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1er mai, Fête du travail ou fête des travailleurs ?

Quelles mutations du travail aujourd’hui ?

Depuis les origines de l’espèce, l’homme a survécu en mettant en œuvre diverses techniques qui lui ont permis de répondre à ses besoins élémentaires : la nourriture, la défense contre les agressions externes, animales ou intempéries climatologiques. Cette réponse à une nécessité vitale a été un travail, à la fois d’intelligence, de créativité, mais aussi de confection, manuelle à l’origine, puis de plus en plus mécanisée au fil des siècles. Les bénédictins en avaient fait dès le 5ème siècle un des piliers de leur vie contemplative et communautaire.

L’homme travaillait pour vivre. J’ai connu des membres de ma famille, qui possédaient toutes ces techniques élémentaires qui leur permettaient de répondre à quasiment tous leurs besoins à partir de l’exploitation de leur petit bout de montagne dans le nord de l’Italie. Ils étaient catholiques, mais la vertu dominante chez eux, c’était le travail et plus précisément le travail manuel. L’Eglise ne s’est pas trompée en faisant de ce premier mai, en 1955, la fête de Saint Joseph travailleur.
Lorsque la terre familiale ne permettait plus de nourrir toutes les bouches, les derniers arrivés prenaient la route pour trouver ailleurs le moyen de subsister. C’est ainsi que mon arrière-grand-père paternel a pris la route vers la France ; il est arrivé à Paris en 1856, âgé de 8 ans. L’hospitalité de ce coté-ci des Alpes, n’était pas meilleure qu’aujourd’hui pour les migrants. Il a néanmoins survécu, fondé une famille malgré les aléas sociaux et politiques qui ont nécessité parfois des allers-retours : commune de Paris, assassinat de Sadi Carnot, première guerre mondiale, entre autres.
Mais, en toutes circonstances, c’est la vertu du travail qui dominait, c’est le premier point que je voulais souligner, car c’est, pour moi, le premier versant de cette fête. Saint François d’Assise a inscrit l’obligation du travail dans les règles de 1221 et 1223, et il la rappelle avec force dans son testament :  » Et je travaillais de mes mains et je veux travailler ; et je veux fermement que tous les autres frères travaillent d’un travail qui relève de l’honnêteté. Que ceux qui ne savent pas apprennent, non pour le cupide désir de recevoir le prix du travail, mais pour l’exemple et pour chasser l’oisiveté. Et quand on ne nous donnerait pas le prix du travail, recourons à la table du Seigneur en demandant l’aumône de porte en porte. »
L’autre versant de cette fête, plus collectif, est la solidarité des travailleurs, qui se manifeste assez tôt dans l’histoire ; elle est évidemment plus forte chez les travailleurs que la nature de leur travail oblige à unir leurs forces, on peut penser aux bâtisseurs de cathédrales. Le syndicalisme s’inscrit dans la lignée des groupements corporatifs (métiers, compagnonnage…) des sociétés modernes et médiévales. Ces groupements sont interdits par la loi Le Chapelier de 1791 et subissent une répression opiniâtre lors de la première révolution industrielle. La révolution française avait déjà institué une fête du travail, que Fabre d’Eglantine dés 1793, proposait dans son calendrier républicain. Cette journée des travailleurs fut instituée le 20 janvier par Saint Just, et fut célébrée pendant quelques années. Les syndicats ne sont cependant légalisés qu’en 1884 avec la loi Waldeck-Rousseau, qui comporte encore plusieurs restrictions. En particulier, le syndicalisme fut interdit dans la fonction publique. En 1867, au Familistère Gaudin, nait une fête du travail, fixée au 5 juin, qui est encore célébrée aujourd’hui. Le 1er mai est la journée internationale des travailleurs dans de nombreux pays, qui commémore les luttes pour la journée de huit heures.
Dans l’histoire récente le massacre de Haymarket Square, à Chicago, constitue le point culminant de cette journée de lutte, et un élément majeur de l’histoire de la fête des travailleurs du 1er mai.
• 1886 : à l’appel de l’American Fédération of Labor, 350 000 travailleurs débrayent aux États-Unis pour réclamer la journée de travail de huit heures. Le massacre de Chicago constitue le point culminant de cette journée de lutte et un élément majeur de l’histoire de la fête des travailleurs du 1er mai.
• 1889 : première journée internationale de revendication des travailleurs, instituée par la deuxième Internationale ouvrière, qui a donc adopté le 1er mai comme jour de revendication.
• 1891 : en France, fusillade de Fourmies. À Fourmies (Nord), lors de la première célébration française et internationale de la journée d’action du 1er mai, la troupe tire sur les grévistes faisant dix morts (hommes et femmes âgés de 11 à 30 ans) et trente-cinq blessés.
La révolution industrielle du 19ème siècle a accéléré le mouvement de résistance des travailleurs aux exigences du capitalisme naissant, et a favorisé, dans le même mouvement, la naissance de syndicats qui se démarquent du corporatisme médiéval pour créer les confédérations que nous connaissons aujourd’hui, lesquelles regroupent des travailleurs de tous métiers, nationalités, âges, cultures, religions et opinions, même si demeurent chez certains des relents de corporatisme (on l’a vu à la SNCF par exemple au moment du débat sur la réforme des retraites). Bien qu’elles n’échappent pas au clivages politiques et, souvent hélas, aux envies de domination, ces confédérations défendent utilement les droits des travailleurs.
Ce que je trouve intéressant dans ce versant collectif de la fête, c’est la solidarité qu’elle manifeste, non seulement entre les métiers au plan national, mais aussi entre syndicats au niveau international. On peut souhaiter que les manifestations du 1er mai en ce temps de pandémie soient unitaires et répondent au grand défit du moment : comment redonner du travail, au sens d’une occupation qui soit utile au corps social et qui permette à chacun de vivre dignement, à tous ceux qui l’ont perdu ou qui n’en ont jamais eu ?
Car c’est « Du jamais vu dans l’histoire. » Recensant l’impact sur l’emploi de la crise sanitaire, l’Organisation internationale du travail (OIT) tirait en janvier 2021 la sonnette d’alarme. La baisse du nombre d’heures de travail l’année dernière s’est traduite au niveau mondial par la destruction de 114 millions d’emplois, dont les femmes et les jeunes travailleurs ont été les premières victimes. Le nombre de chômeurs a fait un bond considérable – 33 millions de personnes ont glissé vers le chômage – mais, plus préoccupant encore, 81 millions d’individus sont passés de l’emploi à l’inactivité. De quoi augmenter le taux de pauvreté, dans un contexte où les revenus liés au travail ont baissé globalement de 3 700 milliards de dollars. Bien sûr, tous les pays et tous les secteurs ne sont pas dans cette situation. Mais, partout sur la planète, Covid-19 est synonyme de tremblement de terre…
Certains attendent le retour de la croissance du PIB comme la solution à tous nos problèmes ; d’autres, comme Gaël Giraud, espèrent, je devrais dire prient, pour sa suppression et le remplacement du système économique néolibéral hors-sol actuel, qui est une course sans fin au toujours plus pour le profit de quelques uns, par un système qui permette une croissance douce et équitablement profitable à tous, salariés ou investisseurs, et donc avec de nouveaux indicateurs.
Mais cela ne saurait suffire ; il faudrait dans le même temps mettre en œuvre un programme d’instruction publique vraiment universel qui donne aux enfants du monde les savoirs élémentaires en fin de primaire. Et, toujours dans le même temps, combattre vigoureusement le dérèglement climatique et arrêter la fonte des glaciers.
Cela ne semble possible, que si des régimes réellement démocratiques sont instaurés partout, et que les habitants de la planète acceptent la frugalité comme règle de vie, comme le Pape François les y invite.
Même si l’humanité, par miracle, se mettait d’accord dés demain sur ce programme, y aurait-il pour autant du travail pour tous ? Il faudrait encore que tous ceux qui sont en capacité de travailler acceptent de s’adapter à de nouveaux métiers, dont certains n’existent pas encore, et de les pratiquer dans un esprit de service rendu à la collectivité.
Tout cela semble impossible ; le prix à payer de cette crise sera, quoi qu’on fasse, très lourd et les conséquences désastreuses pour beaucoup de pays. Et dans chaque pays, il y a des peuples qui souffrent.
Certes, mais l’Espérance du temps pascal nous porte à l’optimisme ; de toute crise peut naître du neuf. On donne souvent comme exemple de réalisation qui semblait impossible, la mise en route de la communauté européenne au lendemain de la seconde guerre mondiale ; or des nations qui se sont combattues à trois reprises en moins d’un siècle sont entrées dans un cercle vertueux de paix et d’alliance.
Justement, ici ou là, des gestes de solidarité apparaissent au niveau international. Prions pour qu’ils soient exempts de toute arrière-pensée d’hégémonie financière ou politique et, répondant à l’invitation du Pape François dans sa lettre encyclique Fratelli Tutti, soyons les bons samaritains qui prennent soin de ce monde en souffrance.

