Archives de catégorie : Culture

Une Expo

L’encre en mouvement
Une histoire de la peinture chinoise du XXème siècle

Fait remarquable, l’entrée est au maximum à 10 € avec de nombreuses réductions et exonérations possibles.
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La Chine nous est peu et mal connue malgré sa place majeure dans l’espace géographique et dans le temps historique puisqu’elle abrite le peuple le plus nombreux et une civilisation qui, pour différente qu’elle soit de la nôtre, n’a rien à lui envier en profondeur ni en richesse. L’exposition présentée au musée Cernuschi ainsi que sa magnifique collection permanente offrent un aperçu de notre ignorance du « Pays du milieu » comme des préjugés de tous ordres qui prétendent la combler avec leur exotisme inquiet et néanmoins suffisant.

La peinture chinoise est étonnante par de multiples aspects. Sa matière est traditionnellement constituée d’encre et de papier qui la rendent fragile à la lumière ; c’est dire combien cette exposition est un événement rare (rappelons que nous devons à la Chine le papier sans lequel l’Europe du parchemin n’aurait sans doute pas connu l’essor intellectuel de la Renaissance). Il y a également entre la peinture et l’écriture un lien indissociable du fait du caractère idéographique de celle-ci, propice à la créativité et à la diversité calligraphiques. Ainsi les tableaux entremêlent-ils d’un même geste inscriptions, poèmes et représentations picturales. Le mouvement s’inscrit sur le papier, celui de la composition bien sûr, mais aussi celui de la main de l’artiste prolongée par un pinceau protéiforme qui dépose sur des surfaces précieuses une encre à la plasticité spectaculaire, cela sans reprises ni retouches. L’exposition présente d’ailleurs quelques films où l’on peut admirer la sûreté de la main, et donc les grandes connaissance et maîtrise qui la guide, traçant sur la feuille la mémoire du geste. La peinture chinoise est surprenante aussi (cette surprise ne tient qu’à notre ignorance) par sa variété et son évolution tout au long du XXème siècle, c’est-à-dire notamment depuis la fin de l’Empire (1912) à travers les bouleversements que cet immense pays a connus. Elle a enregistré ces mutations tout en témoignant d’une curiosité pour l’étranger que nous ne n’avons guère rendue à la Chine. Ses artistes ont voyagé en Asie (particulièrement au Japon) mais aussi en Europe, en Amérique, rapportant de nouvelles expériences et de nouveaux moyens, lesquels s’ajoutaient aux apports de la diversité rencontrée à l’intérieur de l’immense territoire national. Ainsi la peinture à l’huile est-elle venue se marier à l’encre qui régnait en maître, la photographie a-t-elle participé à varier les motifs, la « performance » de l’art contemporain occidental s’est-elle tout naturellement adaptée à la culture chinoise du geste graphique et pictural enrichi de sa diversité autochtone. L’intention de l’exposition est de retracer ces évolutions, ce qu’elle fait très bien par l’organisation chronologique des salles et leurs panneaux didactiques. On y admire la faculté des artistes chinois à conjuguer la curiosité d’autres cultures et techniques avec la connaissance amoureuse de leurs propres traditions.

Peut-être aurait-il fallu commencer par là : les œuvres sont d’une beauté et d’une élégance vibrantes et confondantes, si bien que l’on ressort de cette émouvante exposition avec un seul regret : celui de l’analphabète devant une écriture dont le sens lui demeure indéchiffrable. Il n’en va pas de même de nos yeux ravis et comblés. Reste à apprendre le Chinois se dit-on ou, du moins, à témoigner davantage de curiosité et de respect à ce grand pays.

Jean Chavot

Deux Livres

L’école du petit Âne
Un livre d’Anne Savary

L’école du petit Âne.
Anne Savary.
Éditions Conférence.
40 pages, 12 €
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Nos prédécesseurs dans la foi nous ont transmis d’innombrables prières depuis que Jésus nous a lui-même légué la plus complète et la plus juste en toute occasion. Porteuses de différentes intentions, inspirations et expressions, elles constituent un immense réservoir auquel tout fidèle trouve à puiser. Mais la prière la plus authentique, à l’exemple du Cantique des Créatures, n’est-elle pas celle qui monte avec ses propres mots sur les lèvres de l’orant ? Et pas seulement avec ses mots : elle abonde aussi avec sa mélodie soudaine, ce chant profond qui s’empare du corps, du cœur, de l’esprit, de l’âme dans l’harmonie ressentie à l’instant parfait de la communion avec Celui à qui elle est adressée. Cette prière-là offre à Dieu le meilleur du chant dont l’homme est capable, débarrassé de toute affectation, de toute ostentation, de tout attachement à soi. On prie, et l’on n’est plus que désir de la Présence que la prière appelle et reconnaît.

C’est une prière de cette simple et pure beauté qu’Anne Savary partage avec nous dans L’école du petit Âne. Et c’est à une école de nudité, de vérité et de dépouillement que nous convie ce recueil, petit livre avec lequel l’éditeur a voulu « par son format et sa facture, renouer avec la pratique de ces objets qu’on porte avec soi (…) parce que c’est d’abord au cœur qu’ils s’adressent ». C’est en effet au cœur que nous touchent ces vingt-huit prières couronnées par une supplique :


« Viens guérir notre manque d’amour
Les uns pour les autres. »

La prière s’y fait poésie, non par l’effet d’une quelconque recherche mais par le jaillissement naturel d’un amour vécu, clair comme l’enfance :


« — Je suis une petite fille
Qui accourt vers Toi
En riant ! »

Anne, l’écolière sexagénaire du petit Âne qui vit dans une chambrette et travaille comme gardienne de nuit dans un EHPAD, pose et repose cette question qui la préoccupe plus qu’elle-même :
« T’ai-je assez aimé aujourd’hui ? »
Mais elle se tait bientôt car elle sait où l’attend la réponse :

« Plus le silence est profond
Et plus je T’aime. »

Nous pouvons glisser nos prières dans les mots d’Anne Savary que leur générosité universelle rend accueillants et familiers. Mais nous pouvons aussi écouter son incitation muette à l’imiter afin d’adresser à Dieu le meilleur de la prière de chacun, c’est-à-dire, semble-t-elle nous dire, ce qui en elle conduit au silence.

Jean Chavot


Le Mage du Kremlin
Un livre de Giuliano Da Empoli

G.Da Empoli, Le Mage du Kremlin, Gallimard, Paris, 2022, 280 pages, 20 Euros. 

L’actualité politique internationale depuis le 24 février, la sélection dans la liste des « goncourables » incitent encore plus volontiers à lire Le Mage du Kremlin, fiction offerte par Giuliano da Empoli. 

Le scénario côtoie allégrement la réalité ou ce qu’elle aurait pu être. Le personnage principal est un intellectuel, éminence grise du tsar Poutine, durant une vingtaine d’années, tel un Grigori Raspoutinemoderne. Personnage atypique par rapport aux proches habituels du dirigeant russe, il fut homme de télévision, adepte du théâtre d’avant-garde, féru de musique populaire contemporaine. Vadim Baranov est largement inspiré de Vladislav Sourkov cofondateur du parti Russie unie qui mena Poutine au pouvoir en 2001 et conçut les concepts de « verticale du pouvoir »[1] et de « Démocratie souveraine ». Les autres membres de l’entourage de Poutine conservent leur nom, ce qui fait du roman – en est-ce vraiment un ?- une chronique du règne du monarque russe. 

Tombé en disgrâce, Vadim se confie à un chercheur français et décrit les rouages de la dictature du tsar moderne. Éminence grise, voilà qui convient très bien à l’auteur, qui joua ce rôle auprès de Matteo Renzi. Il y a du Poutine dans Baranov tant il sut, à l’instar de son mentor, jouer la carte de l’opportunisme pour louvoyer jusqu’aux arcanes du pouvoir, tant il mania les informations mensongères[2] en usant des réseaux sociaux et manipula nombre de groupes de pression corporatiste. Proche de Mikhaïl Khodorkovski et de Boris Berezovsky, tel le Renard de La Fontaine, il traça son chemin dans les allées du pouvoir pour se hisser auprès du tsar. Du reste, lorsqu’apparaît aujourd’hui Alexander Makogonov[3], on a la curieuse sensation de plonger dans Le Mage du Kremlin, le terme de mage étant fort bien adapté. Tel Makogonov, Baranov est en effet disciple de Poutine comme d’autres le furent de Zarathoustra. Avec un brin de cynisme, Vadim raconte l’absolutisme et le populisme nourris d’une détestation du monde occidental dépravé négligeant la puissance de la Russie. Bousculer Angela Merkel sûre d’elle et minutieuse en laissant Koni, le labrador de Poutine « enfiler le museau dans le giron »[4] d’une chancelière cynophobe illustre la brutalité du tsar.  Il y a du Louis XIV chez Poutine qui se réveille fort tard et retrouve des courtisans au bord de la piscine. Baranov est l’idéologue du régime violent et gourmand de territoires qui nourrit les rêves populistes d’une glorieuse histoire. Satisfaire à la résurrection de la Sainte-Russie sauvée du chaos consécutif à la glaciation brejnévienne, aux réformes gorbatchéviennes avortées et aux dérives libérales-mafieuses de l’ère Eltsine est le défi qu’a contribué à relever Vadim avant son éviction. 

