliques, grec, hébreu, syriaque et araméen. Membre du Groupe des Dombes. http://groupedesdombes.eu/ 
[3] Page 11.
[4] Mt, 23, 13-29. Hypocrite en grec, désigne un comédien, quelqu’un qui interprète, qui joue, qui feint.
[5] Page 21.
[6] Lc, 6,13, 1 puis 6, 12-16 ;  Co 15, 1-11.
[7] Jésus demande aux disciples, pas seulement aux apôtres, ni à Pierre seul, le soin de « bâtir » son Église : « Je vous le dis en vérité, tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le ciel. » (Matthieu 18:18), que l’on retrouve aussi dans l’Évangile selon Jean 20:19-28 (aux disciples présents, hommes et femmes) : « Ceux à qui vous pardonnerez les péchés, ils leur seront pardonnés; et ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus. »
[8] Ga 3,28.
[9] 1 Co 11, 4-5.
[10] Page 72.
[11] Jn, 21 :16. 
[12] Mc 1, 14-20
[13] Le concept est intéressant. Si dans les années 1970 Michel Foucault suggérait que la gouvernance consistait en les règles du jeu qui « visent à organiser le libre épanouissement des personnes », la racine étymologique du mot « gouvernance » est issue du verbe grec kubernân, évoqué par Platon dans La République, au sens de pilotage d’un navire. Mais, c’est au XVIe siècle que ce mot apparut dans les Six Livres de la République de Jean Bodin (1576). La gouvernance désignait alors la science du gouvernement, la manière de gérer dans l’intérêt général la chose publique. 
[14] Mt 16 :18.
[15] Concile de Nicée.
[16] On se reportera avec très grand profit à l’excellent ouvrage de Marie-Françoise Baslez, Comment notre monde est devenu chrétien, Points, Seuil.
[17] https://www.lemonde.fr/archives/article/1966/11/16/l-aggiornamento-de-l-eglise-catholique_2685783_1819218.html

Une Expo un livre

Les néo-romantiques sortent des nimbes de l’oubli.

Précipitez-vous au musée Marmottan-Monet qui ouvre ses salles aux oubliés de l’art moderne. Prenez du temps car, avant de découvrir ces artistes « post-Picasso », vous pourrez flâner au fil des salles de cet hôtel particulier perdu aux confins des boulevards des maréchaux. Des impressionnistes, de belles œuvres de Berthe Morisot, des œuvres de la fin du XVIIIème siècle, des enluminures et des peintures de la Renaissance s’offrent aux regards des visiteurs. Jusqu’au 18 juin 2023, une exposition permet de découvrir de grands méconnus: les néo-romantiques, peintres du milieu des années 1920 à la fin des Trente Glorieuses. Qui étaient-ils ?

Un groupe hétéroclite composé d’une poignée de Français, d’un solide contingent de Russes, et de quelques électrons venus d’ailleurs.
Ils s’appelaient Christian Bérard, Thérèse Debains, Pavel Tchelitchew, les frère et soeur Berman, Serebriakoff, Kristians Tonny. Lorsqu’ils exposèrent pour la première fois à la galerie Druet, rue Royale, à Paris, il était difficile de qualifier leur inspiration : « Néo-humanistes » ? « néo-romantiques » ? Une constante au-delà de la diversité : un certain mal de vivre. En effet, leurs thèmes de prédilection sont la mélancolie, l’exil, la nostalgie. Des scènes de genre, des paysages, des portraits qui plongent dans les préoccupations de leur temps : métaphysique, psychanalyse, surréalisme. Ce n’est pas un hasard du reste si au milieu de leurs toiles s’immisce subrepticement deux artichauts solitaires peints par Chirico. Leur palette de couleurs est souvent sombre, on ne sait plus où est la réalité, la fiction ; on flotte dans un imaginaire féérique pris par la main de Christian Bérard qui nous guide dans cet univers fascinant. Toutes ces œuvres méritent qu’on les rencontre à Marmottan. Comment demeurer insensibles à ces peintres originaux, loufoques, créatifs en diable, animés d’une poétique mélancolie qui sourd dans chacune des salles ? Ces peintres nous entraînent durant toute la visite dans une ambiance étrange et mystérieuse. On parvient au bord d’une triste lagune vénitienne qui accueille toute une série d’objets, puis au fil de cinq tableaux, on traverse un camp de bohémiens aux toiles de tente déchirées, au sol sec ; morne existence de ces familles. On partage le désespoir d’une femme effondrée, probablement en pleurs dans un décor de misère seule Gorgone mortelle, non plus femme fatale mais à la fatale destinée.