Jean-Pierre Rossi

Parole et silence

Lorsque vous demandez à un avocat de vous défendre, c’est pour fonder une réputation ou les choix personnels ou publics mis en cause. Et nous voyons combien le rôle de l’avocat est important dans de nombreuses situations actuelles. L’enjeu, c’est de faire apparaitre la vérité dans une relation exprimée. Il faut associer à la parole le silence imposé ou subi, le pouvoir d’agir ou la faiblesse de celui qui accepte la parole ou l’action engagées. Toute notre vie est qualifiée par la relation vraie ou inexacte. Si la parole vraie n’est pas à la base de tout, nous vivons dans le flou, sinon dans le mensonge, et elle ne favorise pas la paix mais le conflit permanent. Certaines personnes assument un service précis dans la société pour faciliter cette communication. Dans divers domaines, ce service de la parole est précieux et indispensable pour aboutir à une vie vraie.

Nous pourrions faire l’inventaire de ces lieux producteurs de projets et de progrès. Des jeunes, des séniors, des architectes, des politiques, des éducateurs, des orthophonistes, des enseignants ont à cœur de faire émerger une pensée, pour eux-mêmes d’abord, puis pour la vie collective. Révéler, faire naître, disent les effets premiers de cette parole exprimée, puis engagée, par des êtres qui grandissent grâce à la force de la Parole. Ce souffle peut sembler du vent, mais c’est une force créative. La Bible, dès les origines, montre l’efficacité de la Parole : « Dieu dit, il créa le ciel et la terre, et ce qu’il dit exista »…

Au fur et à mesure, l’humanité, dans sa double expression féminine-masculine découvre que son Esprit est de même nature que Dieu, et elle en saisit, peu à peu la portée et le sens. Dans un lent développement, à travers l’histoire, les humains ressentent le goût de l’amour, et dans ce filet porteur qui se tisse et englobe tout, ils apprennent à dire : Merci et Pardon, je t’aime ou aide-moi à vivre de ton Esprit. Peu à peu l’humanité découvre de quelle nature elle est, et le pouvoir qui est le sien. Auteur de Bien, par sa source et son aboutissement, l’humanité est aussi auteur de mal, et fauteur de trouble. Sa vie est double et sa parole le devient aussi. C’est ainsi qu’en notre temps, dans le monde où nous vivons, la Parole peut féconder et annoncer un monde meilleur ou installer un chaos malheureux.