Le roman se lit avec gourmandise, l’actualité sert la fiction ou sans doute est-ce le contraire. L’écriture quoique sobre ne manque pas d’ironie et la suite sera l’histoire. Nul doute que le contexte dans lequel est publié le livre ne peut que servir le succès littéraire et commercial de Giuliano da Empoli. 

Érik Lambert


[1] On peut se reporter avec intérêt à cet article du Monde https://www.lemonde.fr/europe/article/2007/11/29/la-verticale-du-pouvoir-ligne-directrice-du-poutinisme_983668_3214.html
[2] Que l’on nomme parfois « fake news ».
[3] Porte-parole de l’ambassade russe à Paris
[4] Page 204.

Un livre / Une expo

Le Pays où vont mourir les rêves, tome 1
Un livre d’Olivier Cojan

O. Cojan, Le Pays où vont mourir les rêves, tome 1 1898-1919, Paris, pocket, 2020, 1056 pages, 11,50€

Parfois, il est des romans qui sont considérés comme des « lectures de gare ». La plume est vive mais le style peu fouillé, les personnages sont convenus, l’intrigue manque de vigueur et l’éditeur est celui des « ouvrages sentimentaux ». Ce peut être l’impression qui naît lorsque l’on rencontre par hasard la saga écrite par Olivier Cojan, Le Pays où vont mourir les rêves. Après avoir fermé le premier volume de cette aventure forte de six « épisodes » on ressent indiscutablement le désir de retrouver la compagnie des Callac et des Franquin. Certes, cette fresque eurélienne semble de la même veine que Luca di Fulvio[1] plus que de celle de Maurice Druon[2]. Toutefois, à regarder de plus près, on perçoit la passion de l’auteur pour l’histoire, pour les gens, pour la lutte des petits face à l’adversité. À la lecture de Cojan, je me souvenais de ces discussions animées avec mes enseignants historiens très réputés que je ne citerai pas et qui considéraient les romans historiques d’Eugène Sue, Dumas ou Hugo comme de la vulgarisation de mauvais aloi. Devenu enseignant je pus mesurer la béance du gouffre de l’ignorance auquel j’étais confronté. L’incapacité stupéfiante de nombre de jeunes comme d’adultes d’imaginer comment était l’existence quotidienne de ceux qui vécurent auparavant. Or, des ouvrages tels que celui d’Olivier Cojan contribuent à combler des lacunes abyssales. Sans doute est-ce là l’héritage de la carrière d’instituteur passionné tant par l’histoire que par la transmission. L’intrigue a pour cadre un petit village d’Eure-et-Loir traversé par la Blaise où se côtoient à la fin du XIX°siècle un mode rural en voie de disparition et une modernité qui éclot. L’ancien monde meurt avec la grande Guerre qui fauche des générations de paysans. L’aventure des Beaucerons, héros du roman de Cojan commence avec le siècle qui s’achève et l’autre qui naît dans la boue des tranchées. Le XIX°siècle historique qui périt avec la grande boucherie, constitue la trame structurant le récit. Ainsi que l’auteur l’a déclaré, l’histoire écrit le scenario. Les personnages qui peuplent cet ouvrage sont issus des familles Callac, Franquin, Gautron et Cochereau. Ils font, vivent, subissent l’Histoire. L’amitié improbable de deux garçons aux statuts sociaux dissemblables, les mariages de convenance, les amours contrariés, les secrets, les trahisons, les illusions perdues donnent au roman sa dimension humaine. Suivre le pas de ces « acteurs » ; c’est vivre le quotidien des Français du XX°siècle naissant. Leurs luttes, leurs espérances, leurs souffrances sont celles que connurent les femmes et les hommes qui vécurent les grands bouleversements du siècle. Ce fut celui des guerres totales, des totalitarismes, des armes de destruction, des génocides, du fulgurant développement des transports et des communications, de la conquête du ciel[3] et de l’espace ; des puissants bouleversements politiques, sociaux, et démographiques, accélérateurs de l’Histoire. L’auteur laisse transpirer une certaine bienveillance pour les luttes sociales mais aussi pour les femmes ; pourrait-on lui reprocher ? Afin d’éviter que le lecteur se perde dans la foule de personnages, Cojan rappelle les liens qui les unissent dès le début de l’aventure et organise tout le récit en offrant à chacun d’entre eux quelques pages. 

Le travail de recherche, l’exploitation de témoignages, l’évocation d’événements historiques et d’acteurs de la « grande histoire » font du livre le témoin d’un monde disparu. 

Jeunes et moins jeunes seraient fort avisés de se plonger dans cette aventure aux côtés de Joseph et d’Hubert afin de se familiariser avec ce que fut la vie d’alors. Nul doute que cette saga pourrait susciter l’intérêt des producteurs de séries, adeptes de diffusion en flux continu[4] ; on ne pourra que s’en réjouir.


[1] Auteur italien prolifique de romans ayant rencontré beaucoup de succès comme Le Gang des rêves.
[2] Maurice Druon, résistant qui écrivit avec Joseph Kessel le Chant des partisans. Ministre des affaires culturelles d’avril 1973 à mars 1974. Secrétaire perpétuel de l’Académie française. Romancier qui écrivit Les Rois maudits et Les Grandes Familles
[3] Des pionniers de l’aviation (1890) à l’homme sur la lune (1969). Des premiers engins dotés de moteurs à explosion vers 1880 à l’automobile d’aujourd’hui ; l’accélération fut spectaculaire. 
[4] Ce que l’on nomme streaming.


Expo « À la grâce de Dieu, les Églises et la Shoah »

Expo mémorial Shoah, jusqu’au 23 février À la grâce de Dieu, les Églises et la Shoah, Du dimanche au vendredi de 10h à 18h. Nocturne le jeudi jusqu’à 22h