Comment ne pas être ébloui par le cabinet-ruine de Léonor Fini et Eugène Berman qui répond à l’armoire anthropomorphe bordée de créatures ailées aux chevelures ondoyantes ? Il ne manque plus que de diffuser dans la salle la superbe chanson Des Dingues et des paumés d’Hubert-Félix Thiéfaine.

Appréciés et soutenus par Christian Dior, Elsa Schiaparelli, les mondaines Marie Laure de Noailles et Marie Blanche de Polignac, Helena Rubinstein, les poétesses Gertrude Stein et Édith Sitwell, l’écrivain Julien Green ou encore Jean Cocteau, Jeanne Lanvin, Louis Jouvet et tant d’autres, ils sombrèrent toutefois dans un inexplicable oubli ; peut-être écrasés dans la « Picassomania ». Ni abstraits, ni cubistes, difficile dès lors de se faire une place en ces temps.
Ils évoluèrent avec leur époque et certains tel Tchelitchew participèrent au psychédélisme des années 1970 et firent vibrer les couleurs vives.
Il est encore temps ! Partez donc à la découverte de ces œuvres, de ces artistes, qui bouleversent et s’offrent à vos regards jusqu’au 18 juin au Musée Marmottan-Monet, à la faveur de l’exposition « Néo-romantiques, Un moment oublié de l’art moderne 1926-1972. »

Érik Lambert


Cultures et Guérisons
Éric de Rosny – L’Intégrale

Le père Pierre-Thierry Émalieu, de la Congrégation des missionnaires xavériens a bien voulu joindre à cette présentation son témoignage vivant et éclairant que vous trouverez dans notre rubrique « Partage ».

Éric de Rosny, Cultures et guérisons Édition Livreo Alphil, 2022,
1264 pages, 49€.
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Jeune missionnaire jésuite marqué par la guerre d’Algérie, Éric de Rosny débarque en 1957 à Douala, port camerounais sur le point de connaître une expansion spectaculaire, pour y enseigner dans un collège. Les souffrances de certains de ses élèves le touchent ; leurs manifestations et leurs causes indéchiffrables le frappent tant la distance culturelle lui semble infranchissable. Mais il n’est pas homme à reculer devant l’inconnu. Porté par sa foi profonde et animé par une curiosité d’anthropologue qui manifeste son indéfectible amour du prochain, il s’installe dans un quartier populaire, apprend la langue de ses voisins et découvre l’importance vitale pour eux du « guérisseur », ou nganga, seul à même de les protéger contre le mal et son véhicule : la sorcellerie. Gagnant le soutien de sa hiérarchie, il alerte les autorités sur l’erreur et les dangers de traduire hâtivement les termes d’une culture dans une autre et lutte pour leur faire admettre les bienfaits et la complexité de la tradition, en particulier l’opposition foncière entre guérisseur et sorcier, sauvant notamment de la prison Din, son ami nganga qui l’initie à partir de 1970 aux « réalités cachées de la terre », ou ndimsi.