Dans les drames dont nous sommes témoins — et les exemples sont nombreux dans tous les domaines — il est possible de convertir ou de pervertir la vie pour le meilleur et pour le pire. Selon la situation, la Parole, traitée en vérité, devient lumière. C’est possible à partir du courage et de l’audace mis en œuvre et en mots pour lutter contre le mal. Mais elle peut être aussi source de peurs qui paralysent la vie. Les enjeux sont immenses. « Celui qui fait la Vérité vient à la lumière » et il met un peu plus de lumière autour de lui. Dieu est au bout du chemin. Ce n’est évident pour personne. C’est difficile à saisir mais des hommes et des femmes y ont pourtant laissé leur vie. Oui, on peut mourir pour avoir proclamé la Vérité. C’est d’ailleurs ce que nous avons évoqué récemment, lors de l’expérience pascale de Jésus. Pour nous, jour après jour, nous menons un combat spirituel, facilité par la communauté et soutenu par ceux qui ont conscience du risque et de la valeur spirituelle de la parole. Elle est propre à Dieu et aboutit en la Personne de Jésus qui mène à la lumière.

  Fr Thierry

Joseph, vous avez dit Joseph ?

En cette année déclarée par notre pape « année saint Joseph » et en ce mois de mars qui, le 19, célèbre sa fête, que dire de cet honnête père de famille, artisan de son état, et surtout, comme le précise l’évangile de Matthieu, « homme juste » ? Qu’est-ce qu’un homme juste, et qu’est-ce, pour nous tous qu’être « justes » dans ce monde plutôt injuste ?

Quand on se souvient de l’attitude de Joseph lorsqu’il apprit que Marie, son épouse, était enceinte à son insu, on comprend qu’il a fait alors tout à la fois preuve de justesse et de justice. Justesse par la délicatesse de sa première réaction, consistant à ne la répudier qu’en secret, sans le faire publiquement et de manière tapageuse comme l’esprit de son époque aurait pu le pousser spontanément. Et justice, en refusant la dénonciation et en protégeant Marie, comme le firent, près de vingt siècles plus tard, tant de « Justes » qui évitèrent à des milliers de juifs l’extermination nazie. Justesse et justice chez cet homme qui, ensuite, après la révélation de l’Ange du Seigneur, « prit chez lui son épouse » sans se soucier des préjugés, des on-dit et des ragots qui n’ont sans doute pas manqué de circuler dans le Clochemerle de Nazareth : « Tu te rends-compte, enceinte avant même qu’ils aient habité ensemble ! ». Acceptant de sauter dans l’inconnu, pressentant une vérité qui le dépassait, il accueillit Marie avec amour, la choya, l’accompagna dans sa grossesse et dans l’aventure de la crèche de Bethléem, et s’enfuit en Égypte avec elle et l’enfant pour les protéger de la fureur d’Hérode.

Quel défi pour nous tous, si souvent terrifiés par le regard des autres, lâches parfois, esquivant les difficultés, dégageant en touche en présence de situations peu claires… Et par-dessus-tout, manquant de cette justesse, de cette foi et de cette espérance que manifesta cet homme qui n’hésita pas à croire ce qu’en songe l’Ange lui avait révélé, pas plus que Marie n’avait hésité à croire l’Ange de l’Annonciation.

Nous débattant, surtout en ces temps de pandémie, dans un monde incertain, nous avons plus que jamais besoin de cette foi, de cette espérance, et de cette simplicité de Joseph. Simplicité… Peut-être naïvement, je l’imagine au travail dans son atelier et dans ses chantiers, apprenant à son divin fils tel ou tel secret pour bien raboter une planche, scier droit, positionner un tenon, concevoir une huisserie qui tienne, traiter le bois contre l’humidité, les vrillettes et les termites, je l’imagine serein, pleinement dans l’instant présent, heureux d’un travail bien fait, « sans ombre ni trouble au visage », comme dit le psaume…

Pourtant, Joseph ne vivait pas dans une bulle et même s’il ne recevait pas les chaînes TV d’information en continu, il ne pouvait ignorer la violence, les inégalités, les injustices de son époque. De sa sérénité supposée dans un monde en ébullition, de sa patience, de son refus de l’enfermement, de son acceptation de l’inattendu, de l’incertain, nous pouvons aujourd’hui nous inspirer pleinement. Au lieu de monter au créneau face au retard des vaccins, d’exiger de la science qu’elle soit exacte et infaillible, des dirigeants politiques qu’ils ne se trompent jamais, au lieu de nous recroqueviller sur notre angoisse, ne pouvons-nous nous inspirer de la foi de Joseph dans l’avenir et, avant de juger les autres, voire de les agonir de reproches, ne pouvons-nous commencer par nous convertir nous-mêmes, comme saint François ne cessait de nous supplier de le faire ?

Vivre l’inattendu, l’incertain non dans la peur mais dans le souci de contribuer, par des actes concrets (de solidarité, de partage, de lutte contre les inégalités) à un monde plus durable et plus vivable, voilà bien le défi qui se présente à nous aujourd’hui. La pandémie nous oblige à nous secouer, à sortir de nous-même, à « aller vers les périphéries » comme nous y incite le pape, et à ne jamais, jamais rester indifférent au monde qui nous entoure.

Michel Sauquet

Et pendant ce temps là…

En ce début d’année, la pandémie, qui sévit depuis une année, continue de nous assaillir et perturbe la vie quotidienne de toute l’humanité. Nous en souffrons tous et supportons plus ou moins facilement, chacun selon son tempérament, cette situation qui implique fortement l’ensemble des personnels de santé et mobilise l’attention des dirigeants. Notre santé avant tout ! Les conséquences immédiates sont bien visibles et, malgré les dispositifs déployés par les gouvernants, les gens continuent de mourir dans la solitude des EHPAD et des hôpitaux, la situation économique se détériore dans tous les secteurs d’activité. La jeunesse, particulièrement affectée économiquement et culturellement, se désespère. Nous en souffrons tous, d’une manière ou d’une autre.

Les médias nous assaillent, eux aussi, au moins autant que la pandémie elle-même, sur l’évolution de la maladie, ses conséquences, les vaccins, les traitements, et multiplient les débats et informations souvent contradictoires sur le sujet, à tel point que nous pouvons conclure que personne ne sait de quoi il retourne. On ne parle plus que de ça et cela conditionne toute notre existence …

Et pendant ce temps là … le pape François invite à la fraternité universelle
Après Laudato Si, le pape poursuit sa recherche franciscaine avec l’encyclique Fratelli Tutti, Tous frères, une fraternité universelle, comme Saint François l’a rêvée. Cela interpelle la famille franciscaine et j’en citerai quelques passages pour illustrer notre actualité.