👉 Bande annonce
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Le discours du candidat Zemmour exonérant Vichy et une certaine France de toute responsabilité dans l’exécution de la politique génocidaire menée par l’Allemagne nazie a illustré l’effacement progressif de la mémoire, érodée par la marche du temps. L’exposition proposée par le Mémorial de la Shoah à la faveur du quatre-vingtième anniversaire de la rafle du Vel d’hiv[1] contribue à raviver cette mémoire devenue très floue. Nommer cette rétrospective documentaire « À la grâce de Dieu, les Églises et la Shoah » interpelle notre conscience de catholique. 
L’exposition présente le comportement adopté par les confessions chrétiennes confrontées au génocide perpétré à l’endroit des communautés juives d’Europe. L’attitude des individus comme des « institutions » ne saurait être appréhendée avec manichéisme. Or, le mémorial ne s’érige pas en témoin à charge mais pose un regard sur les ambiguïtés, les compromissions comme sur l’héroïsme des Églises et des fidèles.
Comment l’assassinat de millions de personnes a-t-il pu être perpétré au cœur d’une Europe empreinte de culture chrétienne et d’humanisme ? 
L’exposition présente le poids de l’ambivalente et complexe tradition multiséculaire chrétienne fustigeant les Juifs tout en sauvegardant un « peuple témoin ». Comme l’écrivirent les évêques de France, « Les Pasteurs et les responsables de l’Église ont si longtemps laissé se développer l’enseignement du mépris à l’endroit des Juifs », contribuant à ce que « Les consciences se trouvaient souvent endormies et leur capacité de résistance amoindrie quand a surgi avec toute sa violence criminelle l’antisémitisme national-socialiste »[2].
Cette ambiguïté est manifestée par le cardinal Baudrillart, recteur de l’Institut catholique de Paris, qui, à l’été 1941, considérait que les États avaient le droit de prendre des mesures antisémites mais qu’ils devaient, toutefois, « respecter des principes chrétiens de charité et de justice ». 
L’exposition imposante, dense, parfois trop ; nécessite de lui consacrer un temps conséquent. Son grand intérêt et sa richesse ne reposent pas sur des slogans ou des « ben voyons ! » confortables mais sur des archives inédites du Vatican, de l’Église de France et de l’Église réformée de France. Affronter la réalité de ce que furent les comportements, les silences, les collaborations et les actes d’héroïsme engage les Églises et nos consciences chrétiennes. Des lettres d’évêques, de nonces ; le brouillon du discours du pape de Noël 1942[3] ; des photographies envoyées clandestinement depuis la Pologne, les notes de l’ambassadeur de France près du Saint-Siège au Maréchal Pétain sur le statut des Juifs ; des pages manuscrites du Rapport Gerstein[4], la série des cahiers du Témoignage chrétien publiés clandestinement, des affiches, des unes de journaux, des photographies d’ecclésiastiques déportés, d’émouvantes correspondances de victimes, divers objets issus de camps, des films[5], sont présentés dans les vitrines latéralement disposées et les plots centraux. Les salles flottent en une troublante pénombre rompue par l’éclairage savamment étudié des vitrines. 
Sans doute soucieux de ne pas appréhender la question de manière simpliste, l’exposition s’ouvre sur les portraits de religieux qui protégèrent des juifs. Puis les lettres de cinq évêques[6] ou archevêques, qui, à l’été 1942 eurent le courage de s’élever contre le traitement inhumain infligé aux Juifs raflés les 16 et 17 juillet. Le célèbre texte de l’archevêque de Toulouse, Mgr Saliège qui rappellait que « Les juifs sont des hommes, les juives sont des femmes. Tout n’est pas permis contre ces hommes, contre ces femmes, contre ces pères et mères de famille. » sauva l’honneur de l’Église de France. Il est désormais acquis que, dès 1941, les protestants, réagirent plus rapidement face aux persécutions. Le pasteur Marc Boegner qui présidait la Fédération protestante de France écrivit en effet une lettre de soutien au grand rabbin. Le village du Chambon-sur-Lignon, montagne-refuge[7] accueillit quant à lui des réfugiés espagnols, allemands et autrichiens antinazis puis des réfractaires au STO et s’engagea dans la protection des Juifs.
Les rapports des Églises avec le pouvoir de la Révolution nationale sont abordés. L’œuvre de restauration nationale voulue par Vichy fut soutenue par les Églises, reflétant le sentiment de l’écrasante majorité des Français. La politique antisémite de Vichy qui devança les exigences des Allemands ne suscita guère de réaction de la hiérarchie catholique. Toutefois, à une échelle plus modeste, les initiatives de prêtres, de pasteurs et de fidèles des différentes confessions chrétiennes cultivèrent l’entraide voire la résistance à l’image de Mgr Rémond évêque de Nice, du capucin Pierre-Marie Benoît, du jésuite Pierre Chaillet ou du pasteur André Trocmé. Comme l’écrivit François Mauriac à l’été 1943 : « Non pas malgré leur foi, mais à cause de leur foi, que les chrétiens de toutes confessions demeurent donc en pleine mêlée ».
L’exposition insiste sur l’importance des rafles de l’été 1942 en France qui secouèrent la relative apathie des Églises chrétiennes face aux persécutions. Or, ce fut très sensible en zone dite « libre » frappée à partir du 26 août 1942. Les prises de position publiques de l’épiscopat de zone sud et des Protestants ne furent pas de même facture que la lettre adressée par le cardinal Suhard[8] au Maréchal Pétain, au nom des cardinaux et archevêques de la zone nord après la rafle du Vel d’Hiv.
Enfin, la dernière salle évoque l’après-guerre, les difficultés à discerner[9] et l’espérance entrevue après Vatican II qui ouvrant la voie à un autre regard porté sur les Juifs.   
L’ambition de l’exposition n’est pas de dresser un réquisitoire à l’endroit des institutions religieuses chrétiennes mais de montrer que ces Églises ne constituaient pas des blocs homogènes. Elles étaient faites d’hommes et de femmes avec leurs grandeurs et leurs faiblesses. Le devoir qui est celui des chrétiens est de regarder le passé de nos Églises avec les ombres qui furent leurs. Face aux aveuglements populistes qui prospèrent dans nos démocraties, la visite de l’exposition « À la Grâce de Dieu, les Églises et la Shoah » contribue au combat de l’humanisme contre la barbarie car le ventre est encore fécond[10] d’où sont sortis l’effroyable expérience et les silences coupables. 

Érik Lambert


[1] À l’aube du 16 juillet 1942 débute à Paris la « du Vél d’Hiv».  Plus de treize mille Juifs parisiens de 2 à 60 ans dont la plupart sont déportés au camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau. Cf. L.Joly, La Rafle du Vel d’Hiv.
[2] https://eglise.catholique.fr/conference-des-eveques-de-france/textes-et-declarations/369207-declaration-de-repentance-des-eveques-de-france/ Drancy, 30 septembre 1997. Ce texte pose clairement la responsabilité de l’État français. 
[3] Le 24 décembre 1942, dans un message de Noël diffusé sur Radio Vatican, Pie XII évoquait les «centaines de milliers de personnes, qui, sans aucune faute de leur part, et parfois pour le seul fait de leur nationalité ou de leur race, ont été vouées à la mort ou à une extermination progressive». Pie XII évite de nommer les Juifs et les nazis.
[4] P.Joffroy, L’espion De Dieu – La Passion De Kurt Gerstein. S.Friedländer, Kurt Gerstein ou L’ambiguïté Du Bien 
[5] Des extraits du film Amen sont diffusés. Le caractère militant de Costa Gavras ne fait aucun doute, suivant en cela le manuscrit de la pièce der Stellvertreter (Le Vicaire en français) de Rolf Hochhuth. Même si la charge contre Pie XII est sans nuance, la pièce puis le film s’inspirent du rapport Gerstein.  
[6]Plusieurs s’indignèrent : Mgr Saliège, Mgr Théas, Mgr Moussaron, Mgr Gerlier, Mgr Delay, Mgr Vanstenberghe provoquant l’ire des milieux collaborationnistes. Ainsi, Brasillach accusa Mgr Saliège de « révolte quasi-ouverte contre l’ordre nouveau » Je Suis partout, 21 août 1942. Au Pilori, hebdomadaire de l’ultra-collaboration, 8 octobre 1942: « Du fait de son autorité sacerdotale qu’il prostitue, cet homme est un danger public et il est un de ceux qui méritent immédiatement le poteau. Au nom de la France, au nom de ma Patrie chérie, de la chrétienté tout entière, je réclame la tête de Gerlier, cardinal, talmudiste délirant, traître à sa foi, à son pays, à sa race, Gerlier, je vous hais » 
[7] Terme créé par l’historien François Boulet.
[8] Emmanuel Suhard, archevêque de Paris qui accueillit Philippe Pétain à Paris en avril 1944 puis assista aux obsèques du collaborateur Philippe Henriot le 30 juin 1944. https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/afe86002764/les-funerailles-nationales-de-philippe-henriot . Il lui fut interdit d’accueillir le Général de Gaulle en août 1944. 
[9] L’affaire Finaly et les réseaux d’exfiltration des bourreaux au sein même du Vatican (l’évêque Aloïs Hudal)
[10] B.Brecht, La Résistible Ascension d’Arturo Ui.

Un livre septembre

Voyage au bout de l’enfance
Un livre de Rachid Benzime

Rachid Benzine
Voyage au bout de l’enfance
Paris, Seuil, 2021
80 pages. 13 €

On ne peut que comprendre la réticence que nourrissent ceux qui nous dirigent à affronter l’idée du rapatriement des enfants et des femmes de djihadistes retenus au Kurdistan. Ils « paient » l’engagement des hommes ou leur propre embrigadement.  Ils survivent difficilement dans le dénuement et la violence.

Or, le petit roman de Rachid Benzine fort de 80 pages, écrit d’une plume alerte et en un style direct rythmé par de courtes phrases bouscule nos certitudes. Le petit Fabien vit heureux à Sarcelles entre ses amis et la classe de CE2 de l’école Jacques Prévert. Passionné de poésie et de foot, il est encouragé par M.Tannier son instituteur qui loue ses talents poétiques. Du reste, il doit réciter devant ses camarades les poèmes qu’il a écrits. Mais, sous l’impulsion de sa maman, ses parents l’emmènent en Syrie pour vivre au « paradis » : celui de l’État islamique. C’est le Voyage au bout de l’enfance de ce petit garçon qui narre lui-même sa vie, ce qu’il ressent et les espoirs qu’il nourrit. Le titre de ce récit est sans doute une allusion à Voyage au bout de la nuit[1]. Est-ce parce que Fabien est confronté à l’absurdité de la guerre ? Est-ce parce qu’il est victime de la folie des hommes ? Le voyage est aussi celui de la vie de ce petit garçon qui voit toutes ses illusions s’évanouir. 