Cinq ans après, « les yeux ouverts » du prêtre (ordonné en 1961), aux facultés d’intuition antérieurement stimulées et éduquées par les exercices spirituels ignaciens, sont dessillés sur le mal, la violence inhérente à l’humanité, qui mine d’angoisse les êtres et leurs relations. Il comprend que différemment de notre conception héritée des Grecs du corps matériel et de l’âme immatérielle, la tradition africaine décrit l’être humain doté de deux corps matériels, l’un visible et l’autre tout aussi matériel, quoique invisible, et que les maux de l’angoisse naissent de leur disjonction. Il observe comment et combien la collectivité, la famille, le village sont déterminants pour la santé de l’individu, et réciproquement : quand la médecine occidentale soigne un organe pour guérir un corps, la médecine traditionnelle africaine soigne toute la personne pour guérir tout le groupe. Éric de Rosny fait sienne la définition de l’OMS : « La santé est un bien-être parfait, physique, psychique, et social », en insistant sur le dernier terme. « Guérir, c’est d’abord rétablir un ordre cosmique » écrit-il, trouvant sa place de « tradipraticien » et de prêtre parmi les trois grandes entités d’intervention contre la maladie : l’hôpital ; la tradition ; les Églises, dont il ne privilégie aucune au détriment d’une autre, les considérant comme complémentaires chacune dans son domaine d’action. La très grande valeur de sa recherche et de sa pratique provient de ce qu’il ne renie jamais rien de sa propre culture, ni encore moins de sa foi et de sa religiosité, tout en s’ouvrant de la façon la plus large et audacieuse au monde qui s’offre à ses deux paires d’yeux, celle qui voit le visible et celle qui voit l’invisible dans « la révélation d’une réalité maintes fois regardée sans être vue ». Sa position de praticien, de prêtre catholique comme d’anthropologue n’est jamais celle du jugement, il est au contraire toujours soucieux du service du prochain dans le plus grand respect, en particulier devant ce qui échappe à sa compréhension, réalisant ainsi une fructueuse inculturation. « Au-delà ou en deçà de la vision de mes visiteurs, je perçois une expérience de la vie qui, elle, nous est commune et qui seule importe » écrit-il à propos de ceux qui viennent le consulter au Centre de Rencontre catholique. Il ne se montre jamais critique qu’envers le charlatanisme qui opère dans la sphère traditionnelle et envers son pendant dans celle des Églises : l’agressif prosélytisme pentecôtiste Importé des USA.

Les trois volumes de ce recueil de presque tous les articles écrits par Éric de Rosny jusqu’à se mort en 2012 se lisent comme une épopée de connaissance et d’amour de l’humanité. L’écriture est souple, imagée, directe, en un mot généreuse comme son auteur qu’on a un plaisir et une gratitude infinis à suivre dans ses découvertes, ses descriptions et ses réflexions, dans ses voyages, ses explorations au cœur d’une Afrique visible et invisible, si mal connue de nous du fait de notre tendance à couvrir le chant du monde de ritournelles à notre gloire occidentale, à penser que tout ce qui ne nous ressemble pas est erroné ou archaïque. Éric de Rosny est l’exception qui sauve car il observe, participe, se donne sans jamais oublier d’où il regarde, réfléchit et agit : « Toutes ces données qui viennent d’un monde très ancien et qui n’est pas celui de ma culture, je les respecte, je me les explique en partie mais je ne les adopte pas ». Ce n’eût pas été honorer l’Afrique que de se prendre pour un Africain. C’est si vrai que le 1er juillet 2002, il fut élevé à la dignité des vingt-sept « hommes-souche » garants de la tradition.

Jean Chavot


Pour Tommy
Quand un père dessinait pour son fils dans le camp de Terezin

B.Fritta, H. Azoulay, Pour Tommy, 22 janvier 1944,
Éditions du Rocher, 2023, Monaco,
160 pages, 17,90€.