Fratelli Tutti: « Le XXIe siècle « est le théâtre d’un affaiblissement du pouvoir des États nationaux, surtout parce que la dimension économique et financière, de caractère transnational, tend à prédominer sur la politique. » (172)
« aujourd’hui, aucun état isolé n’est en mesure d’assurer le bien commun de sa population « (153)

Et pendant ce temps là … notre maison brûle
La gouvernance globalisée continue d’imposer son dictat sur la planète, au détriment des peuples et au profit des forts ; états ou conglomérats, c’est toujours la force qui domine. Cette gouvernance poursuit son exploitation forcenée des hommes et de la planète. Jacques Chirac a dit un jour « notre maison brûle et nous regardons ailleurs » ; malgré leur adhésion à la convention de Paris en 2015, nombre de pays, sous la pression des lobbies, peinent à mettre œuvre les politiques qui permettraient d’atteindre les objectifs fixés ; nous en avons un bel exemple chez nous avec le glyphosate. La planète Terre n’en peut plus d’être maltraitée, par les souffrances que nous lui infligeons, qui se traduisent par une lente et continue dégradation de la vie. Les convulsions de la terre, tempêtes, pluies diluviennes ou tremblements de terre qui en résultent, sont autant de signaux d’alerte qui ne sont pas pris en compte.
La montée du populisme qui se nourrit du nationalisme, partout dans le monde, et l’arrivée au pouvoir de dirigeants niant la crise environnementale et favorisant une économie orientée par la recherche du profit maximum, a encore accéléré cette dégradation.

Fratelli Tutti: « Incontestablement, « jamais l’humanité n’a eu autant de pouvoir sur elle-même et rien ne garantit qu’elle s’en servira toujours bien ». Nous ne pouvons donc plus penser à la guerre comme une solution, du fait que les risques seront probablement toujours plus grands que l’utilité hypothétique qu’on lui attribue. Face à cette réalité, il est très difficile aujourd’hui de défendre les critères rationnels, mûris en d’autres temps, pour parler d’une possible “guerre juste”. Jamais plus la guerre ! »(258)

Et pendant ce temps-là … les conflits persistent
Dans les relations internationales, les Etats-Unis, avec la complicité des monarchies du golfe Persique et d’Israël, et en imposant un embargo sur l’Iran a donné un très mauvais signal, pour la recherche d’une solution pacifique des tensions au Moyen Orient ; en abandonnant l’Afghanistan, la Syrie et l’Irak, à leur sort, ils les condamnent à subir la loi de l’obscurantisme. La Chine de son coté poursuit sa répression à Hong Kong et sur les minorités Ouigours et Népalaises et poursuit ses pressions sur Taiwan.
Des conflits que l’on pensait éteints reprennent de la vigueur, conflits interethniques entre nomades et sédentaires, conflits pour le contrôle des territoires et l’exploitation des ressources de la terre, frontières contestées, conflits religieux … Des guerres se poursuivent sur tous les continents, et nos armées y participent parfois, sans contrôle de nos représentants élus, c’est-à-dire sans notre accord. Sans parler des livraisons d’armes de notre industrie aux belligérants …
Les condamnations des nations de l’Union Européenne, plombées par les désaccords entre états qui rendent sa diplomatie muette ont aussi peu de poids que celles de l’ONU. Que font les peuples européens pour peser sur leurs dirigeants ? Que faisons-nous ?

Fratelli Tutti: « Les migrants, si on les aide à s’intégrer, sont une bénédiction, une richesse et un don qui invitent une société à grandir » (135)
« Cela nécessite une législation globale, internationale pour les migrations » (132),
Le déploiement d’une collaboration internationale visant au développement intégral de tous les pays » (138)

Et pendant ce temps là … les migrations se poursuivent
Les migrants qui fuient la misère, la répression, la guerre, continuent de déferler sur l’Europe, qui les accueille dans des conditions indignes. Mais, si nous paraissons impuissants à les aider, eux sont déterminés, parce qu’ils savent ce qu’ils ont quitté.


Fratelli Tutti: « La fraternité a quelque chose de positif à offrir à la liberté et à l’égalité. »(103)
« Le droit à la propriété privée ne peut être considéré que comme un droit naturel secondaire et dérivé du principe de la destination universelle des biens créés … « Dieu a donné la terre à tout le genre humain pour qu’elle fasse vivre tous ses membres, sans exclure ni privilégier personne » »(120)
« Chacun n’est pleinement une personne qu’en appartenant à un peuple, et en même temps, il n’y a pas de vrai peuple sans le respect du visage de chaque personne. »(182)

Et pendant ce temps là … les affaires continuent
Les riches continuent de s’enrichir et les pauvres de s’appauvrir, partout dans le monde, mais aussi près de chez nous, nous en sommes témoins chaque jour. Le chômage augmente et atteint des niveaux jamais connus depuis que les statistiques existent. Des millions de personnes continuent de souffrir de la faim, alors que beaucoup, chez nous, vivent confortablement confinés et repus.



Nous savons ce qu’il nous reste à faire: à nous de jouer !
Après cet inventaire peu réjouissant et un peu austère, je ne peux terminer qu’en vous souhaitant une année de bonheur, vécue dans l’espérance d’un avenir radieux, d’une fraternité que François nous invite à bâtir ensemble.

Jean-Pierre Rossi

Et l’essentiel dans tout cela ?

Il y eut une annonce de tempête puis une annonce d’accalmie et au moment où vous me lirez, vous seul pourrez dire le temps qu’il fait ! Nous nous souviendrons longtemps de cette période de notre existence… mais je ne suis pas un prophète, et je ne peux donc réfléchir qu’à partir de notre passé récent.