Emporté par l’aveuglement de ses parents, il subit l’endoctrinement ; le Coran remplace Prévert. Confronté aux réalités de la guerre, il raconte ce qu’il voit avec une enfantine naïveté qui secoue nos esprits d’adultes. Il ne comprend pas ses parents mais les aime, même lorsqu’il est puni. Il perd son père, sa mère se remarie plusieurs fois. Il oppose son imaginaire, celui d’un enfant qui aimait l’école, la poésie aux réalités d’adultes aveuglés. Fabien rêve de retrouver Sarcelles, ses grands-parents chrétiens, qui jouaient aux 7 familles et l’emmenaient au Guignol ; Fatoumata, Julie, Yasmina, Bakayoko et Ariel ses amis, son école, Younès l’épicier, Yago le chien, ses tatas, … Deschamps et Mbappé l’accueilleront au stade de France. Puis, même si ses poésies demeurent belles, elles deviennent tristes au fil du temps qui s’enfuit. Il adapte « Barbara »[2] et annonce dès lors la fin de son voyage. Les mots constituent un espace de liberté au cœur des folies humaines du totalitarisme religieux qui conduit les parents à craindre leurs enfants. L’État islamique vaincu, la terreur demeure toutefois au sein des camps au Kurdistan. Le territoire tenu par Daech a disparu mais les esprits restent contaminés.  

Fabien c’est « Le Petit Prince » qui raconte le monde des grands par la voix d’un enfant. C’est un de ces petits, victimes des folies d’adultes ; d’Adana à Kigali, d’Izieu à Auschwitz, de Monrovia à Kaboul.  

En Syrie, en Irak, il y a ceux qui peuvent rentrer et ceux qui restent. En juin 2019, douze enfants français, orphelins pour la plupart, et deux Néerlandais ont été rapatriés. La majorité était née dans le califat autoproclamé de Daech et avait moins de 6 ans. En cet été, la France a rapatrié trente-cinq enfants mineurs français qui se trouvaient dans les camps du nord-est de la Syrie et seize mères en provenance de ces mêmes camps. 

L’émouvant livre de Benzine pose l’épineuse question : pourquoi rapatrier ces enfants élevés dans la propagande de Daech ? Ne sont-ils pas des terroristes en puissance ? Les opinions publiques des pays occidentaux sont rétives au retour des enfants qui croupissent dans les camps. Du reste, le retour d’Émilie König, l’ex- « égérie française de Daech » inquiète. La mouvance djihadiste demeure très active et menace toujours ses anciens territoires et le monde, par l’arme du terrorisme. Pour autant, peut-on ignorer le sort d’enfants qui furent d’abord victimes de la folie des adultes ? C’est tout le sens de ce livre tragique, déchirant qui bouleverse confort et certitudes.

Érik Lambert


[1] De Louis-Ferdinand Céline, publié en 1932, Prix Renaudot. Échoue de peu pour le Goncourt au profit de Guy Mazeline, Les Loups.

[2] Le poème Barbara est extrait du recueil Paroles, paru en 1946. Le texte se réfère aux bombardements de la ville de Brest entre le 19 juin 1940 et le 18 septembre 1944 et à la destruction complète de la ville.

Un livre (Aout)

La Colère de l’archange
Un livre de Bertrand Révillion

B.Révillion, La Colère de l’archange, Salvator, Paris, 2022, 188 pages.

L’Église a pratiqué l’omerta durant de longues années en étouffant nombre d’affaires de dérives sexuelles. À partir de novembre 2018, la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église fut constituée, ouvrant la boîte de pandore. La CIASE rendit un rapport de 2 500 pages le 5 octobre 2021 qui, comme le déclara Jean-Marc Sauvé, fut « l’histoire d’un naufrage ». La parole fut rendue aux victimes mais qu’en fut-il des bourreaux ? Nous les avons croisés, côtoyés, nous avons échangé avec eux et parfois nous les avons conviés à notre table. 

Ébranlé par les révélations des turpitudes au sein de l’Église, l’ancien journaliste Bertrand Révillion imagine en un style très épuré une histoire d’amitié entre deux enfants devenus religieux ; amitié anéantie par l’abjection. À la faveur de la liberté romanesque, il campe un prêtre médiatique, Antoine-Tonio et son ami, l’archevêque Baudouin qui a progressé dans la hiérarchie ecclésiastique. Révillion partage en à peine 200 pages le désarroi qui l’habite face à une Église qui regarde vers le passé sans affronter en vérité ses démons[1].

Sans doute, notre Église de France est-elle secouée dans ses certitudes depuis le concile Vatican II. Sans doute, est-elle confrontée à la crise des vocations sacerdotales dans un monde gagné par le matérialisme où elle ne trouve plus sa place. Sans doute se sent-elle agressée ; sans doute pense-t-elle qu’elle survivra en se recroquevillant dans un réflexe identitaire. Pourtant, l’Évangile incite à regarder au large ; invités que nous sommes à aller dans la paix du Christ, à repartir dans le monde tel qu’il est et non tel que nous le rêvons[2]. La nostalgie d’un supposé âge d’or révolu, l’aspiration au retour d’une liturgie d’une autre époque, la sacralisation du ministère sont autant de manifestations d’une rigueur idéologique. Certes, les certitudes sont confortables, certes l’humain est fragile et appréhende le doute, mais le cœur de la foi n’est pas de savoir comment on célèbre, il ne consiste pas à ergoter sur des questions morales, à se crisper sur des questions vestimentaires. Confronté à la faute de son ami, l’archevêque Baudoin a perdu la foi et l’espérance[3], a refusé le pardon ; il est à l’image de nombre de chrétiens : tourmenté par la question du mal. Pour raviver la flamme, il lui fallait un archange en colère, Saint Michel, le guerrier, défenseur de la foi et de l’Église auquel le pape François a confié l’État de la Cité du Vatican. L’archange prit malicieusement l’apparence d’une femme, ces femmes qui n’ont guère la place qui leur revient, pourtant, en d’autres temps, elles s’approchèrent du tombeau. Cette femme, c’est Camille, loin de l’Église mais soucieuse de son prochain qui réveille la soif de charité endormie de l’archevêque accablé. Le cœur de la foi c’est aimer l’autre ; c’est tendre la main. 

Révillion bouscule le lecteur, interroge le chrétien, sollicite notre foi. Nous plongeons dans les ténèbres du mal mais l’espérance point au cœur de la tempête ; celle de la vraie foi, celle de l’Évangile. 

Érik Lambert.


[1] …que « l’Église a trop longtemps maintenue sur ces affaires pour protéger sa réputation et éviter le scandale. » Page 144.

[2] « Mais le profond fossé entre la parole de Jésus et l’attitude de l’Église me retient sur son seuil, je le crains pour longtemps » Page 134.

[3] « Baudoin avait longtemps rêvé à l’avènement d’une Église plus humble, moins affirmative, acceptant l’inévitable fragilité d’une foi qui claudique et avance à tâtons, cherchant à espérer plus qu’à décréter, osant descendre de la chaire de ses certitudes pour marcher pieds nus, comme le Christ, dans la poussière du chemin en compagnie des pèlerins d’Emmaüs parcourus par le doute que nous sommes tous. Une Église qui, au lieu de s’enferrer si longtemps dans le déni aurait eu, comme Pierre au troisième chant du coq, le courage d’avouer dans les larmes ce reniement effroyable dans lequel elle avait laissé des enfants se noyer. » Page 178.

Une Expo, Un Livre

Notre-Dame de Paris
L’exposition augmentée

Le Collège des Bernardins est un haut lieu de spiritualité et de culture. Le début de son édification (1248) correspond à la fin, pour l’essentiel, de celle de Notre-Dame de Paris (1250). C’est donc comme par filiation qu’il accueille aujourd’hui une exposition en l’honneur de son aînée. Elle le surplombe toujours à quelques dizaines de mètres à vol de moineau au-dessus de la Seine, de toute sa hauteur ou presque, malgré la catastrophe dont elle fut victime le 15 avril 2019. L’événement blessa le cœur des Parisiens aux premières loges, et celui des chrétiens pour qui elle était et reste un symbole éminent, et il affligea tous les amoureux d’Histoire admiratifs du passé et de la belle pierre, en France comme dans le monde entier.