Le philosophe Raymond Aron écrivit dans ses Mémoires« Le génocide, qu’en savions-nous à Londres ? Ma perception était à peu près la suivante : les camps de concentration étaient cruels, la mortalité y était forte ; mais les chambres à gaz, l’assassinat industriel d’êtres humains, non, je l’avoue, je ne les ai pas imaginés et, parce que je ne pouvais pas les imaginer, je ne les ai pas sus ». Après la guerre, l’opinion eut du mal à percevoir ce que fut la spécificité de la Shoah. La magnifique chanson de Jean Ferrat Nuit et Brouillard était une ode à la liberté sansdistinguer les Juifs des résistants : « Ils voulaient simplement ne plus vivre à genoux ». Ce fut dans les années 1970 qu’émergea une prise de conscience de ce que fut cette extermination. Nombre de livres sont parus depuis. L’ouvrage de Berdich Fritta est une belle pierre à la mémoire de l’indicible. L’artiste s’appelait en fait Fritz Taussig, qui, après une formation artistique à Paris, devint dessinateur dans un ­cabinet d’architecture praguois, puis graphiste pour la publicité. Il adopta un pseudonyme, Fritta, avec lequel il contribua au Prager Tagblatt et à un magazine satirique tchèque antifasciste Simplicus, inspiré du périodique allemand Simplicissimus et de l’hebdomadaire français L’Assiette au beurre

Pour Tommy est le recueil de dessins réalisés par un père pour le troisième anniversaire de son petit garçon Thomas-Tommy né en janvier 1941. L’enfant fut interné à Theresienstadt avec sa mère en juillet 1942, six mois après son père, dans ce qui était la vitrine des camps-ghettos[1] nazis, vitrine visitée durant huit heures en juin 1944 par une délégation du CICR qui suivit un parcours préétabli[2]. À partir du 22 janvier 1944, Fritta croqua Tommy, le dessina, imaginant ce qu’aurait pu être sa vie de bébé autre part, en d’autres temps. Fritta dirigea la Zeichenstube – atelier de dessin graphique- du camp, chargée entre autres, d’organiser la construction de la ligne de chemin de fer qui traversait le camp. Or, il exploita cette position pour utiliser le matériel à sa disposition afin d’immortaliser la vie quotidienne des détenus de Terezin. À travers ses dessins sombres en noir et blanc, il dénonçait l’horreur de la Shoah en Bohême-Moravie. Les nazis apprirent que des dessins étaient diffusés hors de Theresienstadt. Fritta fut torturé par Eichmann puis déporté à Auschwitz, où il mourut rapidement de dysenterie et d’un empoisonnement du sang. Toutefois, il avait pu cacher ses dessins dans une caisse de métal enterrée dans une cour de ferme. L’ami de Fritta, Léo Haas, lui-même artiste juif polyvalent, considéré comme appartenant au courant expressionniste, exhuma les œuvres à la libération. La maman du petit Tommy ayant péri du typhus en février 1945, seul Tommy avait survécu, Haas et son épouse Erna adoptèrent Thomas. 

La première page s’ouvre sur un gâteau d’anniversaire et trois bougies puis la deuxième montre Tommy, bébé cadum, angelot joufflu aux fesses roses, regardant par la fenêtre, les pieds sur une valise qui porte son numéro « AAL/710 ». Il regarde vers le futur ; son papa l’imagine voyageant à dos de tortue, en avion ou en bateau ; faisant profession de musicien, d’ingénieur, de détective, de boxeur, de peintre, mais surtout pas d’homme d’affaires ou de général. Il le dessine avec sa future fiancée en un conte de fées qui n’en ai pas un, au milieu des fleurs, des papillons sous le regard bienveillant d’un soleil joyeux. Au cœur de l’horreur, un rayon de lumière sans qu’apparaisse le camp, si ce n’est peut-être avec un mur en ruines symbole d’une espérance en un avenir radieux hors du ghetto : « Ce livre est le premier d’une longue série que je veux peindre pour toi »

Le dernier cadeau d’un père à son fils, le seul souvenir empli de tendresse et d’amour qui demeure pour ce petit bonhomme devenu grand, c’est ce recueil de dessins à feuilleter inlassablement. Le défi est de mettre des mots pour imaginer qui était ce père finalement inconnu. C’est aussi la tâche à laquelle s’est livré Hélios Azoulay, écrivain, poète, acteur, compositeur, clarinettiste dans la seconde partie de l’album comportant quelques œuvres plus sombres de Fritta. Quelques lignes jetées à la suite d’un mot, d’un lieu comme un répertoire. 