Tous nous n’avons pas la même vision de la vie et de l’avenir, il se trouve parmi nous des êtres qui sont marqués par une foi chrétienne et d’autres qui ne se réfèrent pas à la vision que cette foi inspire, mais, qui que nous soyons, personne n’est sourd à cette aspiration au « Bien et à la Paix ». Même s’il y a des hauts et des bas dans notre vie, ces deux aspects constituent des références vitales. C’est pourquoi je me pose cette question : la crise sanitaire que nous traversons pourrait-elle devenir une crise salutaire ? Et ce n’est pas seulement mon imagination qui apporte une réponse, mais l’expérience récente. Dans le ciel « sinistrosé », n’y-a-t-il pas des espaces de lumière à l’horizon ! Un mot me frappe, c’est le mot « essentiel ». Chacun sent bien qu’’il existe, à notre portée, des choix plus ou moins prioritaires. Dans l’urgence des restrictions ou du confinement, nous pouvons opérer un discernement pour mieux orienter nos décisions. En ce temps de crise, la formule « Que choisir » prend tout son sens dans une humanité fragile qui peut dériver ou régresser. Sur l’échelle des valeurs, où mettons- nous le curseur ? Je pense que le principal est de fraterniser dans un environnement parfois sauvage. C’est tout un programme, bien reformulé par la dernière encyclique « Tous Frères » du Pape François. Avec lui, nous constatons les bouleversements qui secouent notre monde. C’est comme un tremblement de terre à partir de quoi il nous faut reconstruire. Sinon l’habitude ou la peur peuvent nous transformer en inadaptés.

La situation que nous venons de traverser montre la capacité de s’adapter en inventant des manières de vivre ou de commencer. Chacun comprend bien qu’il faut s’adapter ou mourir. Les restrictions de tous ordres ont donné une saveur nouvelle à cette période de fêtes. La solution n’est pas dans la fuite sous d’autres cieux (cette formule n’est d’ailleurs pas donnée à tous) mais dans l’intériorité. C’est la charge spirituelle de ces mots nouveaux pour les fêtes : sobriété, fragilité, ouverture.

« C’est Noël tous les jours » Ce chant fredonné autrefois marque aussi cette vie nouvelle qui peut durer. C’est un vaste chantier qui commence et nous rapproche des corps fragilisés ou des êtres blessés. Alors surgit une Joie, comme une étoile, qui attire notre cœur. A l’avenir, le passage lumineux se fera par l’intériorité et par la faiblesse des petits.

Et je vous redis « Paix et Bien » les uns avec les autres.

Fr. Thierry

Vivre l’incertain dans l’espérance

L’année 2020 nous aura tous incités à multiplier des liens à distance, par téléphone ou visioconférence, vers des personnes avec qui nos attaches étaient parfois distendues. Comme si l’éloignement, paradoxalement, réussissait à nous rapprocher.

Pour ma part, depuis le mois de mars, j’ai pris l’habitude d’appeler toutes les semaines au téléphone une vieille amie confinée dans la chambre étroite et sombre d’un Ephad aux règles très strictes. À l’approche de ses 95 ans, loin de sa famille, elle voit les toutes dernières années de sa vie restreintes à la solitude et à l’attente. Les visites sont interdites la plupart du temps en raison du taux de contamination dans l’établissement, et les repas lui sont servis dans sa chambre.

Toutes les semaines, nos entretiens téléphoniques commencent de la même façon : « c’est dur ! » Elle me décrit l’épreuve que constituent ces journées entières sans parler à personne, sans lire (elle est devenue presque aveugle), sans autre distraction qu’une télévision qu’elle ne voit que trouble et qui lui apporte beaucoup plus de nouvelles anxiogènes que stimulantes. Mais invariablement, à mesure que notre conversation se poursuit, elle me dit continuer à prier et à cultiver l’espérance, seul moyen pour elle de tenir, en plus du lien que ses amis maintiennent à distance avec elle.

Une telle résistance dans l’épreuve m’impressionne et force mon admiration. Elle fait de nos coups de fil un rendez-vous hebdomadaire que j’attends désormais au moins autant qu’elle. Car comment ne pas s’émerveiller, dans l’ambiance d’incertitude totale dans laquelle nous sommes plongés, le courage et la foi de cette femme qui, comme Job jadis, se refuse à se révolter, et reste à l’écoute, dans sa nuit, de l’amour divin ?

Une telle période de profond abattement, nous savons que saint François l’a bien connue, notamment lorsqu’il a pris conscience des fortes turbulences qui se produisaient à l’intérieur de l’Ordre, comme nous le rappellent si bien les premières pages de Sagesse d’un pauvre. Mais ce qu’Éloi Leclerc, son auteur, fait observer, c’est que François, au cœur de ses souffrances physiques et psychologiques, retient bien moins des ténèbres leur obscurité que les clartés qu’elles révèlent (verrait-on les étoiles en plein jour ?), les germes d’espérance qu’elles contiennent.

François, jongleur de Dieu, poète de la louange, nous dit que les pires drames de ce monde ne sauraient anéantir notre espérance et faire oublier l’amour infini du Père. Par son courage, dans la solitude de sa terne chambre d’Ephad, c’est aussi, en pleine deuxième vague de la pandémie, le message que nous transmet inlassablement cette amie, et qui peut tellement nous aider tous à vivre l’incertain un peu plus sereinement.

Michel Sauquet

La fraternité, une réponse en temps de crise

L’actualité est riche d’évènements qui nous provoquent et suscitent en nous des réactions diverses, qui vont de l’inquiétude à la sidération, en passant par la peur, l’indignation, la révolte et la tentation de la violence. La Covid 19 et ses statistiques mortuaires, l’assassinat de Samuel Paty, les appels à la haine, l’explosion du chômage, les difficultés économiques de beaucoup, la montée des populismes, les multiples conflits avec leurs lots de massacres et de destructions, les évènements climatiques, les promesses non tenues, les migrations et les détresses qui les accompagnent et enfin, hier, le nouvel attentat de Nice. Autant de faits et de constats qui peuvent nous plonger dans la désespérance et le repli sur soi, ou, ce qui serait pire, le passage à une riposte violente envers d’hypothétiques coupables.
Face à cet inventaire, on trouve néanmoins de bonnes nouvelles qui nous font espérer un monde meilleur ; l’accord de paix au Soudan, les avancées de l’Union Européenne que la pandémie a sortie de sa léthargie, les gestes de solidarité, la générosité des donateurs, la primauté souvent donnée au bien commun, le dévouement des aidants et des soignants …

Et puis, nous avons les prises de parole du pape François et son encyclique « Fratelli Tutti » qui nous remet sur un chemin d’espérance en nous rappelant nos racines franciscaines et nous provoquant ainsi à les revisiter.