L’ exposition, présentée dès décembre 2021 sur le parvis de la cathédrale, est d’un genre nouveau, marqué par le spectaculaire technologique : elle est dite « augmentée », sans que l’on sache précisément ce qui a été augmenté… La réponse est peut-être dans le fait que l’établissement public chargé de la restauration de Notre-Dame l’ait réalisée conjointement avec la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image « dans le cadre de l’année de la bande dessinée », et qu’elle soit « soutenue » (terme plaisamment ambigu) par la marque L’Oréal. On peine à voir le lien avec la culture classique et encore plus avec la spiritualité, mais on n’arrête pas le progrès… Et en effet, on y est accueilli par d’accortes jeunes gens qui remettent au visiteur une tablette numérique indispensable et suffisante à parcourir une exposition qui, ne présentant que des objets concrets négligeables en nombre et en intérêt, n’occupe qu’une petite partie de la magnifique nef des Bernardins. On navigue en-suite d’un point à un autre où l’on charge ladite tablette en informations nouvelles, c’est-à-dire en représentations graphiques telles que l’on en trouve dans les jeux vidéo, non pas ici afin de pourfendre des ennemis virtuels, mais dans le but d’accroître la connaissance de ce trésor patrimonial, religieux et historique. Certains trouveront la chose bienvenue, notamment — reconnaissons-le — parce que ce mode d’exposition pourrait favoriser la visite d’un public jeune, voire enfantin, si ce n’est infantile, qui s’initierait plus volontiers à l’exercice d’apprendre quelque chose, à condition toutefois de lire les quelques lignes qui accompagnent les images. D’autres la trouveront contestable, non seulement pour les mêmes raisons, mais aussi parce que la part la plus importante est consacrée aux travaux de restauration, certes intéressants, mais cela au détriment de l’histoire de la construction et de l’évolution de l’édifice et du symbole, moins traitée, et de façon pauvrement scolaire, à travers des événements sortis du manuel tels que le couronnement (par lui-même) de Napoléon, peint par un David de la palette graphique.

L’exposition, qui a le grand et honnête mérite d’être gratuite, reste à visiter comme une nouveauté sans doute destinée à se reproduire : une sorte de « fast culture » à l’instar du fast food et à peu près aussi nourrissante. On pourra y prendre, c’est vrai, un certain plaisir à voir s’animer des images colorées que l’on peut aussi trouver avec plus de profit — mais aussi de fatigue ? — dans des livres, et l’on s’amusera à observer ses co-visiteurs penchés sur leur tablette, dans la même solitude que dans le métro, en conversation « immersive » (variante d’ « augmentée ») avec leur téléphone portable. C’est qu’il ne faudrait pas perdre les bonnes habitudes. « Parce que vous le valez bien » nous rassure L’Oréal.

Jean Chavot


Boro, Est-Ouest
Un livre de D. Franck et J. Vautrin

D.Franck et J.Vautrin,  Boro, Est-Ouest, Paris, Fayard, 448 pages, 22 €.

Un jour de l’année 1987, mon attention fut attirée par le dessin figurant sur un livre de poche. Il me rappelait mon passé de jeune lecteur de l’hebdomadaire Pilote. Le hasard d’une fastidieuse journée, le clin d’oeil lancé sur la première de couverture d’un ouvrage par un homme et une femme portant des tenues des années folles, me jetèrent dans les aventures du jeune Blèmia Borowicz.

Orphelin depuis 2009 du photographe-aventurier, son souvenir me revint durant l’été 2021 lorsque le fonds Hélène et Édouard Leclerc exposa des œuvres d’Enki Bilal sur le site de l’ancien couvent des Capucins construit au xviie siècle à Landerneau. Je retrouvais l’artiste, complice iconographique de Franck et Vautrin créateurs de Boro, le photographe-reporter-aventurier du XX°siècle dont le neuvième tome des aventures est enfin paru. Certes, Jean Vautrin nous a quittés mais Dan Franck poursuit l’équipée débutée avec La Dame de Berlin[1]. Boro, c’est Blèmia Borowicz, un juif hongrois venu à Paris afin de respirer le vent de la liberté. Témoin des soubresauts du XX°siècle, il a connu la montée du nazisme, les conjurés fascisants de la Cagoule, le Front Populaire, la guerre d’Espagne, le second conflit mondial et la résistance. Insolent, sûr de lui, intrépide, on l’imagine élégamment vêtu de blanc coiffé d’un trilby arpentant les rues avec sa canne et son Leica. Spectateur et acteur des bouillonnants événements de l’Histoire, ayant côtoyé les plus grands, il nourrit une fougueuse conscience libertaire, luttant contre les iniquités et les oppressions, défendant l’amour contre vents et marées. Il y a bien sûr du Robert Capa dans le charme du héros, dans ses engagements politiques, dans sa judaïcité comme dans l’agence Alpha-press. Boro, à l’instar de Endre Ernő Friedmann perdit un amour sur le front de Brunete[2] et courut après le souvenir d’une actrice, sa cousine Maryicka Vremler, peut-être inspirée de Hedwig Kiesler-Hedy Lamarr, la « plus belle femme du cinéma ». Pourtant, les similitudes s’arrêtent là, car le neuvième volume des aventures de Boro commence avec la capture du sinistre Eichmann et s’achève avec l’érection du mur de Berlin. Or, Robert Capa mourut en Indochine en mai 1954. Boro aurait dû du reste disparaître lui aussi comme l’envisageait l’un de ses créateurs mais Dan Franck décida de laisser la vie au burlesque aventurier. 

Est-Ouest, c’est l’histoire des Hongrois qui ont fui Budapest, celle de l’espionnage durant la guerre froide ; c’est la chasse aux nazis, la guerre d’Algérie, les porteurs de valises, l’avion U2, la Baie des Cochons et la mort d’un président américain icône des années 60 ; bref, un temps que les moins de 70 ans ne peuvent pas connaître. Boro toujours à la pointe du combat des convictions contribue à l’enlèvement d’Eichmann, participe aux activités du réseau Jeanson, organise la fuite d’Allemands sous le mur de la honte, photographie les bidonvilles nanterriens des victimes de la ratonnade d’octobre 1961. Cinq années intenses durant lesquelles Boro-Franck demeure fidèle à ses engagements avec courage et humour au coeur de l’Histoire et au fil des histoires humaines. Roman-reportage, aventures incessantes au gré des pays et des époques, péripéties vouées à continuer. Les errances du témoin boiteux devraient se poursuivre d’autant qu’apparaît un nouveau personnage, Jolan, jeune résistant hongrois ramené en 1956 par Boro ; un apprenti photo-reporter qui ressemble fort au héros « historique » lorsqu’il avait lui-même 20 ans.

Un excellent livre de vacances en un style alerte que l’on referme sur un post-scriptum attisant la fébrilité : « à suivre ». 

Érik Lambert.


[1] Franck et Vautrin, La Dame de Berlin, Paris, Pocket, 1999.
 [2] Robert Capa perdit Gerta Pohorylle, alias Gerda Taro le 26 juillet 1937 lors de la guerre d’Espagne.

Une Expo, Un livre

L’aventure Champollion
Une expo de la BnF

Du 12 avril 2022 Au 24 juilet 2022
Bibliothèque François-Mitterrand – Galerie 2
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La Bibliothèque nationale ouvre régulièrement ses trésors au public à l’occasion d’expositions toujours précieuses, riches et instructives. Elle a en outre le mérite de proposer des tickets d’entrée à des prix raisonnables (9 à 7 €) et d’offrir la gratuité aux moins de dix-huit ans. Elle a en revanche parfois le défaut d’un penchant livresque — on comprend pourquoi. Mais dans notre époque qui abuse des raccourcis de l’image, est-ce là un défaut ou une mission salutaire du service public ?

C’est purement d’écriture qu’il s’agit dans cette belle exposition tous publics — « L’aventure de Champollion » réalisée avec la contribution du musée du Louvre et du Museo Egizio de Turin, le plus ancien et l’un des plus grands musées d’antiquités égyptiennes. Elle a pourtant de quoi séduire les jeunes autant que les moins jeunes, car les arts graphiques et plastiques y sont à l’honneur par la nature même du hiéroglyphe à l’élégance toujours saisissante, ainsi que par la présence de nombreux objets plus admirables les uns que les autres, témoignages d’une civilisation profonde et raffinée qui ne cesse d’émerveiller.