Tout ceci fait œuvre mémorielle car six millions de personnes éliminées est quelque chose de difficile à imaginer mais personnifier une telle catastrophe la rend plus accessible. À la mort de Tommy en 2015, ses quatre enfants léguèrent Tomíckovi au Musée juif de Berlin. Pour Tommy ; c’est une clef contre l’oubli. 

Érik Lambert


[1] En 1941, les nazis établissent un ghetto à Theresienstadt (Terezin), une ville de garnison située dans le nord-ouest de la Tchécoslovaquie, pour y interner les Juifs de Bohême-Moravie, des Juifs âgés et des personnes « émérites » du Reich, ainsi que plusieurs milliers de Juifs des Pays-Bas et du Danemark. Bien que le ghetto, gouverné par la SS, soit en pratique un camp de transit pour les Juifs avant leur départ pour les camps d’extermination, il est également présenté à des fins de propagande comme une « implantation juive modèle ». La vie dans l’enceinte du ghetto de Theresienstadt est administrée par le « Ältestenrat » (Judenrat), dirigé par Jacob Edelstein. Malgré la surpopulation, la pénurie alimentaire et les travaux forcés, l’importance des activités culturelles et éducatives à l’intérieur du ghetto reflète le désir de vivre des prisonniers et leur besoin de se divertir face à l’épreuve. Fin 1943, lorsque les premiers rapports sur les camps d’extermination font surface, les nazis décident de présenter Theresienstadt à une commission d’enquête de la Croix-Rouge internationale. Dans le cadre des préparatifs de la visite de la commission, ils procèdent à un plus grand nombre de déportations vers Auschwitz, afin de réduire la surpopulation du ghetto. Des boutiques factices, un café, une banque, une école, des jardins d’enfants et autres sont ouverts et des jardins fleuris sont aménagés dans l’ensemble du ghetto. La commission de la Croix-Rouge vient visiter le ghetto le 23 juin 1944. Les rencontres avec les détenus ont été méticuleusement planifiées. A l’issue de la visite, les nazis produisent un film de propagande au sujet de la nouvelle vie des Juifs placés sous la protection du Troisième Reich. Une fois le film achevé, la plupart des acteurs, ainsi que la quasi-totalité des dirigeants indépendants et la grande majorité des enfants du ghetto sont envoyés dans les chambres à gaz d’Auschwitz-Birkenau. La surpopulation, la malnutrition et les conditions sanitaires épouvantables entraînent la prolifération de maladies au sein de la population du ghetto. En 1942, 15 891 personnes, soit la moitié de la population du ghetto, meurent à Theresienstadt. Plus de 155 000 Juifs passeront par Theresienstadt avant sa libération le 8 mai 1945. Au total, 35 440 personnes périrent dans le ghetto et 88 000 de ses habitants furent déportés et assassinés. Site de Yad Vashem : https://www.yadvashem.org/fr/shoah/a-propos/ghettos/theresienstadt.html#narrative_info
[2] https://www.youtube.com/watch?v=p1vC5DvqVBk