François qui a connu la pandémie de la lèpre et a pris soin des lépreux, (1 Celano 17)
François qui a connu la violence, dans la guerre entre Assise et Pérouse, et en est revenu,
François qui a demandé à ses frères de nourrir les brigands, (Le Miroir de Perfection 66 :  » car on ramène mieux les pécheurs avec la douceur de la piété qu’avec une cruelle réprimande »)
François qui ne s’est pas révolté fasse aux insultes du lépreux possédé, et l’a guéri, (Fioretti 25)
François, enfin, homme de paix, qui est allé à la rencontre du Sultan pour le convertir et qui a trouvé en lui un ami. (LM 9,8)

Le pape François invite toute l’humanité à fraterniser, non pas comme des frères qui se chamaillent en se jalousant, comme Caïn et Abel, mais en apprenant à vivre ensemble, en acceptant que l’autre soit différent, sans volonté de domination, ni sur l’homme, ni sur la création. Il tire des admonitions le titre de l’encyclique: « Considérons, tous les frères, le bon Pasteur …« (Adm 6.1). Il réaffirme avec force les grandes lignes directrices qui doivent guider notre vie sociale, dans « sa dimension universelle« (6) et collective « constituer un « nous » qui habite la maison commune« (17), respectueuse de toute création (18), sans oublier personne (28), qui favorise « la proximité, la culture de la rencontre« (30), qui nous fasse retrouver « une passion partagée pour une communauté d’appartenance et de solidarité« (32-36). Face aux migrations « il faut réaffirmer, le droit de ne pas émigrer, c’est-à-dire d’être en condition de demeurer sur sa propre terre« (38) et que, « l’Europe, … a … le double devoir moral de protéger ses citoyens, et celui de garantir l’assistance et l’accueil des migrants.« (40). Il conclut ce 1er chapitre par cette exhortation : « Marchons dans l’espérance!« (55).
Après une longue dissertation sur l’étranger, en référence à la parabole du Bon Samaritain, (chap.2), le pape aborde au 3ème chapitre la question du communautarisme qui peut toucher tous les groupes humains, y compris les religions : « Les groupes fermés et les couples autoréférentiels, qui constituent un « nous » contre tout le monde, sont souvent des formes idéalisées d’égoïsme et de pure auto-préservation.« (89) Plus loin,il fait référence à notre devise républicaine: « La fraternité a quelque chose de positif à offrir à la liberté et à l’égalité.« (103) et « l’individualisme ne nous rend pas plus libres, plus égaux, plus frères.« (105) Il loue la solidarité: « Je voudrais mettre en exergue la solidarité qui, comme vertu morale et attitude sociale …« (114) et met l’accent sur la fonction sociale de la propriété, sur la destination universelle des biens.(118-120). Suivent un quatrième chapitre intitulé « un cœur ouvert au monde » et un cinquième sur « La meilleure politique« , « Une meilleure politique mise au service du vrai bien commun est nécessaire« (154) et appelle à une charité sociale et politique; il nous pose la question: « Peut-il y avoir un chemin approprié vers la fraternité universelle et la paix sociale sans une bonne politique?« (176) Au sixième chapitre qui a pour titre « Dialogue et amitié sociale » le pape appelle de ses vœux une nouvelle culture, « la culture de la rencontre« (216). Le septième chapitre est un long plaidoyer sur le sens et la valeur de la paix , le sens et la valeur du pardon, contre la guerre et la peine de mort (255). Le huitième et dernier chapitre, « Les religions au service de la Fraternité dans le monde« , avec un appel à l’unité des chrétiens (280) et « l’Appel à la paix, à la justice et à la fraternité« (285), qui reprend le document d’Abou Dhabi du 4 février 2019 :

« Au nom de Dieu qui a créé tous les êtres humains égaux en droits, en devoirs et en dignité, et les a appelés à coexister comme des frères entre eux, pour peupler la terre et y répandre les valeurs du bien, de la charité et de la paix.
Au nom de l’âme humaine innocente que Dieu a interdit de tuer, affirmant que quiconque tue une personne est comme s’il avait tué toute l’humanité et que quiconque en sauve une est comme s’il avait sauvé l’humanité entière.
Au nom des pauvres, des personnes dans la misère, dans le besoin et des exclus que Dieu a commandé de secourir comme un devoir demandé à tous les hommes et, d’une manière particulière, à tout homme fortuné et aisé.
Au nom des orphelins, des veuves, des réfugiés et des exilés de leurs foyers et de leurs pays ; de toutes les victimes des guerres, des persécutions et des injustices ; des faibles, de ceux qui vivent dans la peur, des prisonniers de guerre et des torturés en toute partie du monde, sans aucune distinction.
Au nom des peuples qui ont perdu la sécurité, la paix et la coexistence commune, devenant victimes des destructions, des ruines et des guerres.
Au nom de la « fraternité humaine » qui embrasse tous les hommes, les unit et les rend égaux. Au nom de cette fraternité déchirée par les politiques d’intégrisme et de division, et par les systèmes de profit effréné et par les tendances idéologiques haineuses, qui manipulent les actions et les destins des hommes.
Au nom de la liberté, que Dieu a donnée à tous les êtres humains, les créant libres et les distinguant par elle.
Au nom de la justice et de la miséricorde, fondements de la prospérité et pivots de la foi.
Au nom de toutes les personnes de bonne volonté, présentes dans toutes les régions de la terre.
Au nom de Dieu et de tout cela, Al-Azhar al-Sharif – avec les musulmans d’Orient et d’Occident –, conjointement avec l’Eglise catholique – avec les catholiques d’Orient et d’Occident –, déclarent adopter la culture du dialogue comme chemin ; la collaboration commune comme conduite ; la connaissance réciproque comme méthode et critère.
« (285)

Faisons connaître ce texte, reconnaissons nos erreurs, et proposons-nous, dans le monde, comme sœurs et frères de cette fraternité universelle que François appelait de ses vœux.