L’exposition célèbre Jean-François Champollion (1790-1832) pour le deux centième anniversaire de son déchiffrement des hiéroglyphes dont il fit la communication officielle le 27 septembre 1822, mettant fin à toute crédibilité des interprétations précédentes et contemporaines, farfelues ou fantasmatiques comme celles des symbolistes ou des francs-maçons. Plus personne n’était capable de lire ces « gravures sacrées « (c’est le sens du mot hiéroglyphe) depuis plus de 1 500 ans, et s’était donc perdu le secret de ce système de notation de la parole vieux de 5 000 ans qui est la première marche vers l’écriture telle que nous la connaissons, avec les précédents des écritures sumériennes pictographique (6 000 ans) et cunéiforme (5 700 ans), et ses déclinaisons cursives postérieures que sont l’écriture « hiératique », puis « démotique », moins connues et pourtant à l’origine directe de nos alphabets modernes. C’est dire l’importance de la découverte que fit Champollion grâce à la fameuse pierre de Rosette trouvée dans la ville éponyme par un officier français lors de la campagne égyptienne de Bonaparte (1798-1801). Un contingent de savants et de dessinateurs avait accompagné la troupe dans ce pays encore bien mal connu, à l’importance historique largement sous-évaluée, occultée par la prééminence accordée à la civilisation grecque. On doit à ces explorateurs l’énorme documentation rassemblée dans les vingt-trois volumes de La Description de l’Égypte publiée en 1809 qui détermina la vocation de Champollion et de nombreux autres futurs égyptologues. Âgé alors de dix-neuf ans, ce grand travailleur et savant original, à l’esprit indépendant doté d’une intuition extraordinaire, avait déjà démontré que la langue copte était une forme tardive de l’égyptien ancien. Une bonne dizaine d’années d’efforts et de curiosité plus tard, il pouvait livrer des résultats à même d’éclairer les quarante siècles d’Histoire qui nous contemplaient du haut des pyramides, et au-delà. Car si c’est par l’écriture que l’homme put commencer à livrer son témoignage sur sa propre époque — faculté distinguant la Préhistoire de l’Histoire —, encore fallait-il que ses descendants fussent en mesure de la lire.

Magnifiant l’intérêt éprouvé pour ses découvertes majeures, le grand charme de l’exposition est de restituer la personnalité et les chemins de connaissance d’un homme hors du commun, dévoué scrupuleusement et ardemment à sa recherche. Son exemple de passion et de rigueur n’est pas le moindre des enseignements que le visiteur actuel, jeune en particulier, puisse en retirer. Il pourra par exemple admirer ses relevés de hiéroglyphes, ses dessins reproduisant fidèlement tout ce qu’il pouvait rencontrer de beau, d’intrigant et de significatif en un temps où la photographie n’existait pas, le tout accompagné de notes et d’observations écrites de sa main et consigné dans des cahiers impressionnants de précision scientifique comme de qualité artistique. On y pressent un homme rare, très attachant, disparu trop tôt, ainsi que le lien émouvant avec son frère aîné, Jacques-Joseph, qui poursuivit son œuvre en constituant un dictionnaire et une grammaire de l’égyptien ancien. Des années après sa découverte fondatrice, Jean-François Champollion devint ainsi immortel, à l’instar des pharaons qui sans doute avaient visité ses rêves.

Jean Chavot


Berlin Requiem
Un livre de Xavier-Marie BONNOT

X-M.Bonnot, Berlin Requiem, Paris, Plon, 2021, 368 pages, 19 €

Hasard de l’actualité, Michel Bouquet nous a quittés en ce mois d’avril 2022. Or, il fut un saisissant Furtwängler dans la pièce À tort ou à raison. Le chef d’orchestre ne fut jamais un opposant au nazisme et poursuivit sa carrière au prestigieux philharmonique de Berlin durant les sombres années. Certes, à la fin de la guerre, beaucoup de musiciens le soutinrent comme Yehudi Menuhin arguant du refus du maestro de prendre sa carte du Parti comme le firent d’autres tel Herbert von Karajan. Blanchi par un tribunal de dénazification en 1946, il nourrissait des rêves chimériques dans lesquels la culture et l’art se dérobaient aux contingences politiques. L’ambiguïté du parcours du chef inspire le roman Berlin Requiem, funérailles ou nostalgie ? 

Les vies de quatre personnages se croisent, s’entrecroisent Wilhelm Furtwängler, Rodolphe Meister, fils de la célèbre cantatrice Christa Meister, et la jolie Eva. Le roman est d’abord celui de l’adulé chef d’orchestre du Philarmoniker de Berlin et de ses rapports avec les nazis. Il se trouve confronté aux rivalités entre les dirigeants-coutisans pour s’attirer les faveurs d’un chancelier qui joue sur les jalousies de ses proches pour assurer son pouvoir. Au fil de son roman historique, Bonnot plonge ses personnages au cœur de Berlin lors de la funeste aventure de l’Allemagne des années 1930 et 1940. 

Cette biographie romancée soulève bien des questions qui pourraient nous interpeller dans les temps que nous vivons. Quel peut-être le rôle, d’un intellectuel, d’un artiste dans une société gagnée par le totalitarisme ? Nul doute que ces sociétés n’apprécient guère ces individus rétifs par nature aux préceptes simplificateurs. Pourtant, certains d’entre eux furent envoûtés par les prêches incitant à la violence, au rejet de l’autre. Ainsi, en fut-il du dramaturge Hanns Johst[1], auteur de la pièce Schlageter honorant l’arrivée au pouvoir des nazis. Le « héros », Albert Schlageter[2] et son ami Thiemann se demandent s’il est nécessaire de nourrir des ambitions universitaires ; l’un affirmant : « Wenn ich Kultur höre… entsichere ich meinen Browning ! », « Quand j’entends parler de culture… je relâche la sécurité de mon Browning » que d’aucuns ont interprété en traduisant : « Quand j’entends le mot culture, je sors mon révolver ».

Ce livre tire avantage d’une plume alerte, engageant un débat sur l’irruption du pouvoir politique dans l’art mais aussi de l’aptitude à la résistance et à la résilience face aux pouvoirs totalitaires. Hitler considérait que la musique participait à la Gleichschaltung[3] de tout un peuple alors que pour le Kapellmeister, la musique œuvrait sur la raison et sur les sentiments. L’art, soumis, était ainsi au service de l’idéologie et participait aux projets totalitaires. 

Furtwängler fut-il trop orgueilleux ? Sa responsabilité morale fut-elle engagée vis-à-vis des nazis qu’il méprisait ? Pourtant conscient de l’abjection dans laquelle s’abîmait l’Allemagne, stupéfait de la médiocrité du Führer, lors des rares échanges entre les deux hommes, nourrissant l’illusion que son prestige lui permettrait de protéger ses musiciens juifs, il ne quitta pas pour autant le pays. 

Admirant le maestro, le jeune Rudolf, personnage de fiction, vit seul avec sa mère, cantatrice vieillissante. Il ignore tout de son père et nourrit l’ambition de devenir le plus grand chef d’orchestre d’Allemagne. Fasciné par les défilés en uniforme, il observe naïvement le gouffre dans lequel plonge l’Allemagne. Le lecteur partage la profonde solitude du petit prodige, solitude toutefois égayée par la présence bienveillante d’Éva. Rudolf souvent muet, vit reclus dans son univers. La musique l’accompagne, lui permet d’endurer la guerre, les humeurs puis la déportation de sa mère, d’affronter l’absence de père. 

La musique est toujours présente dans ce roman ; on s’imagine dans la grotte de Herrenchiemsee entraîné dans le Ring wagnérien des Nibelungen. La culture peut-elle résister au totalitarisme ? Éviter de se compromettre en tenant sa baguette de la main droite pour ne pas faire le salut nazi suffit-il à exonérer du devoir moral ?

C’est la réflexion qu’engage l’auteur, plutôt bienveillant à l’endroit du maestro, dans ce roman palpitant qui conduit à chercher sur Internet des vidéos de Furtwängler dirigeant Tristan et Isolde. Le roman commence et s’achève alors que le « Reich millénaire » s’est effondré avec l’espoir que nourrissait Wittgenstein lorsqu’il écrivit : « De l’ancienne culture il ne restera qu’un tas de décombres et pour finir un tas de cendres, mais il y aura toujours des esprits qui flotteront sur ces cendres. »

Érik Lambert

[1] Devint en 1935 président de la Reichsschrifttumskammer (La Chambre de littérature du Reich) avant de mener la Deutsche Akademie für Dichtung (académie allemande de poésie).
[2] Combattant des Freikorps, exécuté lors de l’occupation de la Ruhr par les Français en 1923, devenu un héros du panthéon nazi. https://www.retronews.fr/conflits-et-relations-internationales/echo-de-presse/2019/02/05/albert-leo-schlageter
[3] La mise au pas.