Une Expo, Un film

L’expo Mini-monstres

Les mini-monstres en question ne sont pas nos enfants, bien que nous soyons parfois tentés de les voir tendrement ainsi… Non, ceux dont il s’agit dans cette exposition destinée aux 7-12 ans sont les bestioles qui entourent et habitent partout et constamment petits et grands, et souvent les gratouillent ou les chatouillent, comme dirait le docteur Knock, quand elles ne les envahissent pas purement et simplement avec un sans-gêne inversement proportionnel à leur taille minuscule, aux frontières de l’invisible. Mouches, poux, tiques, punaises, moustiques, puces, acariens… Ces noms évoquent immédiatement le désagrément, la répugnance, et finalement la peur confuse éprouvée à l’égard ce qui échappe aux géants infatués que nous sommes, ridiculement impuissants devant la menace d’une faune aussi indiscernable qu’omniprésente qui s’invite dans nos draps, nos armoires, nos cheveux, les replis de notre peau, se nourrit de nos déchets microscopiques et, pour certaines de ces créatures, de notre sang-même, d’une manière il est vrai plus ou moins courtoise.

L’exposition, par d’habiles artifices de scénographie, remet d’emblée le visiteur à l’échelle de ces animalcules trop vite et trop injustement réputés immondes. Répugnance et peur disparaissent au fil de la visite pour laisser place à la curiosité, l’étonnement, la rencontre, la connaissance et même la fascination devant leurs formes délicates, leurs pattes graciles et puissantes, leurs yeux panoramiques, leurs ailes transparentes qui battent plus vite que nos réacteurs. Ces bestioles — le mot est celui de la Genèse — font en effet partie de la création, au même titre et depuis bien plus longtemps que nous. Nous leur devons donc le respect, et même l’admiration pour leur incroyable variété dans chaque espèce, et plus spectaculairement encore pour leurs extraordinaires facultés qui, si nous en étions dotés, feraient de nous des super-héros capables de sauter à des hauteurs vertigineuses, de supporter des jeûnes de plusieurs années, de soulever des poids cyclopéens, de filer à des vitesses telles que nous semblerions comme elles douées d’ubiquité dans les nuits estivales. Ces aptitudes ne sont pas gratuites : ces petites bêtes accomplissent des tâches ingrates, indispensables à l’équilibre des écosystèmes, si bien qu’avant de les écrabouiller avec un dédain vengeur, nous serions bien inspirés de les remercier de leur invisible et néanmoins déterminante participation au vivant et de mieux apprendre à coexister avec elles comme l’exposition nous y incite de manière très pédagogique. Les bonnes clôtures font les bons voisins, dit-on. Il faut reconnaître notre propension à détruire ce qui nous incommode avec un manque de discernement qui tôt ou tard se retourne contre nous, et y substituer la négociation, le compromis grâce auquel il est possible de vivre en bonne intelligence et en juste équilibre. Ainsi, l’usage immodéré de la chimie pour éradiquer ce que l’on a tôt fait de considérer comme une infestation ne provoque que des complications plus désagréables encore que la nuisance réputée, en plus d’être contreproductives puisque nos commensaux au grand banquet de la nature apprennent très vite à résister aux produits qu’on leur inflige, de sorte que nous finissons par ne nous les infliger qu’à nous-mêmes. À cette échelle aussi nous sommes appelés à tempérer notre orgueil brutal de dominants et à rechercher l’harmonie plutôt qu’affirmer une vaine et dangereuse suprématie solitaire. Admettons plutôt que nous ne nous débarrasserons jamais de nos infimes compagnons, que nos modes de vie sont la cause principale de leur prolifération excessive comme du désordre qui s’insinue à tous les étages de la création. Admettons que, comme on dit, la nature fait bien les choses, bien mieux que nous en tout cas, et qu’il est beaucoup plus judicieux de se mettre à son écoute que de s’évertuer à la contrarier.

