Edito avril

Accueil des étrangers : vers un retour à l’Évangile ?

Quel paradoxe ! Oui, paradoxe de la division des chrétiens quant à leur attitude sur l’accueil des étrangers dans notre pays, alors que les textes qui alimentent notre foi appellent constamment à cet accueil et ne laissent pas la moindre marge d’hésitation dans ce domaine. Ainsi l’Ancien Testament ne cesse-t-il de rappeler au peuple juif son passé de déracinement (« Tu ne molesteras pas l’étranger ni ne l’opprimeras, car vous avez été vous-mêmes étrangers au pays d’Égypte[1] »), et de décrire des situations d’errance, d’exil, évoquant notamment la situation d’Abraham, toujours étranger en terre nouvelle. Ainsi le Nouveau Testament offre-t-il aux étrangers une place privilégiée, non seulement ceux des peuples voisins (la Samaritaine du puits, le bon Samaritain, etc.) mais aussi les envahisseurs (le centurion romain par exemple). Plus encore : de l’accueil de l’étranger dépend le salut du croyant (« J’étais étranger et vous ne m’avez pas accueilli[2] »).

D’autres religions, d’ailleurs, ne sont pas en reste : le Coran prône par exemple le devoir d’hospitalité comme un héritage d’Abraham, qui accueillit royalement chez lui des hôtes étrangers dont il ignorait qu’ils étaient des envoyés divins. La sollicitude à l’égard de l’étranger est également présente dans la sagesse bouddhiste – « Autour du feu, il n’y a plus ni hôte, ni invité » – et dans l’hindouisme : « Tu fais des prières à ton Dieu, mais quand un homme frappe à ta porte, si tu l’ignores, ta prière est une impiété[3] ». En Afrique, l’étranger est, dans les cultures bantoues, un envoyé. Son message pourrait venir de l’au-delà et apporter une information nouvelle et importante. C’est pourquoi il est accueilli avec un mélange de curiosité et de vénération[4].

Sans aller jusqu’aux dangereuses extravagances de Donald Trump dont le premier acte, après avoir juré sur la Bible en janvier a été d’engager l’expulsion d’un maximum d’étrangers, ou de son vice-président pour qui le concept chrétien d’amour signifie « d’aimer d’abord sa famille et puis ses voisins, et puis sa communauté, et puis ses concitoyens et seulement après de donner priorité au reste du monde[5] », de plus en plus nombreux sont les catholiques de notre pays — y compris dans les cercles de pouvoir —  qui invoquent, pour justifier leur résistance à l’accueil d’étrangers, un luxe d’arguments plus ou moins acceptables. Lorsque l’on est, comme beaucoup d’entre nous, bien logés et bien nourris, on ne peut pas ironiser sur la crainte d’une concurrence portant sur le logement, l’emploi ou la protection sociale. En revanche, les réactions identitaires (peur de perdre notre « identité française », de voir notre religion submergée par d’autres, etc.) sont le plus souvent chargées d’une xénophobie et d’un racisme en opposition radicale avec l’idéal évangélique. Quant à tous ceux qui mettent en avant les menaces sur notre sécurité, ils versent facilement dans des amalgames et des stigmatisations, encore une fois peu évangéliques, et surtout ils oublient que les migrants eux-mêmes, particulièrement les mineurs non accompagnés, sont pour la plupart dans des situations de grave insécurité.

Reste la surexploitation de la fameuse phrase de Michel Rocard lorsqu’il était premier ministre dans les années 1990 « La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde », phrase dont on omet régulièrement de signaler qu’elle était prolongée par la nécessité de traiter déjà le mieux possible la part de cette misère qu’elle a déjà. Cette prudence, ce prétendu réalisme est-il quant à lui compatible avec l’esprit de l’encyclique Fratelli Tutti du pape François quand on sait les conditions dans lesquelles sont refoulés sans ménagement ou parqués dans des centres de rétention administrative surpeuplés les arrivants étrangers « irréguliers » ? Nombreux sont d’ailleurs les franciscains, religieux ou laïcs, qui participent depuis de nombreuses années à des « cercles de silence » destinés, à l’initiative du frère Alain Richard en 2007, à protester de manière non violente contre ces conditions de rétention.

La fraternité occupe une place centrale dans notre spiritualité, à la suite de saint François dont on peut se demander s’il transigerait sur ces questions aujourd’hui. Réfléchissait-il à trois fois avant de soigner les lépreux, d’accueillir les brigands (et pourtant nos migrants ne sont pas des brigands ni des loups), de célébrer la différence ? Ne nous montrait-il pas, par son exemple que nous devons être « frères de tous ». Tout simplement parce que nous avons le même Père ! Commentant la prière enseignée par Jésus, le pape François écrivait fort à propos que si nous disons « Notre Père » et non « Mon Père », c’est parce qu’aucun de nous n’est fils unique et que si nous n’acceptons pas d’être frères, « nous pourrons difficilement devenir les fils de ce Père, puisqu’il est le père de tous[6]. »

Malgré cette évidence, les catholiques sont divisés, les évêques sont divisés, et sans doute la famille franciscaine elle-même est-elle divisée. Il ne s’agit pas ici de réclamer une abolition radicale des frontières, bien entendu, mais de tendre toujours plus vers ce que nous dit l’enseignement du Christ. Serons-nous un jour assez convertis non pour juger ceux qui ne pensent pas comme nous mais pour oser une parole publique réclamant une autre façon de considérer l’accueil, et, par là-même, même si rien n’est simple, réclamant un simple retour à l’Évangile ?  

Comité de rédaction


[1] Exode 22, 21
[2] Matthieu 25, 31-46
[3] Toukârâm, Psaumes du Pèlerin, Gallimard, Paris, 1956.
[4] Thierry VERHELST, Des racines pour l’avenir – cultures et spiritualités dans un monde en feu, L’Harmattan, Paris, 2008.
[5] Interview de J.C Vance le 30 janvier 2025 à la chaine Fox News
[6] Pape François, Quand vous priez, dites Notre Père, Bayard éditions, 2018.