Un livre, un film

Pacifique
Stéphanie Hochet

Stéphanie Hochet, Pacifique,
Paris, Rivages, 2020,
142 pages. 16€.

Il est toujours intellectuellement intéressant d’appréhender certaines périodes de l’histoire sous le regard d’une culture autre que la nôtre. Ainsi, avec nos yeux d’Européens ; comment comprendre le sacrifice de tant de jeunes Japonais ; certains d’offrir leur vie pour sauver le Japon d’une inéluctable défaite ? Le bushido (La voie du guerrier), ce code d’honneur remontant au XIIème siècle et la conviction d’être le vent divin (Kamikaze)(1) qui souffla le 13 août 1281 pour balayer l’armada forte de 4 200 navires et 140 000 hommes du grand khan Kubilaï.
Des volontaires étaient préparés à une unique mission aux commandes d’appareils vétustes ou de Yokosuka MXY-7 Ohka « fleur de cerisier ». Le commandement militaire avait même mis au point le Nakajima Ki-115 Tsurugi, surnommé Tōka, « Fleur de Wistéria » qui n’eut pas le temps d’être utilisé.
L’enfance de Ikao Kaneda est celle d’un jeune Japonais accompagné par une grand-mère issue d’une famille de samouraïs, avec le glorieux souvenir d’un arrière grand-père héroïque, emporté dans la guerre russo-japonaise du début du siècle. Pourtant, un précepteur lui fait découvrir la culture occidentale. Cultivé, baigné de lettres antiques, curieux, Ikao accepte de mourir; c’est là son destin. Pourtant, le doute s’empare de son esprit. Le culte de l’héroïsme cultivé depuis son plus âge, l’obéissance aveugle et la fidélité à l’Empereur doivent le conduire au sacrifice ultime. N’est-ce pas Kosugi, le marginal qui trouve enfin un but à son existence qui a raison ? Mais comment imaginer sa propre mort ? « Il ne me reste que deux jours à vivre. Les douleurs intestinales commencent. A l’époque de ma grand-mère, on appelait cela les herbes de lâcheté » Faut-il privilégier devoir et honneur ?(2) Le « jibaku »(3) est-il l’aboutissement ? Le fils aîné des Kaneda va disparaître ; est-ce légitime ? L’histoire de sa courte vie se glisse au fil des chapitres, semant les racines du doute qui l’étreint. On perçoit un garçon fragile, qui pleure et n’a de relation « intime » qu’avec son doux lapin. Il peut enfin plonger dans cet univers auquel il aspire à appartenir.

Las ! Le carburant manque et Kaneda s’écrase sur une île qui paraît coupée du monde, au mode de vie simple qui semble inspirée par La Balade de Narayama(4) . Et si son destin n’était pas celui du sacrifice ultime ? L’île paradisiaque, la rencontre avec Izumi, l’espoir d’un monde meilleur s’évanouissent face à la réalité de la nature humaine, à la défaite, à l’ère atomique. Ikao demeure sur l’île et disparaît ainsi. Il y a du Yukio Mishima(5) dans Ikao mais la fin n’est pas la même et il atteint son satori, son être véritable.

Beaucoup de ces jeunes n’étaient pas volontaires mais contraints par leur éducation et le poids des traditions d’un monde insulaire replié sur lui-même depuis le XIII°siècle. Les kamikazes participaient à une courte cérémonie durant laquelle leur était offert un verre de saké, nouaient leur hachimaki(6) puis s’envolaient pour leur première et ultime mission.

C’est un roman « japonais » au style ciselé, avec cet univers qui nous échappe : la rigueur de l’héritage médiéval, le respect de la nature, le Nô, les haïkus et le Kendo.
Très documentée, sans doute imprégnée de mentalité japonaise, Stéphanie Hochet offre un ouvrage remarquable, une expérience déstabilisante pour le lecteur qui plonge dans ce qui est pour lui un monde inconnu presque onirique.

ÉRIK LAMBERT

(1) Mot japonais (composé de kami « seigneur, dieu » (v. kami) et de kaze « vent ») désignant à l’origine deux tempêtes qui, en 1274 et 1281, détruisirent la flotte d’invasion des Mongols.
(2) Page 31.
(3) Suicide en se jetant sur un bateau,
(4) Ouvrage de Schichiro Fukazawa et film de 1983 de Shohei Imamura.
(5) Il serait intéressant de lire : Y. Mishima, La Mer de la fertilité.
(6) Bandeau que les Japonais mettent autour de leur tête pour éponger la sueur, comme symbole de détermination, de courage ou de travail pénible qui fait transpirer.


Effacer l‘historique
Gustave Kervern et Benoît Delépine

Neuvième film de Gustave Kervern et Benoît Delépine, Effacer l’historique met en scène trois amis, trois voisins d’un lotissement perdu au fond d’une plaine agricole des Hauts-de-France. Ils se sont rencontrés sur le rond-point occupé naguère avec les gilets jaunes dont ils gardent la nostalgie. Leur contact avec le monde se résume peu ou prou à une addiction partagée aux « réseaux sociaux » et à leurs corollaires consuméristes regroupés dans les GAFAM (acronyme des géants d’Internet) dont le film se présente comme la critique.

Son point fort est le talent et la complicité des acteurs. Denis Podalydès apporte sa sensibilité lunaire, Blanche Gardin son naturel séduisant et Corinne Masiero son abattage unique. Mais le choix de les faire vivre hors de tout contexte crédible provoque vite un manque de « profondeur de champ » dommageable à ce qui semblait une bonne intention. Les personnages apparaissent comme des Pieds Nickelés 2.0 lâchés dans un monde irréel, caricatures de « losers magnifiques » (dixit Kervern lui-même) sans véritable identité à laquelle on s’attacherait ; la mince trame scénaristique peine à justifier ce qui tourne à l’enchaînement de situations comiques sans vraie tension dramatique ; et finalement, la critique des GAFAM, annoncée et attendue, ne reste que très superficiellement effleurée. Il est révélateur à ce propos que ces géants américains ne soient jamais nommés, sans doute pour éviter aux producteurs du film de se trouver attaqués par des armées d’avocats. Ça n’arrivera pas avec les petites gens représentés — moqués ? — par le film. Mais la cible populaire pourrait ne pas s’y reconnaître ; en tout cas Effacer l’historique ne lui proposera ni alternative ni valeur d’alerte contre le mercantilisme destructeur des GAFAM.

La qualité des acteurs sauve tout juste l’opus de l’ennui car ils réussissent l’exploit de donner chair et relief à leurs personnages. Même si l’on rit parfois de bon cœur, grâce à eux, on ressort du cinéma avec une impression confuse de tristesse improductive. Et plus tard, on repense aux Temps modernes, à Miracle à Milan, à Invisibles ou à tant d’autres œuvres par lesquelles des cinéastes ont su dépeindre la misère de leur temps. Leur humour était profond, tendre et subversif, parce qu’il était empreint de conscience du monde, de poésie, de solidarité et de vérité humaines. Mais c’étaient des artistes.

Jean Chavot