L’exposition se tient au Jardin des Plantes, dans la galerie de minéralogie que l’on peut également visiter pour l’occasion, en repayant toutefois le ticket d’entrée assez modique (7 à 10 €) et gratuit pour les enfants. C’est toujours un ravissement de se rendre au Jardin des Plantes, d’y admirer les serres tropicales, de redécouvrir et de montrer aux petits les richesses des différentes galeries, comme celle de paléontologie si fascinante, toujours « dans son jus » de poésie intemporelle, ou simplement de se promener dans les jardins si artistement entretenus et de s’arrêter un moment au pied du cèdre imposant qui trône au sommet du « Labyrinthe » comme un sage géant protecteur. Peut-être de là-haut nous voit-il lui aussi comme de nuisibles et fragiles bestioles.

Jean Chavot


Tirailleurs
un film de Mathieu Vadepied
, coproduit par Omar Sy

un film de Mathieu Vadepied, coproduit par Omar Sy

Il y eut Indigènes de Rachid Bouchareb en 2006. Un voile se levait alors sur le rôle essentiel joué par les troupes d’Afrique du Nord dans la reconquête de la métropole et le peu de reconnaissance de la mère-patrie. Tirailleurs a été pensé par son réalisateur Mathieu Vadepied et le coproducteur Omar Sy comme une contribution à la mémoire du sacrifice des soldats d’Afrique Noire durant la grande Guerre. Le sujet est plus original qu’il n’y paraît. En effet, le corps fut créé en 1857 par Léon Faidherbe pour participer à la constitution de l’Empire français. En effet, la France colonisa mais ne peupla pas. Or, il ne suffit pas de vaincre, il faut ensuite tenir le territoire.

À la veille de la Première Guerre mondiale, l’idée que des Noirs puissent affronter des Européens restait taboue : « races inférieures » et « supérieures » ne sauraient se mêler sur un champ de bataille. Dans un livre très remarqué, La Force noire, publié en 1910, le colonel Mangin fut le premier à braver l’interdit. Plombée par le recul de sa natalité, la France tremblait alors face à l’insolent dynamisme démographique de l’ennemi allemand. Cet officier de l’armée coloniale, n’était lui-même pas exempt de préjugés : « Le Noir naît soldat », assurait le colonel, et l’armée française ne pourrait que se féliciter d’employer « ces primitifs pour lesquels la vie compte si peu, et dont le jeune sang bouillonne avec tant d’ardeur, et comme avide de se répandre ».

Seuls les Français utilisèrent des soldats de couleur durant les combats. 45 000 hommes soit 3% des morts français de la Grande Guerre. Le film de Vadepied a des qualités certaines. Ainsi, Omar Sy est un Sénégalais qui ne parle que le peul ; il ne comprend pas les ordres de son lieutenant français et a tout autant de mal à communiquer avec la plupart des tirailleurs de son unité. L’organisation de ces peuples était tribale et les soldats étaient originaires de plusieurs ethnies, parlant des langues différentes : le peul, le wolof, le mandingue, le sérère, le diola… Or, la communication étant vitale sur le champ de bataille, les officiers imposèrent à leurs soldats une langue commune, le « français tirailleur », nom militaire officiel du « petit nègre », ce français simplifié et humiliant. En 1916, l’armée française distribua aux officiers des bataillons noirs un manuel intitulé « le Français tel que le parlent nos tirailleurs sénégalais »[1]. Comme le montre le film, les tirailleurs étaient souvent logés dans des camps dédiés, encadrés par des sous-officiers indigènes. Mais l’encadrement militaire était systématiquement français et blanc. Au début du conflit, le recrutement était « volontaire »[2], mais, lorsqu’en 1915 l’état-major décida d’intensifier massivement le recrutement de soldats noirs, beaucoup d’entre eux furent enrôlés de force.

Pour échapper à l’enrôlement, de nombreux jeunes Africains quittèrent leur village et se réfugièrent dans la brousse ou les forêts alentour. Certains rejoignirent même les colonies britanniques ou portugaises voisines. La réponse des autorités coloniales fut sans nuance : les fuyards furent poursuivis et saisis par la force, l’arme à la main, lors de véritables chasses à l’homme, comme la scène spectaculaire qui ouvre le film. Vadepied évoque les vagues promesses de citoyenneté française pour les anciens combattants, vœu de la majorité des élites qui étaient assimiliationnistes[3] plus qu’intégrationnistes[4].  