Un Film, Un Livre

« L’homme de Dieu » 
un film de Yelena Popovic

La vie exemplaire d’un moine orthodoxe : Nectarios d’Egine

«L’homme de Dieu» : un film dramatique grec de langue anglaise de 2021, sur la vie d’un moine orthodoxe grec Nectarios. Il est écrit et réalisé par la serbe Yelena Popovic avec Aris Servetalis dans le rôle de Nectarios d’Égine avec également Mickey Rourke et Alexander Petrov.
Sous la pression populaire, l’église grecque orthodoxe n’a pas longtemps hésité à canoniser quelques quarante ans après sa mort, ce moine Nectarios, persécuté par sa hiérarchie.

«Exilé injustement, condamné sans jugement, calomnié sans motif, voici la vie, les épreuves et les tribulations d’un homme de Dieu, Saint Nectarios d’Égine, qui supporta jusqu’au bout la haine injuste de ses ennemis tout en prêchant la Parole de Dieu sans relâche.» Nous avons en 110 minutes l’histoire de cet homme, peu banal et vraiment édifiant, nouvelle figure incarnée du message évangélique, comme le souligne bien les sites « Sens critique » et « les fiches du cinéma ».

Oui, Nectaire d’Égine a bel et bien existé. C’est pour lui rendre hommage qu’a été produit « L’homme de Dieu ». Ce film nous permet de partager les valeurs de cet homme qui a vécu de 1846 à 1920 dans l’Empire ottoman. À l’époque, la religion avait une tout autre influence sur le monde. Le culte orthodoxe était puissant grâce à cet empire qui fut divisé après la Première Guerre mondiale. Les hommes de foi étaient donc des sages que la population écoutait attentivement. Nectaire d’Égine a été canonisé et il est fêté le 9 novembre dans l’église grecque orthodoxe. Son histoire commence à partir du moment où il s’est fait remercier du Caire, jeune moine plein de zèle et de générosité, dépendant du patriarcat d’Athènes.

Ce moine mène une vie retirée et austère sans rechercher ni les honneurs ni l’approbation des foules. Ce qu’il désire c’est une vie humble, de prière et de charité pastorale, servant de son mieux ses ouailles comme prédicateur dévoué et prenant volontiers la place des plus petits et des plus faibles. Mais une rumeur persistante venue de sa hiérarchie l’accuse d’être fanatique et d’être attiré par le trône patriarcal.

Le film prend le rythme lent des maturations humaines et les méandres d’une calomnie insidieuse, tandis que les communautés dont il est le pasteur lui sont très attachées. Constamment Nectarios recherche le vrai et ce qu’il convient de faire en accord avec l’évangile, même avec la douloureuse hostilité du clergé et de son entourage. De style austère, bon et infatigable, il vit dans une extrême solitude le don de sa personne en s’oubliant lui-même à l’image du Christ, dans la bienveillance et une profonde sollicitude envers son prochain, malgré la persécution des supérieurs.

Soupçonné d’ambition personnelle de la part de ses supérieurs mais estimé des gens et en particulier de jeunes femmes désireuses de fonder un monastère, il est aussi accusé faussement d’abuser sexuellement des religieuses et subit le saccage du nouveau monastère féminin dont il est le fondateur.
Nous assistons à son drame personnel, à ses luttes spirituelles. Finalement c’est « la vox populi » qui le canonise et obtient sa réhabilitation, après une mort semblable à celle de tant d’indigents dans un hôpital d’Athènes et la guérison miraculeuse de son voisin de chambre. Sa hiérarchie reconnaît enfin la valeur de son témoignage et la dignité de sa vie.

Voilà une vraie vie de saint en pleine pâte humaine, à raz de terre, mais à hauteur d’évangile et capable d’édification véritable.

F. Gilles


De l’âme
Un livre de François Cheng

François Cheng, De l’âme, Le livre de Poche, 192 pages, 7,20€

Il faut une belle audace pour publier un livre de cent quatre-vingt-trois pages sous le même titre qu’un des piliers de la connaissance qu’est l’œuvre magistrale d’Aristote. Il faut de toute façon du courage pour s’attaquer au sujet de l’âme, tant est infinie sa complexité, et tant notre monde du bien-être technologique — particulièrement notre France prompte au « ricanement voltairien » — l’a reléguée au rang de vieillerie poétique, au mieux à celui de curiosité psycho-folklorique. Difficile de parler de l’âme, donc sans « paraître ridicule, ringard ». Et pourtant, chacun sent, au siècle du dé-veloppement personnel, qu’il manque quelque chose au dualisme corps-esprit. Car l’âme est bien là, qu’on le reconnaisse ou qu’on le nie, au centre de soi comme unicité, au centre de l’autre comme unité, au centre de tout comme souffle vital. Elle est bien là, et elle manque aux esprits et aux corps qui l’ignorent.

François Cheng entreprend de relever le défi sous la forme d’une correspondance avec une belle jeune fille rencontrée trente ans plus tôt dans le métro, à qui il avait glissé ce mot dans l’oreille, mot qui mit trois décennies à germer, si bien que « sur le tard, [elle se] découvre une âme », et le besoin d’en parler. En parler si l’on veut, car les sept lettres de François Cheng en-voyées à sa « chère amie » ne rendent pas compte, à quelques citations près (au style identique à celui de l’auteur), des réponses de la jeune fille, désormais artiste et femme faite. On n’en voudra pas au poète d’une probable coquetterie littéraire destinée à maquiller en sept missives ce qu’il se refuse à présenter comme sept leçons, ou dissertations, comme celles dont il nous avait régalé avec ses cinq méditations sur la mort et autant sur la beauté. Mais voilà, la marche semble ici trop haute. François Cheng en appelle pourtant à son immense culture, passe en revue les religions ; il a beau décliner le thème avec toutes les ressources de sa qualité et de sa sensibilité littéraires, jusqu’à l’emphase, sa conception de l’âme se trouve finalement résumée en peu de mots dans sa lettre ultime, sans nous avoir appris grand-chose que la tradition ne nous eût déjà apporté : « Dans l’indispensable triade corps-esprit-âme, je reconnais pleinement le rôle de base du corps et le rôle central de l’esprit. Mais du point de vue du destin d’un individu, encore une fois, c’est l’âme qui prime ; elle qui est sa part la plus personnelle, donc la plus précieuse, l’état suprême de son être en quelque sorte. C’est à partir de cet état que chaque être est à même d’entrer en communion avec l’âme de l’univers. » C’est le mérite du livre de nous rappeler la tradition, mais on se demande d’où vient le sentiment qu’il n’aboutit pas, que l’auteur répète plus ou moins la même chose de lettre en lettre. Est-ce une difficulté à nommer Dieu, le risque de « paraître ridicule, ringard », qui lui fait em-ployer des périphrases comme « âme de l’univers » ? Ou autrement dit : n’est-ce pas la tentative de parler de l’âme sans nommer Dieu qui provoque cette impression d’un certain vide ? François Cheng est un grand esprit doté de très louables intentions, c’est indiscutable. Mais s’agissant de définir l’âme, est-il pertinent et suffisant de décrire la beauté, la poésie et l’amour amoureux qui n’en sont, tout au plus, que des manifestations ? Est-il opportun pour que l’âme se révèle de l’invoquer à grand renfort de lyrisme, de préciosité et d’auto-citation ? Évidemment non : au jeu de l’inflation poé-tique, sa gloire s’éclipse et seul l’ego est mis au jour.

Comme chacun d’entre nous devant le mystère de l’âme, François Cheng est tenté, se re-prend, cherche, et le suivre dans cette errance méditative est peut-être la bonne manière de lire son livre, bien meilleure en tout cas que celle, didactique, à laquelle l’artifice littéraire malheureux nous induit. Ainsi l’auteur n’est-il jamais aussi pertinent que lorsqu’il fait parler les autres : comme dans sa quatrième lettre où il cite Pascal (Les Pensées. Fragment Preuves de Jésus-Christ n° 11 / 24), pour quelques lignes d’une densité extraordinaire, et dans sa sixième lettre entièrement con-sacrée à la vision magnifiquement éclairante de Simone Weil, en particulier dans L’Enracinement. C’est finalement en sachant s’effacer de cette manière que François Cheng montre le mieux la qualité de son esprit, si ce n’est de son âme, car le chemin de sa découverte n’est-il pas l’humilité ?