Jean-Pierre Rossi

Avec la crise, qu’est ce que nous découvrons ?

Le covid 19 marque encore notre quotidien et nous découvrons un horizon nouveau. Au fur et à mesure que nous avançons, nous constatons notre fragilité. Nous « tutoyons » la mort de plus près, les projets personnels ou collectifs disparaissent, comme un horizon qui recule de jour en jour. L’ignorance sème la confusion dans les cerveaux les mieux informés habituellement : «Je ne sais pas vous dire » ou « Nous n’avons pas de réponse satisfaisante ». De nouvelles manières de vivre donnent de nouveaux points de repère et laissent quand même deviner la face cachée d’ouvertures possibles… Du nouveau et de l‘ancien coexistent. Le réflexe du « Sauve qui peut » laisse place peu à peu au souci des « petits et des fragiles». 

Avec François d’Assise, que nous fêtons le 4 octobre, resurgit le mode de vie de cet homme qui, au milieu d’un monde en crise, plaça un lépreux au centre de ses relations. Le baiser qui sauva la vie de deux hommes que tout séparait  y fut pour beaucoup : la sécurité de vie de l’un et le mépris subi par l’autre introduisent une ouverture inattendue et inespérée ! L’Evangile retrouve sa vraie place. Ce baiser change tout et pourtant cela ne change rien collectivement. Dieu n’est pas tout-puissant mais donne sens et cela appelle à un combat nouveau pour l’humanité. C’est en vain que nombre d’entre nous se tournent vers Dieu, en lui reprochant son absence et son silence, mais  il existe une nouvelle « apparition » de Dieu dans  une proximité humaine et cette infinie patience qui le caractérise.  Que s’efface de notre esprit cette pensée du «  tout, tout de suite. » La vie est une succession de crises avec des morts et des naissances. Quand François nomme notre sœur la mort, il s’inscrit dans cette logique nouvelle d’une vie transformée. Dieu, invisible et présent, n’est pas le Dieu des morts mais le Dieu des vivants.

​ La crise que nous traversons mérite débat dans la dimension économique de l’existence et met en lumière la place de l’argent, non pas comme pouvoir de domination ou d’échange, mais comme solidarité et don. C’est aussi une vision de la pauvreté de François d’Assise qui n’est pas validée par la richesse accumulée mais par le pouvoir envahissant de  l’amour, pour sauver  la vie. Depuis l’arrivée du Covid 19, nous avons aussi pris conscience de la force de l’imagination qui est une forme imprévisible de l’Amour. Et nous découvrons aussi que l’avenir ne se limite pas au passé comme modèle, fut-il glorieux. La normalité trouve sa vraie place dans l’avenir et non dans le souvenir. Quand un enfant traverse sa crise d’adolescence, nous ne considérons pas que l’idéal est dans son enfance mais nous attendons que la crise, en se développant, produise un adulte responsable. La normalité attendue est dans l’avenir quand l’humain retrouve la création comme don, pour la re-construction de notre « maison commune ». Heureuse crise qui nous ouvre les yeux. En tout, nous pouvons  retrouver la « bonne distance» qui peut nous sauver.

Fr. Thierry Gournay


Salomon, ou « celui qui apporte la paix »

Le 25 août dernier nous avons célébré un double anniversaire : celui de la Libération de Paris, il y a 76 ans et celui de la mort de Louis IX — Saint Louis — il y a 750 ans, dont le règne commença en 1226, la même année que mourut François d’Assise. Les deux événements, la révolte victorieuse du peuple de Paris contre l’oppresseur nazi et l’entrée dans la Vie d’un saint homme à l’issue d’un règne des plus inspirés, ont en commun de ponctuer la recherche de la paix et du bien, si chers à François, à tout franciscain, à tout chrétien et à l’immense majorité de l’humanité. Mais cette paix et ce bien ne s’instaurent pas sans combats contre le mal, même pour Louis IX dont certaines des entreprises pourraient par ailleurs être discutables (l’Inquisition, Quéribus, la rouelle, les croisades) mais qui reste légitimement l’icône de la justice dans notre Histoire nationale.

Le rapprochement de ces deux événements au hasard d’une date évoque la dialectique complexe entre l’amour de la paix et son prix qui est de devoir combattre pour elle. Cette apparente contradiction est extrêmement difficile à résoudre, notamment pour un chrétien. Qu’est-ce qui peut déterminer celui-ci à s’engager ou non, et sous quelles formes, dans le combat pour la paix et le bien, sinon la vertu de justice, éclairée par la foi, l’espérance et la charité ? Car une paix instaurée par un ordre injuste ne peut trouver grâce à ses yeux, mais il ne peut souhaiter le désordre et la violence qui le renverseraient, pas plus qu’il ne peut se permettre de laisser libre cours à l’injustice : une telle passivité serait une terrible sorte de péché par omission.