Le film montre bien que l’équipement était semblable à celui des métropolitains, avec en plus le coupe-coupe qui, pour les Allemands, illustrait leur sauvagerie. Les brodequins étaient souvent les premières chaussures que portaient ces hommes, calvaire pour eux. N’oublions pas leur sensibilité au climat qui fit que chaque année d’octobre à avril, ils furent placés dans des camps dans le Var, la Gironde voire l’Afrique du Nord[5]. La question de la misère sexuelle est aussi suggérée. Cette question fut d’autant plus sensible que l’on prêtait aux Africains une frénésie sexuelle débridée et que l’on évitait les contacts avec les femmes blanches. Des établissements spécifiques étaient réservés aux Africains[6]

Comme le suggère le film, le tirailleur qui rentre n’est plus celui qui est parti en côtoyant la population française ; ainsi en est-il de Thierno Diallo qui eut une aventure avec une blanche. Le tirailleur rentre avec la déception du peu de reconnaissance de la mère-patrie et de minces avantages qui lui valent d’être mal accueillis à son retour au village. Il lui est reproché d’être un fainéant, ou encore de vouloir remettre en cause l’ordre traditionnel au nom des médailles rapportées de France. 

Le film de Vadepied est souvent critiqué sans doute parce qu’il n’est pas résolument politique comme le fut Indigènes, parce qu’il ne se pose pas en dénonciation du racisme et n’idéalise pas les tirailleurs. Les combats sont rares mais l’angoisse de l’assaut n’est pas éludée. Pourtant, ce n’est pas un film de guerre, son intérêt réside aussi dans le conflit entre le père et le fils ; l’un peu concerné par les conflits de blancs et l’autre entraîné dans un élan patriotique. 

« Souvenez-vous de moi. Souvenez-vous de nous… » en langue Peule sont les dernières paroles du film. Sur le site de l’ossuaire de Douaumont qui commémore la bataille de Verdun, en 1916, il y a des Aimé, Lazare, Maurice, Jacques, René, Émile, mais pas de Fofana, ni de Bakary. Toutefois, pourquoi le soldat inconnu qui repose sous la « dalle sacrée » de l’Arc de Triomphe depuis le 11 novembre 1920 ne serait-il pas un tirailleur ?

Un film quelque peu éreinté par la critique qui contribue à imaginer ce que vécurent ces unités durant la Grande Guerre et qui participe à l’évolution qui fut et est celle du cinéma dans la manière d’appréhender la Grande Guerre.

Érik Lambert.


[1] En 1915, Banania créé en 1914 se fait connaître avec ses affiches publicitaires mettant en scène un tirailleur qui sourit de toutes ses dents. « Y’a bon », s’écrie l’Africain en dégustant son Banania. Le slogan attribué au « grand enfant » n’a été abandonné par la marque qu’en… 2006. 
[2] Il était en fait délégué par les autorités coloniales aux chefs de village, sommés de réunir chaque année un contingent de candidats au service ; or ces derniers étaient souvent désignés contre leur gré.
[3] Adopter la culture et les valeurs du colonisateur afin de devenir à terme des citoyens à part entière donc disparition des spécificités culturelles.
[4] Ne supprime pas les différences mais les intègre.
[5]Le camp de Courneau en Gironde et nécropole de La Teste-de-Buch 936 tirailleurs morts entre avril 1916 et août 1917. Sous des tentes puis des baraques Adrian qui ont servi ensuite lors des déportations de Juifs organisées par l’État français.
[6] Un seul des « BMC » (bordels mobiles de campagne) destinés aux Africains comportait 10 femmes blanches sous autorité d’une femme de couleur.