Jean Chavot

Une Expo

La collection Morozov

Prolongation jusqu’au 03 avril 2022

Bonne nouvelle pour les amateurs d’art distraits ou retardataires : sur la lancée de son grand succès, l’exposition organisée par la fondation Louis Vuitton, qui devait se terminer le 22 février, est très opportunément prolongée jusqu’au 3 avril.

La collection fut réunie entre 1890 et 1917 par les deux frères Morozov, Mikhaïl et Ivan, à qui leur père, un serf qui avait racheté sa liberté en 1821, avait légué ses fortes convictions progressistes en même temps que sa fortune bâtie dans le textile. C’est très logiquement, tout en agrémentant leurs usines de théâtres, que ces richissimes mécènes, grands amateurs d’art eux-mêmes formés à la peinture par des maîtres francophiles, s’enthousiasmèrent pour la révolution picturale qui bouillonnait alors dans notre pays, acquérant ainsi guidés par un œil sûr, près de 750 œuvres de peintres français et russes dont beaucoup ne tarderaient pas à se voir reconnues comme des chefs-d’œuvre inestimables. La collection qui ornait les salons de leurs hôtels particuliers fut nationalisée après la Révolution, puis rejoignit le musée d’art moderne occidental de Moscou avant d’être sauvée de l’obtusité destructrice de Staline en 1948, à l’instar de la collection Chtchoukine, elle aussi magnifique et profuse, que la même fondation Vuitton présenta il y a quelques années.

Aujourd’hui dispersées dans différents musées, plus de 200 œuvres représentatives de la collection qui n’était encore jamais sortie de Russie se trouvent exceptionnellement rassemblées à Paris. C’est assez dire l’importance de l’événement et du privilège ! Ces œuvres iconiques déroulent un panorama exceptionnel de la peinture du tournant du XXème siècle, c’est-à-dire de la naissance de l’art moderne découlant de la rupture décisive opérée préalablement par les impressionnistes. L’exposition s’ouvre sur des portraits des frères Morozov exécutés par des peintres russes que l’on retrouve aussi plus loin avec d’autres, comme Répine, Korovine, Golovine, Sérov, Larionov, Gontcharova, Malévitch, Machkov, Kontchalovski, Outkine, Sarian ou Konenkov, pour beaucoup moins connus que les peintres français, mais qui gagnent à l’être mieux. Puis le visiteur se promène dans l’explosion des couleurs et l’éclectisme des formes, de ravissement en ravissement devant les tableaux de Manet, Pissarro, Sisley, Van Gogh, Bonnard, Matisse, Vlaminck, Derain, du subtil Marquet si plaisant à redécouvrir ou à découvrir, du puissant Vlaminck, de l’inévitable Picasso dont la force créative de ses contemporains remet la virtuosité à une plus humble place, le tout agrémenté de quelques sculptures de Maillol, de Rodin et de Camille Claudel, et finissant, après notamment deux magnifiques salles consacrées l’une à Cézanne et l’autre à Gauguin, par les sept grands panneaux de Denis qui ornaient le Salon de musique des frères Morozov, comme un adieu reconnaissant à ces deux collectionneurs de génie, et de génies.

En retournant à pied par l’orée du Bois de Boulogne vers le métro Sablons, des toiles et des étoiles plein les yeux, on pourra soudain se prendre à penser avec un pincement, comme un caillou dans la chaussure, à la curieuse évolution du mécénat des frères Morozov à celui de Bernard Arnault, troisième fortune du monde à la tête de la fondation Vuitton. Des découvreurs d’hier aux investisseurs d’aujourd’hui, ou, autrement dit, des pionniers bâtisseurs aux liquidateurs affairistes, les motivations et les modes d’intervention ont-ils encore quelque chose en commun ? Mais cette question, pour importante qu’elle soit par ailleurs, ne suffira pas à nous faire regretter les 16 euros dépensés — une somme tout de même pour les familles — ni encore moins nous faire bouder notre plaisir.

Jean Chavot

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Un livre

Le Roman vrai de la Vénus de Milo
Candice Nedelec

Candice Nedelec, Le Roman vrai de la Vénus de Milo, Paris, Fayard, 2021, 256 pages. 18€.

Une femme à moitié nue qui avance vers le spectateur, émergeant des fumées révolutionnaires, brandissant le drapeau tricolore, au milieu d’hommes tous plus inquiétants les uns que les autres pour le monde établi d’alors. Ce personnage c’est la liberté, l’allégorie de cet idéal en marche, peinte par Delacroix suite aux trois Glorieuses de 1830, qui portèrent Louis-Philippe sur un trône que la famille d’Orléans avait approché durant sept années à la mort de Louis XIV. Comme nombre d’artistes de son temps, Delacroix trouva son inspiration en admirant les œuvres antiques qui inondaient alors le vieux continent.

C’est l’histoire tumultueuse de la belle dame des Cyclades que raconte Candice Nedelec dans son livre Le Roman vrai de la Vénus de Milo.
La découverte de la statue, révélée par l’officier de marine Olivier Voutier, constitua le début d’une aventure romanesque. Qui était cette belle femme ? C’est la question que se pose Candice Nedelec. Découverte en 1820 sur la volcanique île de Mélos , au Sud-Ouest de l’archipel peuplé par Minos, la Vénus de Milo fut l’objet de tractations que narre la journaliste de Gala. Tractations politiques, fruits des ambitions des uns et des autres pour honorer leur pays et gagner la faveur du souverain. Symbole du romantisme philhellène qui s’enflamma pour la cause grecque depuis que l’archevêque de Patras eut incité les Grecs à se soulever contre l’oppression ottomane. L’appeler Vénus n’était en fait guère adapté car son origine grecque aurait dû la conduire à être baptisée Aphrodite ou peut-être Amphitrite.
Candice Nedelec, perspicace, soulève les enjeux que pouvait représenter cette statue. Comme elle le suggère, le hasard fit bien les choses puisque la découverte fut fortuite. Ce fut celle d’un paysan gêné par la résistance offerte à sa charrue qui dégagea la belle au visage parfait, mais au corps mutilé.
Un officier français de passage imagina que la France eût été avisée d’acquérir cette apparition antique. L’auteure perçoit le contexte d’alors, celui d’une compétition entre puissances européennes pour garnir les musées de collections qui seraient les vitrines de leur puissance. L’Antiquité était au goût du jour, l’expédition de Bonaparte en Égypte et l’émergence du néoclassicisme appelaient à une beauté idéale aux proportions rigoureuses. Les romantiques, eux, étaient plutôt enclins à privilégier les passions plus que la vertu ; pourtant, les tourments de la Grèce nourrissaient leur inspiration. La France de Louis XVIII fut donc prête à accueillir l’œuvre mais ce ne fut possible qu’après des négociations avec l’ombrageuse Sublime Porte avide de remplir les caisses de l’État. Les enchères firent l’objet d’intenses négociations. Candice Nedelec décrit avec pertinence mais en un style parfois laborieux le voyage de la belle Égéenne, les discussions animées entre experts pour décider s’il convenait de soigner Aphrodite en lui faisant un petit lifting ou en pratiquant une greffe de marbre. L’aventure de cette Vénus au superbe drapé jeté sur les hanches, fut celle des Français ballotés entre la guerre franco-prussienne et la Commune. Elle vécut l’évacuation à la faveur des conflits mondiaux, fut bringuebalée au gré des expositions et des contingences politico-diplomatiques imposées au patrimoine culturel. Il est vrai que l’auteure se laisse un peu aller à des fantaisies romanesques mais son ambition n’était pas de faire œuvre d’historienne. Le souci de mêler l’Histoire, l’Histoire de l’art et l’imagination littéraire conduit à une écriture parfois pesante. Certes, la confusion des genres nuit effectivement à l’élégance de l’écriture mais les aventures de la beauté amputée et mystérieuse, œuvre d’un Praxitèle, d’un Phidias ou d’un obscur Alexandros d’Antioche du Méandre séduit le lecteur. L’ouvrage de Candice Nedelec, malgré quelques faiblesses, a le mérite de réveiller la célèbre déesse, véritable satisfaction érotique fantasmée par Dali, avide de découvrir l’intérieur du corps et de l’âme de la divine apparition.

Érik Lambert.