En effet, notre monde d’aujourd’hui est dominé par une injustice sur laquelle fermer les yeux relève d’un aveuglement complice, si ce n’est coupable : injustice de l’homme envers lui-même, économique, sociale, géographique, « raciale », injustice de l’homme envers la création avec la surexploitation de ses ressources et l’utilisation de la technique dans une tentative inconsidérée de la dominer, et enfin injustice envers Dieu, avec l’ignorance, la contestation, le refus, et même le mépris des vertus sur lesquelles s’est fondée la civilisation au cours des âges, pourtant indispensables à l’établissement de tout contrat social pérenne. Sans ces vertus, la seule loi qui régisse la collectivité est celle du narcissisme morbide qui commande à la répartition de la misère et du consumérisme. Dans ces conditions, il n’est pas étonnant de constater que la généralité des dirigeants économiques et politiques actuels, dont les ambitions et la pratique sont largement inspirées par ce narcissisme morbide, se montre extrêmement éloignée de la bienveillance éclairée d’un Louis IX. Ou, comme image même de la justice, de celle d’un roi Salomon qui ne demande qu’un cœur attentif pour qu’il sache gouverner le peuple de Dieu et discerner le bien et le mal, et à qui Dieu offre à cette fin le discernement, l’art d’être attentif et de gouverner, et ce cœur intelligent et sage dont il fait tout de suite usage dans son célèbre jugement (Livre des Rois).

Il est probable, pour ne pas dire inévitable, que le monde de demain matin soit secoué de mouvements, voire de convulsions, tant les injustices se creusent et les tensions s’avivent de jour en jour. Il deviendra essentiel pour chaque chrétien, même s’il n’est pas roi, de demander à Dieu les mêmes grâces que Salomon, afin de rechercher son juste engagement pour la paix et le bien. Et plus particulièrement pour un franciscain, de s’interroger en âme et conscience : peut-on aimer la pauvreté sans aimer les pauvres ?

Jean Chavot

Ne mettons pas nos responsabilités en vacances !

Habitués à un temps rythmé, dans nos existences, par un été synonyme de vacances — du moins pour ceux qui peuvent se permettre d’en prendre — beaucoup d’entre nous, cette année, sont un peu perdus dans leurs repères, il faut bien le reconnaître. Les commentaires habituels (un peu rebattus) des revues « catho » sur le temps des vacances, temps de ressourcement et de réflexion, temps d’arrêt dans nos vies frénétiques ont-ils encore un sens au seuil de l’été 2020 ? Avec le confinement que nous venons de vivre, ce temps-là ne nous a-t-il pas été précisément imposé par la crise sanitaire ?

Il me semble plutôt que le temps est à la reprise en main et à la réflexion en termes de citoyenneté, de solidarité et de responsabilité.

La spiritualité franciscaine est-elle une spiritualité de la responsabilité ? À plusieurs égards, les témoignages recueillis auprès des fraternités de la région Créteil Saint-Denis Meaux par son bureau régional (comment avez-vous vécu le confinement et qu’aimeriez-vous changer dans votre vie ?) me paraissent apporter bien des réponses à cette question.

Ils ont d’abord mis en évidence l’exercice d’une responsabilité fraternelle immédiate : au lieu de se recroqueviller dans leur propre confinement, beaucoup d’entre nous ont spontanément joué du téléphone ou des écrans, prenant ou reprenant contact avec des personnes particulièrement isolées et fragiles. Certains ont participé à des actions solidaires comme la collecte et la distribution de produits alimentaires pour les plus démunis, tellement plus durement frappés par la crise que les autres. Nous savons que le message de saint François suppose que chacun se sente, fraternellement, responsable des autres sans pour autant se penser supérieur.

Les témoignages ont montré ensuite que le confinement a été — comme peuvent l’être parfois des vacances — l’occasion d’un lâcher prise, d’un vide intérieur qui a permis un véritable renouveau de la prière. À n’en pas douter, ce renouveau laissera des traces : reprise en couple d’habitudes de prière que la routine avait fait négliger, partages spirituels inédits avec des voisins, temps nouveau consacré à la lecture et à la méditation de la Parole, découverte d’une nouvelle dimension de la vie de foi. Il n’est pas certain que la privation de célébrations en direct et la distance forcée avec la liturgie n’aient pas permis à beaucoup d’entre nous, trop habitués au train-train de la pratique religieuse « d’avant », de faire l’expérience d’une foi plus intérieure et plus profonde. De mieux être imprégné, à la faveur, si l’on peut dire, du jeûne eucharistique, du don de la communion, et d’en retrouver le désir profond. Notre mise à l’arrêt imposée aura permis à certains de retrouver cet esprit d’adoration auquel François n’a cessé de nous engager. Beaucoup d’entre nous ont ainsi témoigné de leur intention de ne pas laisser s’éteindre, après la crise, cette flamme spirituelle étonnamment ravivée par le confinement. Renouveau de l’intériorité.

Le lâcher prise imposé par le confinement a pu se révéler aussi comme une désappropriation matérielle. Combien se sont précipités, dès le début du confinement pour trier, classer, éliminer, jeter, faire le vide dans des lieux d’habitations (et dans des têtes) encombrés par des années d’accumulation de superflu ? Combien, contraints pour cause de magasins fermés, à oublier tout achat n’étant pas dit « de première nécessité », ont constaté qu’ils n’avaient pas forcément besoin de ces emplettes, redécouvrant ainsi le détachement et la sobriété franciscaine, redistribuant les économies réalisées de force, prenant davantage conscience des désastres de la surconsommation sur l’avenir de la planète ? Renouveau de l’éthique de la sobriété heureuse.

Notre responsabilité franciscaine est enfin celle de construire la paix. Peut-être la période estivale qui s’ouvre va-t-elle calmer l’ardeur de justiciers qui s’est emparée de certains d’entre nous au plus fort de la crise. Comme si tout était simple, comme si tout était manipulation, intentions perverses ou même complot, il était facile de chercher des responsables, de rejeter sur d’autres notre propre malaise. En faisant l’impasse sur nos propres responsabilités, en ne cessant de jeter l’opprobre sur les autres, nous nous révélons être parfois de fieffés moralisateurs. J’aime à ce sujet l’esprit d’humilité et de minorité de saint François, qui ne cessa jamais de supplier ses frères de faire preuve de retenue dans le jugement moral. Avant de blâmer le monde entier, disait-il, «que chacun se juge et se méprise soi-même(1)».

Michel Sauquet

(1) Deuxième Règle, chap. II, 17.