un film, une expo

Une vie cachée
un film de Terrence Malick

Une vie cachée
Film de Terrence Malick

Franz et Franziska Jägerstätter vivent avec leurs trois adorables fillettes à l’écart du village de St. Radegund, dans leur ferme à flanc de l’idyllique montagne autrichienne. Ce sont des paysans. Leur existence innocente et paisible est dédiée à la terre, à leur amour aussi charnel que fraternel, et au ciel, tantôt limpide tantôt chargé de pluie nourricière avec, au-delà, le ciel invariant de leur foi chrétienne.

Le destin de cette famille se noue loin de son paradis verdoyant, avec l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie. « Le Christ ou Satan ne peuvent pas être dans le même coeur. Soldat du Christ ou soldat d’Hitler ? On ne peut pas se leurrer. » (Extrait d’une de ses lettres à sa femme). Franz est le seul à voter contre l’Anschluss dans le village tout acquis à la démente et féroce absurdité, le seul à trouver le courage de déclarer le nazisme contraire à la foi chrétienne quand, malgré sa condamnation par Pie XI, les évêques autrichiens s’en tiennent à un silence complaisant.

Le film de Terrence Malick a le mérite de raconter le martyre de Franz auquel sa femme Franziska est associée de manière indissoluble, comme le fut leur amour. Il a également le mérite de poser des questions d’une grande importance et d’une urgence à laquelle notre époque pourrait brutalement nous ramener, que résume cette phrase dite par le personnage de Franz : « Mieux vaut subir l’injustice que la commettre ». Jusqu’où la subir ? Ne faut-il pas également la combattre ? Et comment ? Qu’est-ce que le juste, comment le discerner et s’y conformer ? Aussi respectable que soit l’objection de la foi, est-elle en soi un combat suffisant, efficace ? Justifie-t-elle d’entrainer le malheur des siens ? Et sous cet autre angle, vu des bourreaux et de la foule servile de leurs complices actifs ou soumis : d’où vient ce besoin qu’a l’individu de penser comme les autres avant de penser par lui-même et pourquoi rien ne le rend plus véhément et cruel que de voir son prochain affirmer ne serait-ce qu’un doute, une divergence, avant même une autre conviction ?

Le film ne fait qu’effleurer ces sujets car il y manque un élément essentiel, maltraité ou simplement omis, à rendre compte de son histoire réelle : la nature de la foi de Franz Jägerstätter. Une foi chrétienne, et franciscaine. Si l’on ignore qu’il devint frère du tiers-ordre à l’issue de sa période militaire, on ne peut comprendre ce qui l’anime : à l’image du Christ, l’impossibilité absolue pour lui de commettre l’injustice, l’engagement pour la paix et le bien et l’acceptation complète du destin qui en découle dans un monde dominé par le mal. On pouvait s’attendre à un tel oubli de la part de Malick dont le film The Tree of Life, palme d’or à Cannes en 2011, professe une spiritualité New Age aussi confuse que racoleuse. À la profondeur évangélique, il a préféré un esthétisme de surface — reconnaissons l’excellence de la photographie et du jeu des acteurs —, une théâtralité redondante et répétitive, un lyrisme grandiloquent, une inflation sentimentaliste qui finit par affadir l’émotion et oblitérer le sens et la force de l’engagement de Franz. L’industrie hollywoodienne était-elle à même de rendre justice à la lucidité et au courage exceptionnels de cet homme ordinaire ? Il semble que le conflit de valeurs fût trop radical…

Jusqu’au titre du film qui rappelle le tristement hautain Une Âme simple de Flaubert. Emprunté à Middlemarch de George Eliot, il insiste sur l’héroïsme surprenant des obscurs… Non, monsieur Malick, c’est l’injurier de penser que Franz ait jamais pensé être un héros ; et si vous aviez un peu de sa foi, vous sauriez que sa vie n’avait rien de caché, si ce n’est à votre conception de la gloire. Elle fut au contraire au grand jour, toute de lumière, et honorer cet homme est la seule bonne raison, suffisante, d’aller voir votre film.

Jean Chavot

Expo Ciel-Terre-Homme
Fabrice Brunet. Sculptures et peintures
Halle Roublot. 95 rue Roublot 94120 Fontenay-sous-Bois

Ciel-Terre-Homme
Fabrice Brunet. Sculptures et peintures
Halle Roublot. 95 rue Roublot 94120 Fontenay-sous-Bois

Enraciné dans Fontenay-sous-Bois, Fabrice Brunet est un colosse à visage d’enfant doté de la douceur de ceux qui connaissent leur puissance pour l’éprouver comme un don à cultiver plutôt que comme une possession. C’est peut-être à ce sentiment que l’artiste puise l’inspiration de ses géants de bois, non pas en manière de quelconques autoportraits, mais pour manifester en d’autres formes inventées cette force qu’il sait ne pas lui appartenir et qui le traverse de haut en bas et de bas en haut, comme les arbres qui lui offrent la matière de ses sculptures en échange d’une seconde vie.

L’arbre, c’est l’intercesseur entre terre et ciel vers lesquels racines et feuillage croissent également, les nourrissant à son tour des fruits de sa croissance en oxygène et en humus. Être un homme, c’est, semblent nous dire les géants de Fabrice Brunet, imiter l’arbre pour faire le lien entre ciel et terre et leur restituer ce qu’ils nous donnent. Lui-même se plie à la matière, aux formes que les fibres dessinent, aux accidents, aux cicatrices des troncs et des branches afin d’orienter et de prolonger le mouvement naturel qu’il a su distinguer en eux vers une expression reconnaissable par tous. Il le fait avec une cohérence esthétique qui ne se dément pas d’une oeuvre à l’autre. Sculptée ou peinte, quelle que soit sa dimension, on y retrouve la même recherche de mouvement, la même attention intériorisée au corps. Et cette cohérence est celle de l’artiste lui-même, maître de Taekwondo inspiré par les pensées extrême-orientale et chinoise, le Tao, le Yi-King, comme le rappelle le titre de l’exposition.

Des thèmes reviennent inlassablement, renouvelés par la matière vivante : des orants, mains jointes ou levées, des caryatides et atlantes, des maîtres et des disciples, des personnages assemblés, en attente, en recherche… La nature y est vénérée et transfigurée, les animaux, tigres, éléphants, y représentent l’énergie primitive de la vie plus qu’eux-mêmes tandis que les oiseaux en plein envol semblent là, comme des anges aux ailes nées d’une fourche cassée, pour nous inciter à lever la tête. Le bois, c’est aussi la promesse du feu comme l’évoque l’or dont Patrice Brunet recouvre certaines de ses sculptures. Les quatre éléments sont ainsi conjugués d’une oeuvre à l’autre, constituants de la vie, jusqu’à son renouvellement rappelé par des vanités rassemblées en une sorte d’autel et clairsemées dans l’exposition savamment organisée où l’on suit le fil conducteur secret d’une trace d’enfance.

L’exposition se tient à la Halle Roublot de Fontenay-sous-Bois jusqu’au 22 février 2020. Elle est gratuite, et l’on peut même avoir le bonheur de la visiter en présence de Fabrice Brunet lui-même qui se fera un plaisir de vous accompagner un moment entre ciel et terre.

Jean Chavot